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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2405085

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2405085

lundi 29 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2405085
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantELSAESSER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 juillet 2024, Mme B A, représentée par Me Elsaesser, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 30 avril 2024 par laquelle le directeur général adjoint de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre à l'OFII de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai et sous la même astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 500 euros hors taxes à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, et à défaut d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle, une somme de 1 500 euros hors taxes à lui verser.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors que la décision la place dans une situation de grande précarité alors qu'elle est désormais mère d'un nouveau-né, dont elle supporte seule la charge ; de plus, elle souffre de troubles psychologiques graves et présente une vulnérabilité particulière tenant à sa qualité de victime d'un réseau transnational de traite des êtres humains et de victime de nombreuses violences sexuelles ; elle est dépourvue de logement stable et sécurisant et de ressources ;

- plusieurs moyens sont susceptibles de faire naître un doute sérieux, et sont tirés de ce que :

* la décision attaquée, qui reprend les mêmes motifs que ceux d'une première décision, méconnaît le caractère exécutoire de l'ordonnance du 19 avril 2024 par laquelle le juge des référés a suspendu cette première décision ;

* elle méconnaît les dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle justifie d'une vulnérabilité particulière ainsi que d'un motif légitime expliquant pourquoi elle a présenté sa demande d'asile

au-delà d'un délai de 90 jours suivant son entrée en France ;

* elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

* elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

* elle est entachée d'une erreur de droit en ce que l'OFII a agi en situation de compétence liée ;

* elle est disproportionnée en ce que l'OFII aurait pu adopter un maintien partiel des conditions matérielles d'accueil ;

* sa situation n'a pas fait l'objet d'une examen particulier ;

* elle n'a pas fait l'objet d'une évaluation de vulnérabilité par un agent qualifié de l'OFII, contrairement aux exigences de l'article L. 522-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* la décision attaquée n'est pas motivée en ce qu'elle ne mentionne aucune circonstance de fait.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 juillet 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) conclut au rejet de la requête.

L'OFII fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que la requérante ne justifie pas suffisamment ses allégations selon lesquelles lors de son arrivée en France, elle aurait été contrainte par un homme à se rendre à Paris pour s'y prostituer, la seule attestation établie par l'association Mouvement du Nid étant insuffisante alors qu'elle ne produit aucune plainte ou dénonciation du réseau dont elle déclare avoir été la victime ; la condition d'urgence n'est pas davantage remplie dès lors que la requérante est actuellement prise en charge au titre de l'hébergement d'urgence et qu'elle bénéficie d'un accompagnement régulier depuis le

15 novembre 2023 ; le père de son enfant est aide-soignant et rien n'établit qu'il serait incapable de subvenir aux besoins de la famille ; la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que, si la requérante invoque son état de vulnérabilité, le médecin coordonnateur de zone, par des avis des 5 mars et 15 mai 2024, a évalué la vulnérabilité de l'intéressée au niveau 1, estimant que son état ne présentait aucun caractère d'urgence ; de plus, elle est suivie médicalement depuis plus de sept mois ;

- aucun des moyens invoqués par Mme A n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Strasbourg a désigné M. Bouzar, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 25 juillet 2023, tenue en présence de M. Pillet, greffier d'audience, M. Mohammed Bouzar, juge des référés, a lu son rapport.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante camerounaise née en 1984, déclare être entrée en France le 10 juillet 2023. Elle a présenté une demande d'asile enregistrée le 29 janvier 2024 en procédure Dublin. Par une décision du 29 janvier 2024, la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a refusé à Mme A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil au motif qu'elle avait présenté sa demande d'asile plus de

90 jours après son entrée en France, sans motif légitime. Par une ordonnance du 19 avril 2024, le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a suspendu cette décision au motif que les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur manifeste d'appréciation étaient propres à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de cette décision. Statuant le 30 avril 2024 sur le recours préalable obligatoire formé le 6 mars 2024 contre la décision du 29 janvier 2024, le directeur général adjoint de l'OFII a refusé une nouvelle fois à Mme A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil pour le même motif. Mme A demande principalement au juge des référés d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cette décision du 30 avril 2024.

Sur l'admission à titre provisoire de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre Mme A à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle

Sur les conclusions à fin de suspension :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / Lorsque la suspension est prononcée, il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision dans les meilleurs délais. La suspension prend fin au plus tard lorsqu'il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. Il résulte des dispositions précitées que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

6. Mme A, qui ne bénéficie d'aucune ressource, vit seule avec son enfant né récemment le 25 juin 2024, le père de l'enfant n'ayant pas entendu assumer ses responsabilités. Elle ne dispose pas d'un hébergement stable, même si, comme le fait valoir l'OFII, elle est prise en charge au titre de l'hébergement d'urgence. De plus, il résulte de l'instruction qu'elle souffre de troubles psychologiques ainsi qu'en atteste un certificat médical du 3 juin 2024 et présente, d'après l'avis de l'association Le Mouvement du Nid, des symptômes basiques du stress post-traumatique des personnes s'étant retrouvées sous l'emprise d'un réseau de prostitution. Dans ces conditions, elle doit être regardée comme justifiant de l'urgence à statuer sur sa requête.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision dont la suspension est demandée :

7. Les moyens tirés de ce que la décision de refus attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation sont propres à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à sa légalité. Il y a lieu, par suite, de suspendre son exécution.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre à l'OFII de réexaminer la situation de Mme A, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

9. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'OFII une somme de 800 euros hors taxes à verser au conseil de Mme A, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1 : Mme A est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 30 avril 2024 est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint à l'OFII de réexaminer la situation de Mme A, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : L'OFII versera à Me Elsaesser, avocate de Mme A, une somme de 800 (huit cent) euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, à Me Elsaesser et au directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Strasbourg, le 29 juillet 2024.

Le juge des référés,

M. Bouzar

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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