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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2404366

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2404366

mercredi 17 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2404366
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBERRY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 20 et 28 juin 2024,

Mme A D, représentée par Me Berry, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 18 juin 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 18 juin 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assignée à résidence dans ce département ;

4°) d'ordonner l'effacement du signalement aux fins de non admission au système d'information Schengen ;

5°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer un titre de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou subsidiairement de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas justifié de la compétence de la signataire de la décision attaquée ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-1, 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-1, 5° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

- il n'est pas justifié de la compétence de la signataire de la décision attaquée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

Sur la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français :

- il n'est pas justifié de la compétence de la signataire de la décision attaquée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refusant l'octroi un délai d'un départ volontaire ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, en ce qu'elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- il n'est pas justifié de la compétence de la signataire de la décision attaquée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

Sur la décision portant assignation à résidence :

- il n'est pas justifié de la compétence de la signataire de la décision attaquée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Vicard en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Vicard, magistrate désignée ;

- les observations de Me Berry, avocate de Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- et les observations de Mme D, assistée de M. F, interprète en langue géorgienne.

La préfète du Bas-Rhin n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante géorgienne née en 1983, est entrée en France

le 8 novembre 2021. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 24 février 2022, puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) les 9 novembre 2022 et 26 janvier 2023. Par deux arrêtés du 18 juin 2024, dont la requérante demande l'annulation, la préfète du Bas-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et l'a assignée à résidence dans le département du Bas-Rhin.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme D, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée à l'aide juridictionnelle.

Sur le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :

4. Par un arrêté du 14 juin 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin du même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme C B, cheffe du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à Mme E G, adjointe à la cheffe de bureau, à l'effet de signer les décisions concernant les obligations de quitter le territoire français, le délai de départ volontaire, le pays de destination et les interdictions de retour. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B n'aurait pas été absente ou empêchée à la date de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte doit être écarté.

Sur les moyens propres à la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, la décision attaquée, qui comporte l'énoncé des considérations de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde, est suffisamment motivée. La circonstance qu'elle ne fasse pas état du décès et de l'inhumation en France de la fille aînée de la requérante, ne permet pas de caractériser une insuffisance de motivation. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

6. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Bas-Rhin n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de Mme D.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; ( ..) "

8. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que l'obligation de quitter le territoire français a été prise sur le fondement des 1° et 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort des pièces du dossier que Mme D est entrée régulièrement sur le territoire français le 8 novembre 2021, munie d'un passeport biométrique. Il est constant qu'elle s'est maintenue sur le territoire français plus de trois mois après son entrée, sans être titulaire d'un titre de séjour, sa demande d'asile ayant été rejetée. La préfète du Bas-Rhin pouvait donc, pour ce seul motif, l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Aussi, la circonstance que le motif tiré de la menace à l'ordre public serait entaché d'erreur manifeste d'appréciation est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Il en va de même de l'erreur de fait contenue dans l'arrêté en litige concernant l'entrée prétendument irrégulière de Mme D en France, qui, pour regrettable qu'elle soit, n'entache pas, par elle-même, la décision attaquée d'illégalité dès lors que la préfète a également fondé sa décision sur le motif tiré du maintien irrégulier de l'intéressée en France après expiration du délai de trois mois de séjour maximum. Il s'ensuit que les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article

L. 611-1, 1° et 5°, doivent être écartés.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, qui protègent d'une atteinte disproportionnée le droit au respect de la vie privée et familiale, l'étranger qui invoque la protection due à ce droit doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

10. Mme D se prévaut de l'inhumation de sa fille cadette sur le territoire français, de la scolarisation de sa fille aînée et de la relation sentimentale qu'elle a nouée avec un compatriote bénéficiant du statut de réfugié. Toutefois, la requérante, entrée en France en novembre 2021, n'est présente sur le territoire français que depuis deux ans et sept mois à la date de la décision attaquée. Elle ne démontre ni même n'allègue être dépourvue de toute attache dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 38 ans Si sa fille cadette, décédée en juin 2022, est inhumée à Paris, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle ne pourra pas régulièrement revenir en France se recueillir sur la sépulture de son enfant. Quant à sa fille aînée, âgée de 13 ans, il n'est pas démontré ni même allégué qu'elle ne serait pas en capacité de reprendre sa scolarité en Géorgie où elle a vécu jusqu'à l'âge de 11 ans. Enfin, la seule attestation d'un compatriote géorgien, bénéficiant du statut de réfugié et témoignant de l'existence d'une relation amoureuse entre eux, ne saurait suffire à établir l'existence d'une relation sérieuse, ancienne et stable. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme D serait significativement insérée dans la société française ni qu'elle aurait noué des liens privés ou familiaux d'une intensité particulière durant son séjour en France. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir qu'en lui faisant obligation de quitter le territoire français, la préfète du Bas-Rhin aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut être accueilli.

Sur les moyens propres à la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

11. Il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire.

Sur les moyens propres à la décision fixant le pays de destination :

12. Il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision fixant le pays de destination.

Sur les moyens propres à la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans :

13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à exciper de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, à l'encontre de la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français.

14. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. "

15. Aucun délai de départ volontaire n'ayant été accordé à Mme D, la préfète du Bas-Rhin pouvait assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français, en application des dispositions légales précitées.

Par ailleurs, l'arrêté attaqué mentionne, dans son dispositif, que la durée de l'interdiction de retour ne commence à courir qu'à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et non pas à compter de la notification de la mesure d'éloignement comme le soutient la requérante. Enfin, il ne ressort pas des termes de l'arrêté que pour fixer à deux ans la durée de l'interdiction de retour, la préfète du Bas-Rhin ait considéré que la présence de Mme D constituait une menace grave pour l'ordre public, la décision en litige indiquant simplement que le comportement de l'intéressée " est de nature à constituer un risque à l'ordre public ". Il s'ensuit que les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.

Sur les moyens propres à la décision portant assignation à résidence :

16. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas entachée d'illégalité, le moyen invoqué par la voie de l'exception à l'encontre de la décision portant assignation à résidence, tiré de l'illégalité de cette décision, doit être écarté.

17. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par Mme D doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et d'astreinte et celles relatives à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, à Me Berry et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juillet 2024.

La magistrate désignée,

C. VicardLa greffière,

R. Van Der Beek

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. Van Der Beek

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