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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2405472

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2405472

jeudi 22 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2405472
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGOLDBERG

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Strasbourg a examiné la requête de M. D, ressortissant albanais, contestant un arrêté du 15 juillet 2024 ordonnant son transfert aux autorités allemandes (responsables de sa demande d'asile selon le règlement UE n° 604/2013) et son assignation à résidence. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens soulevés, notamment ceux tirés de l'incompétence de l'auteur, de la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'intérêt supérieur de l'enfant (article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant). Il a estimé que la préfète n'avait pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en refusant d'appliquer la clause discrétionnaire de l'article 17 du règlement, et que la décision de transfert était légale, privant ainsi de base légale le moyen dirigé contre l'assignation à résidence. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant la légalité des arrêtés pris en application du règlement (UE) n° 604/2013 et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'as

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces, respectivement enregistrées les 26 et 30 juillet et

1er août 2024, M. C D, représenté par Me Goldberg, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 juillet 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités allemandes ;

3°) d'annuler l'arrêté du 15 juillet 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale, dans un délai de quinze jours à compter de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ; subsidiairement de réexaminer sa situation dans le même délai ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros hors taxe au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

M. D soutient que :

Sur la décision portant transfert aux autorités allemandes :

- elle est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 alinéa 1

du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; la préfète aurait dû faire usage de la " clause de souveraineté " au regard de l'état d'extrême vulnérabilité du requérant, de son épouse, et de leur jeune fils ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en ce qu'elle conduit à séparer le requérant de son épouse et de ses enfants mineurs.

Sur la décision portant assignation à résidence :

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant transfert aux autorités suédoises ;

- elle est illégale en ce qu'elle prévoit que le requérant doit se présenter avec ses enfants mineurs aux services de la police aux frontières.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 juillet 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Merri en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Merri, magistrate désignée ;

- les observations de Me Goldberg, avocate de M. D, qui reprend les moyens soulevés dans sa requête, fait encore valoir que les décisions en litige méconnaissent l'autorité de la chose jugée qui s'attache au jugement n° 2403997 du 14 juin 2024 par lequel le tribunal a annulé les décisions du 22 mai 2024 prononçant le transfert du requérant aux autorités allemandes et l'assignant à résidence ; elle ajoute que les décisions en litige méconnaissent encore les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, en ce qu'elles ont pour effet de séparer le requérant de ses enfants mineurs ;

- les observations de M. D, assisté de Mme A, interprète en langue albanaise, qui insiste sur le fait qu'il ne peut être séparé de son épouse, actuellement hospitalisée avec leur fils nouveau-né, et souligne les problèmes de santé de son épouse, de son fils aîné et de lui-même ;

- et les observations de Mme B, représentant la préfète du Bas-Rhin.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant albanais né en 1982, est entré en France avec son épouse et leur fils aux fins d'y solliciter l'asile. La consultation du fichier " Eurodac " a révélé qu'ils ont sollicité l'asile auprès des autorités allemandes préalablement au dépôt de leur demande d'asile en France. Les autorités allemandes ont été saisies le 3 mai 2024 d'une demande de reprise en charge sur le fondement des dispositions de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou apatride. Le 7 mai 2024, les autorités allemandes ont explicitement donné leur accord. Par des arrêtés du 22 mai 2024, la préfète du Bas-Rhin a ordonné leur transfert aux autorités allemandes et les assignés à résidence. Par des jugements du 14 juin 2024, la magistrate désignée du tribunal administratif de Strasbourg a annulé ces arrêtés et enjoint à la préfète du Bas-Rhin de procéder au réexamen de la situation de M. et Mme D dans un délai de deux mois.

Par la présente requête, M. D demande au tribunal l'annulation d'une part de l'arrêté

du 15 juillet 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités allemandes, d'autre part de l'arrêté du même jour par lequel elle l'a assigné à résidence dans le département du Bas-Rhin.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision de transfert aux autorités allemandes :

4. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. (). ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. M. D fait valoir que la décision attaquée aurait pour effet de le séparer de son épouse, ressortissante albanaise qui a également présenté une demande d'asile, actuellement hospitalisée après avoir donné naissance, le 22 juillet 2024 à Strasbourg, à leur deuxième enfant, et de leur premier enfant âgé de deux ans, atteint d'un trouble du spectre autistique. Si la préfète du Bas-Rhin soutient, en défense, que Mme D fait également l'objet d'une nouvelle décision de transfert vers les autorités allemandes, qui n'a pu lui être notifiée compte tenu de son hospitalisation, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que l'épouse du requérant fasse l'objet d'une telle décision de prise en charge par les autorités allemandes. Au surplus, il n'est pas justifié que l'autorité administrative ait avisé les autorités allemandes de la naissance du deuxième enfant du couple, ni de l'état de santé du requérant, de son épouse et de leur fils aîné, alors même que les pathologies dont ils justifient être respectivement atteints et la surveillance médicale particulière dont doit bénéficier Mme D doivent faire regarder la famille comme extrêmement vulnérable. Dans ces conditions, la préfète du Bas-Rhin a méconnu le droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 précité de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. D est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 15 juillet 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a décidé de son transfert aux autorités allemandes ainsi que, par voie de conséquence, l'arrêté du même jour l'assignant à résidence.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ". Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé. ".

9. S'il résulte des dispositions précitées que l'annulation d'une décision de transfert implique que le préfet examine à nouveau la situation du demandeur, le motif d'annulation retenu implique nécessairement, en l'absence de changement de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle et ressortant des pièces du dossier, que la demande d'asile de M. D soit examinée par les autorités françaises. Il y a donc lieu, sur le fondement des dispositions précitées, d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer la demande d'asile de M. D en procédure normale dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. D étant admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive de l'intéressé à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Goldberg, avocate du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Goldberg de la somme de 1 000 euros hors taxe. En cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, l'Etat versera cette somme à M. D.

D E C I D E :

Article 1er :M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 :Les arrêtés du 15 juillet 2024 sont annulés.

Article 3 :Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de M. D en procédure normale dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 :L'Etat versera à Me Goldberg, avocate de M. D, une somme de 1 000 (mille) euros hors taxe en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que M. D soit admis définitivement à l'aide juridictionnelle et que Me Goldberg renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle. En cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle

de M. D, l'Etat versera directement cette somme à M. D.

Article 5 :Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 6 :Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Goldberg et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressé au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judicaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 août 2024.

La magistrate désignée,

D. Merri

La greffière,

R. Van Der Beek

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. Van Der Beek

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