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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2403601

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2403601

mercredi 5 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2403601
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGHARZOULI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 23 et 31 mai 2024, M. C B, représenté par Me Gharzouli, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 mai 2024 par lequel le préfet de la Moselle a refusé de renouveler son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 17 mai 2024 par lequel le préfet de la Moselle l'a assigné à résidence dans le département de la Moselle pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement et, subsidiairement, de réexaminer sa situation et de lui délivrer durant ce réexamen une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle n'est pas motivée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité affectant l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

- elle n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 mai 2024, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Le préfet de la Moselle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les litiges relevant des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. A a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant nigérian né en 1990, est entré en France irrégulièrement le 16 septembre 2014, selon ses déclarations. Titulaire d'une carte de séjour temporaire " vie privée et familiale " pluriannuelle, il en a sollicité le renouvellement en 2022. Par un arrêté du 17 mai 2024, le préfet de la Moselle a refusé de renouveler son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Moselle l'a assigné à résidence dans le département de la Moselle pour une durée de quarante-cinq jours. M. B demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur les conclusions dirigées contre la décision de refus de séjour :

2. Il appartient au magistrat désigné par le président du tribunal administratif, dans le cadre du présent litige, de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français dont il est saisi. En revanche, il ne lui appartient pas de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision de refus de titre de séjour, ainsi que sur les conclusions accessoires dont elles sont assorties. Dès lors, il y a lieu de renvoyer les conclusions aux fins d'annulation de la décision par laquelle le préfet de la Moselle a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B ainsi que les conclusions accessoires dont elles sont assorties, à une formation collégiale du tribunal compétente pour en connaître.

Sur l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de la loi du 10 juillet 1991 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, (). L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, () soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

4. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête, il y a lieu d'admettre à titre provisoire M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Toutefois, les motifs des décisions relatives au délai de départ volontaire et à l'interdiction de retour édictées le cas échéant sont indiqués ". Aux termes du 3° de l'article L. 611-1 de ce code : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () L'étranger s'est vu refuser (), le renouvellement du titre de séjour () ; ".

6. L'obligation de quitter le territoire français adoptée à l'encontre de M. B repose sur le motif tiré de ce qu'il s'est vu refuser le renouvellement de son titre de séjour, dont la motivation se confond avec celle de l'obligation de quitter le territoire français. La décision de refus comporte de manière suffisante les considérations de droit et de fait qui la fondent. Contrairement à ce que soutient le requérant, elle mentionne non seulement les motifs d'ordre public qui lui sont opposés mais également, à l'instar de la mesure d'éloignement elle-même, les éléments de sa situation familiale, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France. Dès lors, le moyen tiré de ce que la mesure d'éloignement prise à l'encontre de M. B est insuffisamment motivée doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été condamné le 2 septembre 2022 par le tribunal correctionnel de Fort-de-France à trois ans d'emprisonnement et 11 000 euros d'amende douanière pour les faits, commis du 1er août 2021 au 28 août 2022, de transport, acquisition, détention et offre ou cession non autorisés de stupéfiants, transport et détention de marchandise dangereuse pour la santé publique (stupéfiants) sans document justificatif régulier (fait réputé d'importation en contrebande), et importation non autorisée de stupéfiants et trafic. Si M. B soutient qu'il vit en France depuis dix ans avec sa concubine, compatriote titulaire d'une carte de résident et leur enfant, né en 2016 à Peltre, il est cependant constant qu'il a vécu la majeure partie de sa vie au Nigéria, pays dans lequel il peut poursuivre sa vie familiale. De plus, il ne ressort pas des pièces du dossier une intégration particulière de l'intéressé dans la société française, en dépit de la durée de son séjour en France. Dans ces conditions, et compte tenu de la particulière gravité des faits pour lesquels il a été condamné le 2 septembre 2022, M. B n'est pas fondé à soutenir qu'en adoptant à son encontre une obligation de quitter le territoire français, le préfet de la Moselle a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts poursuivis. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

9. En troisième et dernier lieu, la circonstance alléguée par M. B qu'il bénéficie, depuis une ordonnance du 19 mars 2024 du juge de l'application des peines du tribunal judiciaire de Saverne, d'une mesure de libération sous contrainte, qui le soumet au respect de plusieurs obligations et notamment à celle de demeurer au domicile de sa compagne, n'est pas de nature à établir que la mesure d'éloignement contestée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la légalité de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :

1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser () le renouvellement de son titre de séjour, () ".

11. En premier lieu, la décision attaquée comporte de manière suffisante les considérations de droit et de fait qui la fondent, en ce qu'elle vise les dispositions précitées et mentionne la menace à l'ordre public que représente M. B et le fait qu'il s'est vu refuser le renouvellement de son titre de séjour.

12. En second lieu, pour les motifs exposés aux points 8 et 9, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la légalité de la décision prononçant son interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

14. En premier lieu, la décision attaquée, qui vise les dispositions précitées, mentionne que M. B ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière, qu'il ne justifie pas de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et que, même s'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, son comportement constitue une menace pour l'ordre public. Elle est ainsi suffisamment motivée.

15. En deuxième lieu, il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à se prévaloir, par la voie de l'exception, de l'illégalité qui entacherait selon lui l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre.

16. En troisième et dernier lieu, pour les motifs exposés au point 8, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

Sur la décision d'assignation à résidence :

17. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ".

18. Il ressort des pièces du dossier que, par une ordonnance du 19 mars 2024, le juge de l'application des peines du tribunal judiciaire de Saverne a accordé à M. B le bénéfice d'une mesure de libération sous contrainte, impliquant que l'intéressé exécute le reliquat de sa peine privative de liberté sous le régime de détention sous surveillance électronique, du 8 avril 2024 jusqu'au 26 janvier 2025, date à laquelle sa peine prendra fin. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'à la date à laquelle il a été assigné à résidence, le 17 mai 2024, il existait alors des perspectives raisonnables d'éloigner M. B. Par conséquent, ce dernier est fondé à soutenir, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision d'assignation à résidence a été prise en méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les frais de justice :

19. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros hors taxe à verser à Me Gharzouli en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Gharzouli renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1 : M. B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 17 mai 2024 par lequel le préfet de la Moselle l'a assigné à résidence dans le département de la Moselle pour une durée de quarante-cinq jours est annulé.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros hors taxe à Me Gharzouli en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Gharzouli renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Gharzouli et au préfet de la Moselle. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Metz.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2024.

Le magistrat désigné,

M. ALa greffière,

R. Van Der Beek

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. Van Der Beek

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