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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2403641

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2403641

vendredi 31 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2403641
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSELARL BERARD - JEMOLI - SANTELLI - BURKATZKI - BIZZARRI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires enregistrés les 24, 28 et 29 mai 2024, M. A B, représenté par Me Bizzarri, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 mai 2024 de la préfète du Bas-Rhin en tant qu'il l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence de la signataire de l'arrêté n'est pas établie ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- l'arrêté est entaché de vices de procédure en ce que la commission du titre de séjour mentionnée à l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'a pas préalablement été consultée pour avis, en ce que la préfète n'a pas statué sur la demande d'admission exceptionnelle au séjour du 8 avril 2024 dont elle était saisie et dès lors que, s'il n'existait pas de demande de titre, la préfète aurait dû solliciter préalablement ses observations sur la mesure d'éloignement ;

- la commission du titre de séjour aurait dû être saisie conformément aux dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté attaqué, en ce qu'il lui oppose la tardiveté de sa demande de renouvellement de son certificat de résidence, méconnaît les dispositions de l'article R. 431-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète n'a pas procédé un examen particulier de sa situation ;

- l'arrêté méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations des articles 6-1, 6-4 et 7 bis de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- il méconnaît les stipulations des articles 3-1 et 9-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'arrêté est entaché d'erreurs de droit ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mai 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

La préfète fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouzar pour statuer sur les litiges relevant des dispositions de l'article L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouzar, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Burkatzki, substitué à Me Bizzarri, avocat de M. B, absent, qui conclut aux mêmes fins, par les mêmes moyens.

La préfète du Bas-Rhin n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né en 1975, est entré en France le 1er janvier 1983. Il a été titulaire d'un certificat de résidence du 13 décembre 1991 au 12 juin 2001, renouvelé du 12 juin 2001 au 11 juin 2011, puis du 12 juin 2011 au 11 juin 2021. Sa demande de renouvellement de son titre de séjour, que l'intéressé déclare avoir déposée le 27 septembre 2022, a été regardée comme tardive et irrecevable. Par courrier réceptionné le 8 avril 2024, M. B a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 6-4 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Par un arrêté du 21 mai 2024, la préfète du Bas-Rhin a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans. M. B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 21 mai 2024 en tant qu'il l'oblige à quitter le territoire français sans délai, fixe le pays de destination et prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

Sur les conclusions d'annulation et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Il ressort des pièces du dossier que l'obligation de quitter le territoire français adoptée à l'encontre de M. B a été prise aux motifs que sa demande d'admission au séjour a été rejetée et que son comportement constitue une menace à l'ordre public. Il ressort de l'arrêté contesté et des pièces du dossier que M. B a été condamné le 15 mars 2012 par le tribunal correctionnel de Montpellier à 250 euros d'amende pour conduite d'un véhicule terrestre à moteur sans assurance le 6 octobre 2011, le 10 février 2015 par le tribunal correctionnel de Strasbourg à une peine de deux mois d'emprisonnement, avec annulation de son permis de conduire et interdiction de solliciter la délivrance d'un nouveau permis pendant trois mois, pour récidive de conduite d'un véhicule sous l'empire d'un état alcoolique le 30 novembre 2014. Il a également été condamné le 24 février 2020 par le même tribunal à une peine de cinq mois d'emprisonnement avec placement sous surveillance électronique, annulation du permis de conduire et interdiction de solliciter la délivrance d'un nouveau permis pendant six mois, pour récidive de conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants et sous l'empire d'un état alcoolique, faits commis le 21 février 2020. Enfin, il a été condamné par le même tribunal le 14 septembre 2022 à un an et six mois d'emprisonnement, 1 500 euros d'amende et confiscation de biens ou instruments ayant servi à commettre l'infraction, pour des faits commis en 2018 d'acquisition non autorisée de stupéfiants (récidive), d'offre ou de cession non autorisés de stupéfiants (récidive), de transport non autorisé de stupéfiants (récidive), et de détention non autorisée de stupéfiants (récidive).

5. Il ressort cependant également des pièces du dossier que M. B a vécu toute sa vie en France où il réside depuis 1983 et a bénéficié, ainsi que cela ressort de l'arrêté attaqué, d'un certificat de résidence du 13 décembre 1991 au 12 juin 2001, renouvelé du 12 juin 2001 au 11 juin 2011, puis du 12 juin 2011 au 11 juin 2021. Il est le père de deux enfants français, nés en 2002 et en 2007 et, bien que n'en ayant pas la charge financière, entretient des relations avec eux ainsi qu'avec leur mère, comme ces derniers en attestent de manière circonstanciée. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé aurait une quelconque attache familiale à l'étranger. Enfin, il ressort des pièces du dossier que le requérant, placé en régime de semi-liberté, travaille comme chauffeur livreur pour la société Trans Flash Express, société dont il est le salarié depuis le 1er décembre 2019.

6. Ainsi, en dépit des condamnations dont le requérant a été l'objet, pour des faits remontant en dernier lieu à 2020, M. B est fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, la préfète du Bas-Rhin a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts d'ordre public poursuivis et méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il y a lieu dès lors d'annuler ces décisions ainsi que, par voie de conséquence, les décisions fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

8. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement et de lui délivrer, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 : L'arrêté du 21 mai 2024 est annulé en tant qu'il oblige M. B à quitter le territoire français sans délai, fixe le pays de destination et prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement et de lui délivrer, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2024.

Le magistrat désigné,

M. BouzarLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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