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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2404918

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2404918

mardi 5 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2404918
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge unique (2)
Avocat requérantSNOECKX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 juillet 2024, M. C B, représenté par Me Snoeckx, demande au tribunal :

1) de l'admettre au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle ;

2) d'annuler l'arrêté du 14 juin 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir

4) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros toutes taxes comprises au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

M. B soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- le droit à être entendu tel que garanti par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne a été méconnu ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur le pays de renvoi :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle se fonde sur une décision illégale ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 septembre 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au non-lieu à statuer sur les conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, et au rejet du surplus de la requête. Elle indique avoir retiré la décision portant interdiction de retour le 4 septembre 2024, et soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

En application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le président du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les litiges visés par cet article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dorothée Merri, magistrate désignée ;

- les observations de Me Snoeckx, avocate de M. B, qui indique se désister de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour, et pour le surplus se reporte aux moyens de la requête, et de M. B, présent à l'audience.

La préfète du Bas-Rhin n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant afghan né en 1999, est entré en France le 8 mai 2022 aux fins d'y solliciter l'asile. Sa demande d'asile a été rejetée successivement par l'Ofpra le 31 mai 2023 puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 10 novembre suivant. L'intéressé ayant sollicité le réexamen de sa demande, l'Ofra et la CNDA ont rejeté sa demande par des décisions des 23 janvier et 16 avril 2024. Par un arrêté du 14 juin 2024, dont le requérant sollicite l'annulation, la préfète du Bas-Rhin a refusé de renouveler l'attestation de demande d'asile de M. B, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de son éloignement et lui a fait interdiction de retour pour une durée d'un an. Par un arrêté du 4 septembre 2024, la préfète du Bas-Rhin a retiré la décision portant interdiction de retour.

Sur l'admission au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle :

2. Dans les circonstances de l'espèce et en raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. Si le moyen tiré de la violation de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne est inopérant, dès lors qu'il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article ne s'adresse qu'aux organes et aux organismes de l'Union, le droit d'être entendu, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

4. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le père et le frère de M. B sont présents en France depuis 2016, résident à Strasbourg et sont tous deux titulaires de cartes de résident en tant que bénéficiaires de la protection subsidiaire. Le requérant justifie en outre, par les pièces produites dans la présente instance, des démarches entamées par son père auprès de l'ambassade de France au Pakistan aux fins de permettre aux membres de la famille restés en Afghanistan de le rejoindre. Par ailleurs, il ressort des termes de la décision attaquée que la préfète du Bas-Rhin n'a pas pris en compte la présence en France du père et du frère du requérant, et a considéré que M. B était marié et que son épouse résidait en Afghanistan. Enfin, il n'est pas contesté que l'intéressé n'a pas été invité à produire des observations sur la perspective d'un éloignement antérieurement à l'édiction de la décision contestée. La préfète du Bas-Rhin n'établit pas davantage que M. B a été informé, durant l'instruction de sa demande d'asile, de ce qu'une procédure d'éloignement était susceptible d'être prise à son encontre.

6. Par suite, et alors qu'il résulte du point précédent que M. B aurait eu des éléments précis à faire valoir, et que ces éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de la décision en litige, le requérant est fondé à soutenir que l'atteinte portée à son droit à être entendu l'a privé de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 14 juin 2024 par laquelle la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler la décision du même jour par laquelle la préfète du Bas-Rhin a fixé son pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique seulement que l'autorité préfectorale procède au réexamen de la situation de M. B. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Bas-Rhin de procéder au réexamen de la situation du requérant dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B étant admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Snoeckx, son avocate, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Snoeckx de la somme de 1 000 euros hors taxe.

D E C I D E :

Article 1 : M. B est admis au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 14 juin 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Bas-Rhin de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 000 (mille) euros hors taxes à Me Snoeckx, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que M. B soit admis définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle et que Me Snoeckx renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Snoeckx et au préfet du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 5 novembre 2024.

La magistrate désignée,

D. A

La greffière,

V. Immelé

La République mande et ordonne au préfet du Bas-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

L. Rivalan

N° 24010094918

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