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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2404125

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2404125

lundi 17 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2404125
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantASSFAM – GROUPE SOS SOLIDARITÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 12 et 17 juin 2024, M. B C, représenté par Me Bottemer, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 juin 2024 par lequel le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de circulation sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est entachée d'incompétence ;

- ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3 1° de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de la menace qu'il représente pour l'ordre public ;

- est entachée d'erreur d'appréciation au regard de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'agissant de la condition d'urgence :

- est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant du risque de fuite ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

la décision fixant le pays de destination :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

la décision portant interdiction de circulation :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- porte une atteinte disproportionnée au droit à la liberté de circulation garanti par les articles 20 et 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3 1° de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'erreur d'appréciation quant à sa durée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Dobry en application des articles L. 251-7 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dobry, magistrate désignée ;

- les observations de Me Bottemer, avocate de M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre que la décision d'obligation de quitter le territoire est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de la menace qu'il représente à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ;

- le témoignage de M. E C ;

- les observations de M. C.

Le préfet du Haut-Rhin, régulièrement convoqué, n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant roumain né le 26 août 1988, a fait l'objet d'un arrêté pris le 11 juin 2024 par le préfet du Haut-Rhin l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et portant interdiction de circulation pour une durée de deux ans, qu'il conteste par la présente requête. Par décision du même jour, le préfet du Haut-Rhin a ordonné son placement en rétention administrative.

Sur les moyens communs aux décisions contestées :

2. D'une part, le préfet du Haut-Rhin a, par un arrêté du 21 août 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Haut-Rhin, donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de M. D, directeur de l'immigration, à Mme A, cheffe du bureau de l'asile et de l'éloignement, à l'effet de signer les décisions relevant de ses attributions, au nombre desquelles figurent les décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de leur auteur doit être écarté.

3. D'autre part, les conditions de la notification de l'arrêté contesté sont sans effet sur sa légalité, de sorte que le moyen tiré de l'irrégularité de la notification ne peut qu'être écarté.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () ".

5. La décision contestée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et elle est par suite suffisamment motivée.

6. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. C fait l'objet de très nombreuses mentions au fichier de traitement des antécédents judiciaires, dont les dernières en 2021 et 2023. Il a été condamné le 13 décembre 2023 par le tribunal correctionnel de Nancy à une peine d'emprisonnement délictuel de cinq ans, pour des faits datant certes de 2015 et 2016 mais présentant un caractère de particulière gravité, s'agissant de très nombreux faits de vols aggravés et de participation à une association de malfaiteurs. Enfin, il fait actuellement l'objet d'une procédure pénale pour des faits de port d'arme blanche et outrage et violences sur agent de police survenus le 10 juin 2024. Eu égard à ces circonstances, M. C n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Haut-Rhin a fait une inexacte application des dispositions précitées en considérant que son comportement constituait une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. M. C soutient résider en France depuis 2003, et avec sa compagne, avec laquelle il aurait eu sept enfants, depuis 2004. Toutefois, d'une part, il ne produit aucune preuve de sa présence en France pendant toute cette durée, tandis que les mentions apparaissant au traitement des antécédents judiciaires et le jugement mentionné ci-avant ne permettent d'établir sa présence sur le territoire que pour les années 2005 à 2008 puis 2010, 2015 et 2023. D'autre part, les actes de naissance qu'il produit ne portent que pour l'un d'eux la mention de la reconnaissance de l'enfant par M. C, sa filiation avec les six autres enfants n'étant pas établie, pas plus que sa participation à l'entretien et à l'éducation des enfants ni même sa vie commune avec celle qu'il affirme être sa compagne et dont il établit uniquement qu'ils ont eu un enfant ensemble en 2007. Dans ces circonstances, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée a porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis par la mesure. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 1° de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

10. Eu égard à ce qui a été exposé au point 8 et M. C n'apportant, malgré la présence de son fils âgé de 16 ans à l'audience, aucune preuve de qu'il participerait effectivement à son entretien et à son éducation, il n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée méconnaîtrait les stipulations précitées.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

11. D'une part, la décision comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et elle est ainsi suffisamment motivée.

12. D'autre part, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas assorti des précisions suffisantes à en apprécier le bien-fondé et il doit par suite être écarté.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

13. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans ".

14. La décision contestée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et elle est ainsi suffisamment motivée.

15. En deuxième lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de circulation devrait être annulée, par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, ne peut qu'être écarté.

16. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 8 et 10, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 3 1° de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, porte une atteinte disproportionnée à sa liberté de circulation garantie par les articles 20 et 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, ni n'est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à sa durée.

Sur la légalité de la décision de refus de délai de départ volontaire :

17. L'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel ".

18. Pour caractériser l'urgence justifiant le refus d'accorder à M. C un délai de départ volontaire, le préfet du Haut-Rhin se borne à constater que l'intéressé n'est pas en mesure de produire de justificatif d'une adresse stable et que son comportement est de nature à troubler l'ordre public. De telles constatations sont toutefois insuffisantes à caractériser l'urgence au regard des dispositions précitées, de sorte que le requérant est fondé à soutenir qu'en le privant de délai de départ volontaire, le préfet du Haut-Rhin a fait une inexacte application des dispositions précitées.

19. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 11 juin 2024 qu'en tant qu'il lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire pour l'exécution de son obligation de quitter le territoire. Les conclusions à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire, de la décision fixant le pays de destination et de celle portant interdiction de circulation doivent en revanche être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

20. L'annulation du seul refus d'octroi d'un délai de volontaire n'emportant le prononcé d'aucune injonction, les conclusions à cette fin doivent être rejetées.

21. En revanche, aux termes de l''article L. 251-8 : " Si la décision relative au délai de départ volontaire est annulée, une nouvelle décision est prise en application de l'article L. 251-3 ". Ces dispositions impliquent nécessairement, sans qu'il soit besoin de prononcer d'injonction à cette fin, que le préfet du Haut-Rhin prenne une nouvelle décision sur le délai de départ volontaire de M. C.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

22. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

23. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre d'office, à titre provisoire, M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

24. M. C étant admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive de l'intéressé à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Bottemer, avocate du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Bottemer d'une somme de 1 000 euros hors taxe.

D E C I D E :

Article 1 : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 11 juin 2024 est annulé en tant qu'il refuse à M. C un délai de départ volontaire.

Article 3 : L'État versera à Me Bottemer une somme de 1 000 (mille) euros hors taxe en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Bottemer renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Bottemer et au préfet du Haut Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judicaire de Strasbourg.

Prononcé en audience publique le 17 juin 2024.

La magistrate désignée,

S. Dobry

La greffière,

L. Rivalan La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

L. Rivalan

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