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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2405029

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2405029

lundi 22 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2405029
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGUEDDARI BEN AZIZA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 15 juillet 2024, le 19 juillet 2024 et le 22 juillet 2024, M. A B, actuellement placé en rétention administrative à Geispolsheim et représenté par Me Gueddari Ben Aziza, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 juillet 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de renvoi en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 900 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire des décisions en litige ;

- les décisions contestées ne sont pas motivées ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

- les décisions attaquées ont été prises sur le fondement d'informations recueillies de manière irrégulière par la préfète ;

Sur les autres moyens soulevés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur les autres moyens soulevés contre la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- la décision attaquée est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- il ne présente pas de risque de fuite ;

Sur les autres moyens soulevés contre la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur les autres moyens soulevés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation ;

- la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juillet 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Jordan-Selva en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jordan-Selva, magistrate désignée ;

- les observations de Me Guedarri Ben Aziza, avocate de M. B, présent à l'audience, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens que dans les écritures présentées pour le requérant ;

- les observations de M. B qui soutient que son comportement n'est pas constitutif d'une menace à l'ordre public et qu'il vit en concubinage avec une ressortissante française depuis quatre ans.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, actuellement placé en rétention administrative, est un ressortissant marocain né en 2001. Par un arrêté en date du 13 juillet 2024, la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par sa requête, M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

4. En premier lieu, par un arrêté du 26 juin 2024 régulièrement publié le 28 juin 2024, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. D C, sous-préfet de l'arrondissement de Molsheim, dans le cadre des permanences que ce dernier est amené à assurer, à l'effet de signer notamment les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.

5. En deuxième lieu, les décisions attaquées comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elles sont, dès lors, suffisamment motivées. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. B avant de prendre les décisions attaquées.

7. En quatrième lieu, les conditions de notification d'une décision administrative sont sans incidence sur sa légalité. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la notification des décisions en litige doit être écarté.

8. En cinquième et dernier lieu, M. B soutient que la préfète du Bas-Rhin a commis un vice de procédure en consultant irrégulièrement le fichier du traitement des antécédents judiciaires. Toutefois, si la préfète du Bas-Rhin a produit un extrait du fichier de traitement des antécédents judiciaires dans ses écritures en défense, il ne ressort d'aucun des termes de la décision contestée que la préfète du Bas-Rhin se serait fondée, pour l'édicter, sur les informations contenues dans ce fichier, dès lors que les infractions qui y sont mentionnées sont mentionnées dans la fiche pénale de M. B. Dans ces conditions, le vice de procédure allégué, qui n'a pu en toute hypothèse exercer d'influence sur la décision rendue, n'est pas établi.

En ce qui concerne l'autre moyen soulevé contre l'obligation de quitter le territoire français :

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. M. B soutient sans toutefois l'établir être entré en France en 2015 à l'âge de 14 ans. Il ressort des pièces du dossier que le requérant se maintient irrégulièrement sur le territoire français en dépit de deux précédentes mesures d'éloignement prises à son encontre le 10 juillet 2020, le 10 décembre 2023 et d'un arrêté du 8 mars 2024 ordonnant son transfert aux autorités néerlandaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Si M. B soutient qu'il vit en concubinage depuis quatre ans avec une ressortissante française, l'unique pièce produite au soutien de ses allégations, constituée d'une attestation sur l'honneur rédigée par cette personne, ne permet pas d'établir l'ancienneté, la stabilité et l'intensité de cette relation. Par ailleurs, la seule production d'un contrat de travail à durée indéterminée conclu en août 2020 entre l'entreprise Bassili et M. B pour un emploi d'ouvrier polyvalent en bâtiment ne permet pas de démontrer que le requérant aurait occupé cet emploi pendant une durée significative et justifierait ainsi d'une insertion professionnelle. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait noué des liens forts avec la France et serait dépourvu de toute attache dans son pays d'origine. Dans ces conditions, la préfète du Bas-Rhin, qui a adopté la décision attaquée sur le fondement des 1° et 2° de l'article L. 611-1 au motif de l'irrégularité de l'entrée et du séjour de l'intéressé et non sur le 5° relatif au comportement de l'intéressé, n'a pas porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au but en vue duquel ladite décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés contre la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

11. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas entachée d'illégalité, le moyen invoqué par la voie de l'exception à l'encontre de la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire, tiré de l'illégalité de cette décision, doit être écarté.

12. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

13. A supposer que la circonstance que M. B ait été interpellé et placé en garde à vue pour usage de produits stupéfiants ne suffise pas à caractériser une menace pour l'ordre public au sens du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire est motivé par le risque que l'intéressé se soustrait à la mesure d'éloignement en raison notamment de l'absence de garanties de représentation. M. B ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation. Ainsi, il ne présente pas de garantie de représentations suffisantes et par suite, il existe un risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. Pour ce seul motif, la préfète pouvait refuser de lui accorder un délai de départ volontaire. Ainsi, en prenant la décision attaquée, la préfète n'a pas commis d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne l'autre moyen soulevé contre la décision fixant le pays de destination :

14. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

15. Le requérant n'apporte aucun commencement de preuve à l'appui de ses allégations selon lesquelles il risque d'être soumis à des traitements inhumains et dégradants dans son pays d'origine. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne l'autre moyen soulevé contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

17. Pour les mêmes motifs que ceux mentionnés au point 10 du présent jugement, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées que la préfète du Bas-Rhin a interdit le retour de M. B sur le territoire français pendant une durée d'un an. Les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 13 juillet 2024 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Prononcé en audience publique le 22 juillet 2024.

La magistrate désignée,

S. Jordan-SelvaLa greffière,

L. Rivalan

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

L. Rivalan

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