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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2403996

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2403996

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2403996
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGOLDBERG

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I°) Par une requête enregistrée sous le numéro 2403996 le 8 juin 2024, Mme E, représentée par Me Goldberg, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024, notifié le 6 juin 2024, par lequel la préfète

du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités allemandes ;

3°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024, notifié le 6 juin 2024, par lequel la préfète

du Bas-Rhin a prononcé son assignation à résidence ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin, à titre principal, de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxes au bénéfice de son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté portant transfert :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- elle n'a pas eu communication des informations prévues aux dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, et ce, dès le dépôt de sa demande d'asile ;

- elle n'a pas bénéficié d'un entretien individuel conforme aux dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- la préfète du Bas-Rhin a commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause de souveraineté prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et à l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- la décision portant assignation à résidence sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de transfert ;

- elle devra se présenter avec son enfant mineur aux services de la police aux frontières alors qu'il n'est pas concerné par l'arrêté.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

II°) Par une requête enregistrée sous le numéro 2403997 le 8 juin 2024, M. C D, représenté par Me Goldberg, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024, notifié le 6 juin 2024, par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités allemandes ;

3°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024, notifié le 6 juin 2024, par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son assignation à résidence ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin, à titre principal, de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxes au bénéfice de son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur l'arrêté portant transfert :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- il n'a pas eu communication des informations prévues aux dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, et ce, dès le dépôt de sa demande d'asile ;

- il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel conforme aux dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- la préfète du Bas-Rhin a commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause de souveraineté prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et à l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- la décision portant assignation à résidence sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de transfert ;

- il devra se présenter avec son enfant mineur aux services de la police aux frontières alors qu'il n'est pas concerné par l'arrêté.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le traité sur l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Klipfel en application des dispositions de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Klipfel, magistrate désignée ;

- les observations de Me Goldberg, avocate de Mme et M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et soutient en outre que :

* le compte-rendu d'entretien ne comporte aucune mention permettant d'identifier l'agent qui a mené l'entretien et ainsi de s'assurer de sa qualité et il ne comporte pas non plus de " tampon Marianne " ;

* il n'est pas mentionné dans la saisine des autorités allemandes que la requérante est en situation de vulnérabilité eu égard à son état de grossesse avancé et à son infection toxoplasmique, le bébé à naître pouvant souffrir de cécité et/ou de surdité, que le requérant est atteint d'une hépatite B et que leur enfant présente un trouble du spectre de l'autisme ;

* il n'est pas mentionné dans la réponse des autorités allemandes les conditions dans lesquelles les requérants et leur enfant seront pris en charge eu égard à leurs problèmes de santé respectifs ;

- les observations de Mme D, assistée de Mme A, interprète en langue albanaise, qui indique qu'elle est enceinte de huit mois et demi, qu'elle a attrapé la toxoplasmose au cours de sa grossesse et que son enfant à naître risque d'être handicapé, que son époux a une hépatite B, que son fils a un trouble du spectre de l'autisme et qu'ils ne veulent pas retourner en Allemagne car ils vont être renvoyés en Albanie ;

- les observations de la représentante de la préfète du Bas-Rhin qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense, par les mêmes moyens, et fait valoir en outre qu'il faut détenir une habilitation pour générer les entretiens individuels et que la préfète dispose d'un délai de six mois pour transférer les requérants et leurs enfants en Allemagne, lui permettant de demander d'ici là aux autorités allemandes qu'elles prévoient les soins dont la famille aura besoin.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

La préfète du Bas-Rhin a produit deux notes en délibéré, enregistrées le 13 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme et M. D sont des ressortissants albanais, respectivement nés le 28 juillet 1989 et le 28 novembre 1982. Leur demande d'asile en procédure Dublin a été enregistrée en guichet unique le 30 avril 2024. La consultation du fichier " EURODAC " a fait ressortir qu'ils avaient préalablement sollicité l'asile auprès des autorités allemandes. Saisies le 3 mai 2024, la reprise en charge des intéressés a été acceptée par les autorités de ce pays le 7 mai 2024. Par des arrêtés du 22 mai 2024, la préfète du Bas-Rhin a décidé de leur transfert aux autorités allemandes. Par des arrêtés du même jour, elle a également décidé de les assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par leur requête, Mme et M. D demandent au tribunal l'annulation de ces arrêtés.

2. Les requêtes n°2403996 et n°2403997 présentées pour Mme et M. D, concernant la situation d'un couple, ont fait l'objet d'une instruction commune. Par conséquent, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / ().". Aux termes de l'article 61 du décret susvisé du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " () / L'admission provisoire est accordée par la juridiction compétente ou son président ou par le président de la commission mentionnée à l'article L. 432-13 ou à l'article L. 632-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".

4. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme et M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. (). ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

6. Selon l'article 21 de la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, les personnes vulnérables sont notamment représentées par les mineurs, les mineurs non accompagnés, les handicapés, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes ayant des maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes ayant subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, par exemple les victimes de mutilation génitale féminine.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme D était, à la date du 22 mai 2024 à laquelle a été pris l'arrêté litigieux, enceinte d'environ 7 mois. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de deux certificats médicaux établis par une sage-femme du service de la protection maternelle et infantile de la Collectivité européenne d'Alsace, postérieurs à la décision attaquée mais révélant un état de fait antérieur, que la grossesse de la requérante n'a pas fait l'objet d'un suivi conforme aux recommandations de la Haute autorité de santé, justifiant désormais une surveillance intensive, que la requérante a été infectée au moment de la conception de l'enfant ou au cours de sa grossesse par la toxoplasmose, sans que les conséquences pour l'enfant à naître ne soient connues à date, qu'elle est prise en charge pour des souffrances psychologiques et qu'elle présente un risque de dépression post-partum très important. Il est constant qu'eu égard à sa contamination par l'infection toxoplasmique, la requérante doit faire l'objet d'un suivi médical intensif, celle-ci établissant à cet égard que plusieurs rendez-vous médicaux sont programmés au cours des prochaines semaines. Il est par ailleurs constant que le requérant présente également une situation de vulnérabilité dans la mesure où il est atteint d'une hépatite B. Enfin, il est constant que le fils des requérants présente également une vulnérabilité compte tenu du fait qu'il est atteint d'un trouble du spectre de l'autisme. Ainsi, dans les circonstances très particulières de l'espèce, en décidant de ne pas faire usage de la clause dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 pour prendre en charge la demande d'asile de Mme et M. D, alors même que leur état de santé, et celui de leur fils, est de nature à caractériser une particulière vulnérabilité, la préfète du Bas-Rhin a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, il y a lieu d'annuler les arrêtés du 22 mai 2024 portant transfert auprès des autorités allemandes, ainsi que, par voie de conséquence, les arrêtés du même jour portant assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ".

9. Ainsi, il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de statuer à nouveau sur le cas de Mme et M. D dans un délai qu'il y a lieu de fixer, dans les circonstances de l'espèce, à deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

10. Mme et M. D étant admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, leur avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Goldberg, avocate de Mme et M. D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de ses clients à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Goldberg de la somme de 1 300 euros hors taxe.

D E C I D E :

Article 1 : Mme et M. D sont admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les arrêtés du 22 mai 2024 par lesquels la préfète du Bas-Rhin a ordonné leur transfert aux autorités allemandes et les arrêtés du même jour par lesquels elle a prononcé leur assignation à résidence sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de statuer à nouveau sur le cas de Mme et M. D dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme et M. D à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Goldberg renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Goldberg, avocate de Mme et M. D, une somme de 1 300 (mille trois cents) euros hors taxe en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes de Mme et M. D est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme E, à M. C D, à Me Goldberg et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

La magistrate désignée,

V. Klipfel,

La greffière,

R. Van Der Beek

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. Van Der Beek

N°2403996, 2403997

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