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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2404145

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2404145

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2404145
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantAARPI L'ILL LÉGAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 juin et 30 août 2024, M. A B, représenté par Me Thalinger, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 avril 2024 par lequel le préfet du Haut-Rhin a refusé de renouveler sa carte de résident, refusé de lui délivrer une carte de séjour temporaire, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de lui délivrer une carte de résident ; à défaut de lui délivrer une carte de séjour temporaire ; à défaut de réexaminer sa situation, le tout sous astreinte de 155 euros par jour de retard et assorti de la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans l'attente de l'examen de son dossier ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros hors taxes à verser à son conseil ou, en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle, à lui verser directement, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision de refus de renouvellement de sa carte de résident est entachée de défaut de motivation ;

- elle est entachée de défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article L. 432-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision de refus de carte de séjour temporaire est entachée de défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée de défaut de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions combinées des articles L. 611-1 3° et L. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision lui octroyant un délai de départ volontaire de trente jours est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît le principe de non-refoulement des réfugiés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 août 2024, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dobry,

- et les observations de Me Thalinger, représentant M. B, présent à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant serbe et bosnien né le 18 mars 1993, est entré en France en 2003. Il a bénéficié à sa majorité d'une carte de résident, qui n'a pas été renouvelée à la suite du retrait, en 2022, de son statut de réfugié. Il a sollicité le 4 octobre 2022 la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Par l'arrêté contesté du 19 avril 2024, le préfet du Haut-Rhin a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de refus de renouvellement de la carte de résident :

2. L'arrêté contesté par la présente requête ne se prononce sur le renouvellement de la carte de résident de M. B ni dans ses motifs ni dans son dispositif, et il ne contient ainsi aucune décision de refus de renouvellement. Les conclusions dirigées contre cet arrêté en tant qu'il contiendrait une décision de refus de renouvellement de la carte de résident de M. B sont, dans cette mesure, dépourvues d'objet et doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de refus de carte de séjour temporaire :

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. M. B est entré en France en 2003 et y a bénéficié depuis lors du statut de réfugié. A sa majorité, en 2011, il a bénéficié d'une carte de résident de dix ans, dont le renouvellement lui a été implicitement refusé suite au retrait de son statut de réfugié en 2022. Ses parents et frères et sœur résident régulièrement en France, outre ses deux enfants de nationalité française qu'il a reconnus mais dont il n'assure pas l'entretien. M. B est suivi depuis 2018 au sein du groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud Alsace pour sa maladie de Crohn. Les pièces du dossier permettent, en l'état, d'établir sa présence sur le territoire français jusqu'en 2011, puis à partir de 2015. En l'absence de tout élément relatif à de quelconques liens de M. B avec un autre pays que la France et alors qu'il bénéficiait en France d'un titre de séjour, la circonstance qu'il ne produit pas de justificatif de présence sur le territoire français entre 2011 et 2015 ne suffit pas à considérer que ses attaches ne se seraient pas trouvées, de manière habituelle, en France depuis 2003.

5. M. B a été condamné en 2020 à une peine d'un an d'emprisonnement dont six mois assortis du sursis pour des faits de vol et violences aggravés commis en 2015. Il a ensuite fait l'objet d'une condamnation pour avoir voyagé de manière habituelle sans titre de transport en 2016 et 2017, et enfin il a été condamné pour avoir, en 2020, acquis et détenu du protoxyde d'azote. Le préfet du Haut-Rhin mentionne également la mise en cause du requérant pour des faits de viol sur mineur datant de 2021. Il doit toutefois être relevé que depuis lors le requérant n'a pas été mis en examen ni fait l'objet de quelconques poursuites pour ces faits, ce qui fait obstacle à ce que ceux-ci soient pris en compte pour évaluer la menace qu'il représente pour l'ordre public dans le cadre de l'examen de son droit au séjour.

6. Eu égard à l'ancienneté des faits pour lesquels M. B a été condamné, à l'absence de toute mise en cause dans une procédure pénale depuis maintenant plusieurs années, à l'ancienneté et l'intensité des liens du requérant sur le territoire français et au suivi médical dont il y bénéficie, il est fondé à soutenir que, par la décision contestée de refus de titre de séjour, le préfet du Haut-Rhin a porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis par la mesure, en particulier celui de protection de l'ordre public.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 19 avril 2024 par laquelle le préfet du Haut-Rhin a rejeté sa demande de titre de séjour. Par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination doivent être annulées également.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, qu'il soit enjoint au préfet du Haut-Rhin de délivrer à M. B un titre de séjour. La présente annulation ne portant que sur un refus de carte de séjour temporaire et non un refus de renouvellement de carte de résident, M. B est seulement fondé à demander à ce qu'il soit enjoint au préfet du Haut-Rhin de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Une autorisation provisoire de séjour devra, sans délai, lui être délivrée dans l'attente du titre de séjour, M. B n'entrant toutefois dans aucun des cas dans lesquels cette autorisation doit porter autorisation de travailler. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

10. En premier lieu, aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".

11. Eu égard à l'urgence, M. B ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre d'office, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

12. En second lieu, M. B étant admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Thalinger, avocat du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Thalinger de la somme de 1 000 euros hors taxes.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du préfet du Haut-Rhin du 19 avril 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Haut-Rhin de délivrer à M. B une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : L'État versera une somme de 1 000 (mille) euros hors taxes à Me Thalinger, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Thalinger renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet du Haut-Rhin et à Me Thalinger. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer et au procureur de la République de Mulhouse.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

Mme Dobry, conseillère,

Mme Poittevin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

La rapporteure,

S. DOBRY

Le président,

P. REES La greffière,

V. IMMELE

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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