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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2405957

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2405957

jeudi 29 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2405957
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGUEDDARI BEN AZIZA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Strasbourg a examiné la requête de M. A, ressortissant somalien, contestant l'arrêté du 23 juillet 2024 de la préfète du Bas-Rhin ordonnant son transfert aux autorités polonaises. Le requérant invoquait notamment son statut de mineur, la présence de son père en France et un défaut d'information. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens, jugeant que la signataire de l'arrêté était compétente, que les brochures d'information prévues par le règlement (UE) n° 604/2013 lui avaient été remises en somali, et qu'il avait bénéficié d'un entretien individuel conforme. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant ainsi la légalité de la décision de transfert.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 août 2024, M. A se disant Abdisatar Mohamed Yahye, représenté par Me Gueddari Ben Aziza, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 juillet 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités polonaises ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer un récépissé de demande d'asile, ou à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme 1 800 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- l'arrêté est entaché d'un défaut d'information au regard de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel conforme à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- la préfète du Bas-Rhin a méconnu les articles 8 et 9 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il est mineur, que son père réside légalement en France, et qu'il a exprimé le souhait par écrit que la France traite sa demande d'asile ;

- l'arrêté portant transfert est entaché d'erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- la préfète du Bas-Rhin a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la préfète du Bas-Rhin a méconnu l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et l'article 6 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 août 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Pouget-Vitale en application des dispositions de l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pouget-Vitale, magistrat désigné ;

- les observations de Me Gueddari Ben Aziza, avocate du requérant, qui relève que l'accord des autorités polonaises repose sur les dispositions du c) de l'article 18-1 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, et constitue en réalité un accord sous réserve, et que le requérant est mineur d'après les éléments produits à l'instance ;

- les observations de M. A se disant Abdisatar Mohamed Yahye, assisté de Mme E B, interprète en langue somali.

La préfète du Bas-Rhin n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A se disant Abdisatar Mohamed Yahye, ressortissant somalien, est entré en France en juin 2024 en vue d'y solliciter l'asile. Par l'arrêté en litige du 23 juillet 2024, la préfète du Bas-Rhin a décidé le transfert de l'intéressé aux autorités polonaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête du requérant, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée à l'aide juridictionnelle.

4. En premier lieu, par un arrêté du 4 juillet 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin le lendemain, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à Mme F G, adjointe à la cheffe du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme D C, à l'effet de signer les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A se disant Abdisatar Mohamed Yahye s'est vu remettre, le 2 juillet 2024, la brochure " A. J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande d'asile ' " et la brochure " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " dans leurs versions en langue somali que le requérant comprend, ainsi que le guide du demandeur d'asile. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé des informations dont la communication est exigée aux termes des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Le moyen doit par suite être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

7. Le requérant a bénéficié d'un entretien individuel auprès des services de la préfecture de la Moselle le 2 juillet 2024. Il ressort des pièces du dossier que cet entretien a été conduit en langue somali, par le truchement d'un interprète. Il ne ressort pas de ce compte-rendu, signé par l'intéressé, que celui-ci n'aurait pas été mis en mesure de faire valoir toute observation qu'il jugeait utile sur sa situation. Il n'est pas davantage établi que cet entretien n'aurait pas été réalisé selon les formes et les conditions posées par l'article 5 précité du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

8. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Si le demandeur est un mineur non accompagné, l'État membre responsable est celui dans lequel un membre de la famille ou les frères ou sœurs du mineur non accompagné se trouvent légalement, pour autant que ce soit dans l'intérêt supérieur du mineur. Lorsque le demandeur est un mineur marié dont le conjoint ne se trouve pas légalement sur le territoire des États membres, l'État membre responsable est l'État membre où le père, la mère, ou un autre adulte responsable du mineur de par le droit ou la pratique de l'État membre concerné, ou l'un de ses frères ou sœurs se trouve légalement. / 2. Si le demandeur est un mineur non accompagné dont un proche se trouve légalement dans un autre État membre et s'il est établi, sur la base d'un examen individuel, que ce proche peut s'occuper de lui, cet État membre réunit le mineur et son proche et est l'État membre responsable, à condition que ce soit dans l'intérêt supérieur du mineur. / 3. Lorsque des membres de la famille, des frères ou des sœurs ou des proches visés aux paragraphes 1 et 2 résident dans plusieurs États membres, l'État membre responsable est déterminé en fonction de l'intérêt supérieur du mineur non accompagné. / 4. En l'absence de membres de la famille, de frères ou sœurs ou de proches visés aux paragraphes 1 et 2, l'État membre responsable est celui dans lequel le mineur non accompagné a introduit sa demande de protection internationale, à condition que ce soit dans l'intérêt supérieur du mineur. () ". D'autre part, aux termes de l'article 9 du même règlement : " Si un membre de la famille du demandeur, que la famille ait été ou non préalablement formée dans le pays d'origine, a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale dans un État membre, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit. "

9. D'une part, lors de la procédure de détermination de l'État membre responsable de sa demande d'asile, et notamment lors de son entretien individuel, le requérant n'a jamais fait état de sa minorité qu'il invoque désormais au stade contentieux, et n'a pas davantage évoqué la présence de son père, qui serait bénéficiaire de la protection subsidiaire, sur le territoire français. Ainsi, il n'a pas contesté être né le 14 octobre 2003. D'autre part, en se bornant à produire des photographies, une déclaration de famille de l'individu qu'il présente comme son père, ainsi qu'une copie informatique d'un acte d'état civil dont les données sont aisément modifiables, le requérant n'apporte pas suffisamment d'élément permettant d'établir qu'il serait né, comme il l'affirme désormais, le 14 octobre 2008. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Bas-Rhin aurait fait une inexacte application des dispositions citées au point précédent.

10. En cinquième lieu, contrairement à ce qu'il soutient, il ressort des termes de la décision du 5 juillet 2024 que les autorités polonaises ont sans ambiguïté accepté de reprendre en charge le requérant, en application des dispositions du c) de l'article 18.1 du règlement (UE) n° 604/2013, les informations données sur les modalités d'exécution de la reprise étant données à titre indicatif. Ainsi, le moyen tiré de l'absence d'accord de la Pologne pour sa reprise en charge doit être écarté.

11. En sixième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". La mise en œuvre par les autorités françaises de l'article 17 doit être assurée à la lumière des exigences définies par le second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, aux termes duquel : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif ". Aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'État d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre État ". La faculté laissée à chaque État membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

12. Compte tenu de ce qui a été dit au point 9 du jugement, et de la durée de présence très limitée du requérant en France, le moyen tiré de ce que la préfète du Bas-Rhin aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la " clause de souveraineté " prévue au 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, doit être écarté.

13. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

14. Le requérant est entré en France quelques mois seulement avant l'intervention de l'arrêté attaqué, et ne justifie d'aucune intégration sociale ou professionnelle sur le territoire. Dans ces conditions, la préfète du Bas-Rhin n'a pas méconnu les stipulations citées au point précédent.

15. En dernier lieu, compte tenu de ce qui été dit précédemment, M. A se disant Abdisatar Mohamed Yahye ne peut utilement se prévaloir de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'article 6 du règlement (UE) n° 604/2013.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté en litige doivent être rejetées.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté en litige doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : M. A se disant Abdisatar Mohamed Yahye est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. A se disant Abdisatar Mohamed Yahye, à Me Gueddari Ben Aziza et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 août 2024.

Le magistrat désigné,

V. Pouget-VitaleLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

No 2405957

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