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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2404072

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2404072

mercredi 26 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2404072
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantPIALAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 et 17 juin 2024, M. A C, représenté par Me Pialat, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 juin 2024 par lequel le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 9 juin 2024 par lequel le préfet du Haut-Rhin a ordonné son assignation à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, subsidiairement de réexaminer sa situation ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est entachée d'incompétence ;

- méconnaît l'article L. 611-1 5° s'agissant de la menace qu'il représente pour l'ordre public ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

la décision fixant le pays de destination :

- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de la menace qu'il représente pour l'ordre public ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

la décision portant assignation à résidence :

- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2024, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Dobry en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dobry, magistrate désignée ;

- les observations de Me Pialat, avocat de M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les observations de M. C, assisté de Mme B, interprète en langue albanaise.

Le préfet du Haut-Rhin, régulièrement convoqué, n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant kosovar né le 14 janvier 1983, a été interpellé et placé en garde à vue le 8 juin 2024. Par les arrêtés contestés du 9 juin 2024, le préfet du Haut-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et l'a assigné à résidence.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, le préfet du Haut-Rhin a, par un arrêté du 21 août 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Haut-Rhin, donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de M. E, directeur de l'immigration, à Mme D, cheffe du bureau de l'asile et de l'éloignement, à l'effet de signer les décisions relevant de ses attributions, au nombre desquelles figure la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de son auteur doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / (); / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / () ".

6. Si le constat dans l'arrêté contesté que M. C " a troublé l'ordre public " ne suffit pas à établir que sa présence en France constitue une menace pour l'ordre public, il ressort des pièces du dossier que le requérant réside en France depuis plus de trois mois sans être titulaire d'un titre de séjour ni même avoir jamais cherché à en obtenir. Il résulte de l'instruction que le préfet du Haut-Rhin aurait pris la même décision en se fondant sur les seules dispositions du 2° de l'article L. 611-1 précité. Par suite, le moyen tiré de ce que la menace pour l'ordre public n'est pas caractérisée n'est pas de nature à entraîner l'annulation de la décision contestée.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. C réside en France depuis 2020, sans que la continuité de son séjour puisse être établie jusqu'au 12 janvier 2023, date à laquelle il a conclu un contrat de bail encore en vigueur à ce jour. Il soutient résider avec sa sœur, sans toutefois justifier du lien de parenté et alors que la personne qu'il présente comme telle ne porte pas le même nom. Depuis son arrivée sur le territoire, M. C n'a jamais cherché à régulariser sa situation et ne justifie d'aucun lien noué sur le territoire, outre ceux avec la personne qu'il présente comme sa sœur et un compatriote affirmant que le requérant a travaillé pour lui et qui lui paie son loyer. Enfin, M. C a été interpelé le 8 juin 2024 alors qu'il conduisait un véhicule sans permis et en état d'ivresse, cette circonstance mettant en doute également sa bonne intégration sur le territoire. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale et méconnaît ainsi les stipulations précitées.

9. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination devrait être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

11. En second lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. M. C soutient qu'il a fui le Kosovo en raison de son homosexualité, et il doit ce faisant être regardé comme soulevant un moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination est contraire aux stipulations précitées en raison des risques encourus en cas de retour dans son pays d'origine. Il n'apporte toutefois aucun élément de nature à corroborer ses allégations, qu'il s'agisse de son orientation sexuelle ou des discriminations dont il aurait fait l'objet ou serait susceptible de faire l'objet au Kosovo. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de retour devrait être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

14. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que le préfet du Haut-Rhin aurait pris la même décision s'il n'avait pas inexactement retenu que la présence en France de M. C représentait une menace pour l'ordre public.

15. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8 et alors que M. C ne justifie pas de lien intenses et stables sur le territoire français, il n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée, qui lui interdit tout retour sur ce territoire pendant un an, est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la légalité de la décision portant assignation à résidence :

16. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision portant assignation à résidence devrait être annulée, par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire, ne peut qu'être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des arrêtés du 9 juin 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Pialat et au préfet du Haut-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2024.

La magistrate désignée,

S. Dobry

La greffière,

L. Rivalan

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

L. Rivalan

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