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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2407665

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2407665

jeudi 24 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2407665
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDUSS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2403024 du 10 octobre 2024, le tribunal administratif de Nancy a renvoyé au tribunal administratif de Strasbourg le dossier de la requête de Mme A.

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 5 et 17 octobre 2024, Mme B A, représentée par Me Duss, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 octobre 2024 par lequel le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a désigné le pays à destination duquel elle sera susceptible d'être éloignée d'office et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée de deux ans, ainsi que la décision du 8 octobre 2024 l'assignant à résidence dans le département du Haut-Rhin pour une durée de quarante-cinq jours.

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et au préfet du Haut-Rhin de procéder sans délai à l'effacement de l'ensemble de ses données personnelles qui ont été collectées dans le cadre de la présente procédure, et ce sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- sa signataire était incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure, dès lors que la préfecture a fondé sa décision sur des données auxquelles elle a eu accès en méconnaissance des dispositions des articles 11, R. 170 et R. 40-29 du code de procédure pénale ; en tout état de cause, il n'est pas établi que la consultation des fichiers judiciaires aurait été opérée par une personne individuellement désignée et spécialement habilitée ;

- elle est également entachée d'un vice de procédure dès lors qu'aucune base légale n'autorise le traitement des données personnelles collectées dans le cadre de l'enquête judiciaire impliquant Mme A par les services de la préfecture ;

- le préfet a commis une erreur de fait et une erreur d'appréciation, en se fondant sur le motif prévu à l'article 251-1 2° pour adopter une décision d'éloignement à son encontre ;

- la décision attaquée porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnaît ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît également les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

-

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- sa signataire était incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure, dès lors que la préfecture a fondé sa décision sur des données auxquelles elle a eu accès en méconnaissance des dispositions des articles 11, R. 170 et R. 40-29 du code de procédure pénale ; en tout état de cause, il n'est pas établi que la consultation des fichiers judiciaires aurait été opérée par une personne individuellement désignée et spécialement habilitée ;

- elle est également entachée d'un vice de procédure dès lors qu'aucune base légale n'autorise le traitement des données personnelles collectées dans le cadre de l'enquête judiciaire impliquant Mme A par les services de la préfecture ;

- le préfet a commis une erreur de droit en lui faisant application des dispositions applicables aux ressortissants des pays tiers ;

- le préfet a commis une erreur de fait et une erreur d'appréciation en considérant qu'il y avait urgence à l'éloigner ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée ;

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prive de base légale la décision fixant le pays d'éloignement ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- sa signataire était incompétente ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors que la préfecture a fondé sa décision sur des données auxquelles elle a eu accès en méconnaissance des dispositions des articles 11,

R. 170 et R. 40-29 du code de procédure pénale ; en tout état de cause, il n'est pas établi que la consultation des fichiers judiciaires aurait été opérée par une personne individuellement désignée et spécialement habilitée ;

- elle est également entachée d'un vice de procédure dès lors qu'aucune base légale n'autorise le traitement des données personnelles collectées dans le cadre de l'enquête judiciaire impliquant Mme A par les services de la préfecture ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans sa durée ;

- le préfet a commis une erreur de fait et une erreur d'appréciation en se fondant sur la circonstance qu'elle constituerait une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à un intérêt fondamental de la société pour lui interdire de revenir sur le territoire français ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français prive de base légale la décision l'assignant à résidence.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 octobre 2024, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par Mme A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. E pour statuer en application de l'article

L. L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E ;

- les observations de Me Duss, avocat de Mme A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- et les observations de Mme A, requérante.

Le préfet du Haut-Rhin n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré présentée pour Mme A a été enregistrée le 18 octobre 2024.

Une note en délibéré présentée pour le préfet du Haut-Rhin a été enregistrée le

23 octobre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante roumaine, née le 26 juin 1983, a été interpellée et placée en garde à vue le 2 octobre 2024 par les services de la gendarmerie du Haut-Rhin. Par un arrêté du 2 octobre 2024, le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a désigné le pays de destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office et lui a interdit de revenir sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par un arrêté du 8 octobre 2024, le préfet du Haut-Rhin a assigné Mme A à résidence dans le département du Haut-Rhin pour une durée de quarante-cinq jours. Mme A demande au tribunal d'annuler ces arrêtés.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du

10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / () 4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° ; / () ". D'autre part, selon l'article L. 251-1 du même code : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; / () L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ".

4. Pour obliger Mme A à quitter le territoire français, le préfet du Haut-Rhin s'est fondé sur la double circonstance, d'une part qu'elle ne remplissait pas les conditions lui permettant de se prévaloir d'un droit au séjour en France de plus de trois mois, d'autre part que son comportement personnel constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société.

5. D'une part, Mme A affirme sans être contestée être mariée avec

M. C D, également ressortissant roumain. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. D exerce une activité professionnelle en France puisqu'il a été embauché à compter du 1er février 2024 par une entreprise paysagiste. Le préfet n'établit pas ni même n'allègue que

M. D, dont le bulletin de paie de juillet 2024 est produit au dossier, ne faisait plus partie du personnel de cette entreprise à la date d'édiction de l'arrêté du 2 octobre 2024. Par suite, et contrairement aux affirmations du préfet, Mme A, en sa qualité de membre de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, bénéficie ainsi d'un droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois.

6. D'autre part, il est constant que Mme A a été interpellée et placée en garde à vue le 2 octobre 2024 par les services de gendarmerie du Haut-Rhin pour des faits de vol avec ruse, effraction ou escalade dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt aggravé par une autre circonstance. A les supposer établis, ces faits, alors même que Mme A serait défavorablement connue des services de police pour des faits de vol par effraction en 2011 et tentative de vol par effraction en 2012, ne suffisent pas à établir que la présence en France de Mme A, qui réside depuis 2020 sur le territoire français avec son époux et ses deux filles, constituerait une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française au sens du 2° de l'article L. 251-1 précité.

7. Il résulte de tout ce qui précède que le préfet du Haut-Rhin ne pouvait légalement obliger Mme A à quitter le territoire français sur le fondement des dispositions tant du 1° que du 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, Mme A est fondée à soutenir que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français du 2 octobre 2024 est entachée d'illégalité et doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, fixation du pays d'éloignement et interdiction de retour sur le territoire français et l'arrêté du 8 octobre 2024 l'assignant à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Le motif d'annulation retenu n'implique pas qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et au préfet du Haut-Rhin de procéder à l'effacement de l'ensemble des données personnelles concernant Mme A collectées dans le cadre de la procédure d'éloignement engagée à son encontre. Les conclusions présentées en ce sens par la requérante doivent par suite être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

9. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Duss, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Duss de la somme de 1 000 euros hors taxe.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les arrêtés du préfet du Haut-Rhin des 2 et 8 octobre 2024 sont annulés.

Article 3 : L'Etat versera à Me Duss une somme de 1 000 (mille) euros hors taxe en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Duss renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Duss et au préfet

du Haut-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

A. E,

La greffière,

R. Van Der Beek

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. Van Der Beek

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