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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2404926

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2404926

mardi 5 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2404926
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantAARPI L'ILL LÉGAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Thalinger, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 31 mai 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin, sous astreinte de 155 euros par jour de retard, de lui délivrer un titre de séjour et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 300 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur le refus de titre de séjour :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision méconnaît l'article L. 432-1-1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen et d'une erreur de fait ;

- la préfète aurait dû apprécier sa situation au regard de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont il remplissait les conditions ;

- la décision méconnaît les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- il remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour en raison de son état de santé ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

Sur le délai de départ volontaire de trente jours :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle se fonde sur une décision illégale ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la fixation du pays de renvoi :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle se fonde sur des décisions illégales ;

- elle est contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 septembre 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête. Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 octobre 2024 du tribunal judiciaire de Strasbourg.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 octobre 2024 :

- le rapport de M. Laurent Boutot, premier conseiller,

- les observations de Me Thalinger, avocat de M. A.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle :

1. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 octobre 2024. Par suite, il n'y a pas lieu de l'admettre au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.

Sur le moyen commun :

2. Il ressort des pièces du dossier que M. C était compétent pour signer la décision contestée en vertu d'un arrêté de délégation du 7 juillet 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour.

Sur le refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, la décision comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est dès lors régulièrement motivée.

4. En deuxième lieu, il ne résulte pas des termes de la décision contestée que celle-ci serait entachée d'un défaut d'examen, la préfète ayant notamment statué eu égard à sa relation avec une ressortissante guinéenne ainsi qu'à son activité salariée. Le moyen doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail ". Aux termes de l'article L. 5221-2 du code du travail : " Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente : () 2° Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail ". Aux termes de l'article R. 5521-1 du même code : " I. - Pour exercer une activité professionnelle salariée en France, les personnes suivantes doivent détenir une autorisation de travail lorsqu'elles sont employées conformément aux dispositions du présent code : 1° Etranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne () ". Aux termes de l'article R. 5521-2 du même code : " Sont dispensés de l'autorisation de travail prévue à l'article R. 5221-1 : () 16° Le titulaire d'une autorisation provisoire de séjour ou d'un document provisoire de séjour portant la mention " autorise son titulaire à travailler " () ". M. A soutient qu'à la suite du jugement du 14 novembre 2022 par lequel la magistrate désignée a annulé son obligation de quitter le territoire français, la préfète du Bas-Rhin était tenue de réexaminer sa situation et de se prononcer sur son droit au séjour notamment au regard de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui concerne les titres de séjour salarié. M. A soutient qu'il remplissait les conditions pour se voir délivrer un tel titre, dès lors, notamment, qu'il était titulaire d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

6. Il ressort toutefois des pièces du dossier que le jugement du 14 novembre 2022 s'est limité à prononcer l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français édictée à l'encontre de M. A sur le fondement de l'article L. 611-1 (4°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète ne s'étant alors pas prononcée sur le droit au séjour du requérant. Dans ces conditions, dans le cadre du réexamen ordonné par le tribunal, la préfète, qui était tenue de se prononcer sur le droit au séjour du requérant, n'était pas pour autant tenue de se prononcer sur le droit au séjour de M. A au regard de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur le fondement duquel il n'avait pas présenté de demande de titre de séjour, ni dans la présente instance, ni dans l'instance ayant donné lieu au jugement du 14 novembre 2022 précité. Par suite, le moyen doit être écarté.

7. En quatrième lieu, M. A invoque la méconnaissance de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, sa durée de présence, depuis 2018, résulte essentiellement de la durée d'instruction de sa demande d'asile, rejetée en dernier lieu en 2022 par la Cour nationale du droit d'asile. S'il se prévaut de sa relation avec une compatriote, cette relation, entamée au plus tôt en août 2022, ne peut être regardée comme suffisamment ancienne et stable à la date de l'arrêté contesté, le requérant se bornant pour l'essentiel à des déclarations. S'il se prévaut d'un contrat à durée indéterminée en tant qu'agent d'entretien, il ne justifie que d'une activité professionnelle effective très récente, à compter du mois de février 2024. Dans ces conditions, M. A, dont il ressort des pièces du dossier qu'il n'est pas isolé dans son pays d'origine, n'établit pas l'atteinte excessive qu'aurait porté la préfète du Bas-Rhin à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen doit être écarté, de même que, pour les mêmes motifs, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En cinquième lieu, le requérant soutient que la découverte de sa séropositivité, le 1er juin 2024, constitue un motif humanitaire au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, cette circonstance étant postérieure à l'arrêté contesté du 31 mai 2024, le requérant ne saurait utilement s'en prévaloir.

9. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 431-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont la préfète du Bas-Rhin a fait application : " La délivrance ou le renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être refusé à tout étranger : / 1° N'ayant pas satisfait à l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français dans les formes et les délais prescrits par l'autorité administrative ". En l'espèce, il est vrai que la préfète du Bas-Rhin n'apporte pas la preuve que le requérant se serait vu notifier les arrêtés portant obligation de quitter le territoire français des 8 septembre 2021 et 13 février 2023, mentionnés dans la décision contestée, et ne pouvait donc lui refuser un titre de séjour sur le fondement de ces dispositions. Toutefois, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions, de même que celui tiré de l'erreur de fait, doivent être écartés dès lors que la préfète pouvait légalement refuser au requérant un titre de séjour pour les motifs exposés aux points 5 à 7.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

10. M. A soutient qu'il ne pouvait faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français dès lors qu'il remplissait les conditions de délivrance d'un titre de séjour " santé " sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il fait notamment valoir que le Biktarvy, qui lui est prescrit en France, n'est pas disponible en Guinée, son pays d'origine, ainsi que l'indique un courriel adressé au conseil du requérant par le laboratoire Gilead. Compte tenu de la nature de la pathologie de l'intéressé, un défaut de traitement approprié doit être regardé comme susceptible d'entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et la préfète du Bas-Rhin n'apporte aucun élément, notamment médical, susceptible de remettre en cause les commencements de preuve apportés par le requérant. Dans ces conditions, le moyen doit être accueilli et, par voie de conséquence, la décision annulée, de même que la décision relative au délai de départ volontaire et celle relative au pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le motif d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français n'implique pas qu'il soit enjoint à la préfète du Bas-Rhin de délivrer à M. A un titre de séjour. Il y a lieu, en revanche, d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros hors taxe à verser à Me Thalinger au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de la renonciation de Me Thalinger à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1 : Les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixation d'un délai de départ volontaire et fixation du pays de renvoi, sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Bas-Rhin de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Thalinger une somme de 1 200 (mille deux cents) euros hors taxe au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de la renonciation de Me Thalinger à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Thalinger, et au préfet du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dhers, président,

M. Boutot, premier conseiller,

Mme Jordan-Selva, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 5 novembre 2024.

Le rapporteur,

L. Boutot

Le président,

S. Dhers

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne au préfet du Bas-Rhin, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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