Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête, enregistrée le 30 octobre 2024 sous le numéro 2408243, M. C... D... et Mme A... E..., représentés par Me Milcent, demandent au tribunal :
d’annuler la décision du 3 septembre 2024 par laquelle la commission de l’académie de Strasbourg a rejeté leur recours contre la décision du directeur académique des services départementaux de l’éducation nationale du Bas-Rhin du 2 juillet 2024 ayant rejeté la demande d’instruction en famille de leur fille B... pour l’année 2024-2025 ;
d’enjoindre au directeur académique des services départementaux de l’éducation nationale du Bas-Rhin et à la commission de l’académie de Strasbourg de réexaminer leur demande ;
de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à leur avocat en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Ils soutiennent que :
- la composition de la commission de l’académie chargée d’examiner les recours administratifs préalables obligatoire en matière d’instruction en famille est irrégulière, dès lors que le rectorat ne produit pas l’arrêté portant désignation des membres et membres suppléants de la commission ayant pris la décision attaquée ni le procès-verbal de la commission signé par les membres effectivement présents durant la séance et ayant pris la décision litigieuse ;
- la décision contestée est fondée sur des faits matériellement inexacts, en ce qu’elle retient à tort que Mme E... assure l’éducation de l’enfant, ce qui n’est pas le cas ;
- elle méconnaît les dispositions du 4° de l’article L. 131-5 du code de l’éducation, dès lors qu’ils remplissent toutes les conditions pour bénéficier de l’autorisation d’instruire leur fille en famille sur ce fondement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2025, le recteur de l'académie de Strasbourg conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. D... et Mme E... ne sont pas fondés.
II. Par une requête, enregistrée le 30 octobre 2024 sous le numéro 2408244, M. C... D... et Mme A... E..., représentés par Me Milcent, demandent au tribunal :
d’annuler la décision du 3 septembre 2024 par laquelle la commission de l’académie de Strasbourg a rejeté leur recours contre la décision du directeur académique des services départementaux de l’éducation nationale du Bas-Rhin du 2 juillet 2024 ayant rejeté la demande d’instruction en famille de leur fille F... pour l’année 2024-2025 ;
d’enjoindre au directeur académique des services départementaux de l’éducation nationale du Bas-Rhin et à la commission de l’académie de Strasbourg de réexaminer leur demande ;
de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à leur avocat en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Ils se prévalent des mêmes moyens que ceux invoqués au soutien de la requête numéro 2408243.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2025, le recteur de l'académie de Strasbourg conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. D... et Mme E... ne sont pas fondés.
M. D... et Mme E... ont été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 6 décembre 2024.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code de l’éducation ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Léa Perabo Bonnet,
- les conclusions de M. Victor Pouget-Vitale, rapporteur public.
Les parties n’étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
Le 29 mai 2024, M. D... et Mme E... ont demandé au directeur académique des services départementaux de l’éducation nationale du Bas-Rhin de les autoriser, sur le fondement du 4° de l’article L. 131-5 du code de l’éducation, à instruire en famille leur filles B... et F.... Leurs demandes ont été rejetées par des décisions du 4 juillet 2024, contre lesquelles ils ont formé des recours administratifs préalables devant la commission de l’académie de Strasbourg. Cette dernière a rejeté leurs recours par des décisions du 3 septembre 2024. Par les présentes requêtes, M. D... et Mme E... demandent l’annulation des décisions du 3 septembre 2024.
Les requêtes susvisées Nos 2408243 et 2408244 présentées pour M. D... et Mme E..., présentent à juger des questions semblables. Par suite, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
En premier lieu, aux termes du douzième alinéa de l’article L. 131-5 du code de l’éducation : « La décision de refus d’autorisation fait l’objet d’un recours administratif préalable auprès d’une commission présidée par le recteur d’académie, dans des conditions fixées par décret ». L’article D. 131-11-11 du même code dispose : « La commission est présidée par le recteur d’académie ou son représentant. / Elle comprend en outre quatre membres : / 1° Un inspecteur de l’éducation nationale ; / 2° Un inspecteur d’académie-inspecteur pédagogique régional ; / 3° Un médecin de l’éducation nationale ; / 4° Un conseiller technique de service social. / Ces membres sont nommés pour deux ans par le recteur d’académie. / Des membres suppléants sont nommés dans les mêmes conditions que les membres titulaires ». Conformément aux dispositions du premier alinéa de l’article D. 131-11-12 de ce code : « La commission siège valablement lorsque la majorité de ses membres sont présents. (…) ».
Il ressort des pièces du dossier que la commission de l’académie de Strasbourg était présidée par la secrétaire générale de cette académie, en qualité de représentante du recteur, à laquelle ce dernier a donné subdélégation de signature, par un arrêté du 17 juillet 2024, publié au recueil des actes administratifs Grand Est du 19 juillet 2024, à l’effet de signer « (…) l'ensemble des actes et décisions concernant les affaires des services placés sous l'autorité du recteur, actes et décisions se rapportant à la mise en œuvre de la politique éducative relative aux enseignements primaires, secondaires et supérieurs ainsi qu'aux établissements publics et privés qui les dispensent (…) ». Siégeaient, en outre, à la commission de l’académie de Strasbourg ses trois autres membres titulaires, régulièrement désignés par un arrêté rectoral du 12 juillet 2024 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de région Grand-Est le 19 juillet 2024. Il ressort des pièces du dossier que les membres de ladite commission ont signé une feuille d’émargement. Par suite, le moyen tiré de l’irrégularité de la composition de la commission de l’académie de Strasbourg chargée d’examiner les recours administratifs préalables obligatoires en matière d’instruction en famille doit être écarté.
En deuxième lieu, il ressort des termes des décisions attaquées que la commission a rappelé que, dans les demandes d’instruction en famille réceptionnées le 29 mai 2024, la mère de B... et F... est désignée comme instructrice alors qu’elle n’est pas titulaire du baccalauréat, condition prévue par les dispositions de l’article R.131-11-5 du code de l'éducation, puis a mentionné que les requérants ont corrigé leurs demandes par un courrier désignant le père des deux filles comme instructeur principal. Ces faits sont corroborés par les requérants, qui confirment avoir commis une erreur dans leurs demandes initiales, corrigées par des courriers adressés au rectorat le 6 juin 2024, par lesquels ils ont précisé que seul le père serait responsable de l'instruction de Fatéma-Zahra et B.... Il ne ressort pas des termes des décisions attaquées que la commission académique, qui se borne à rappeler les étapes de l’instruction, se serait fondée sur le fait que la mère des élèves ne dispose pas du baccalauréat pour refuser les autorisations sollicitées. Dans ces conditions, le moyen tiré de l’erreur de fait dont seraient entachées les décisions attaquées ne peut qu’être écarté.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 131-5 du code de l’éducation, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République : « Les personnes responsables d’un enfant soumis à l’obligation scolaire définie à l’article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d’enseignement public ou privé ou bien, à condition d’y avoir été autorisées par l’autorité de l’Etat compétente en matière d’éducation, lui donner l’instruction en famille. / Les mêmes formalités doivent être accomplies dans les huit jours qui suivent tout changement de résidence. / La présente obligation s’applique à compter de la rentrée scolaire de l’année civile où l’enfant atteint l’âge de trois ans. / L’autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d’autres raisons que l’intérêt supérieur de l’enfant : / (…) 4° L’existence d’une situation propre à l’enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d’instruire l’enfant à assurer l’instruction en famille dans le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant. Dans ce cas, la demande d’autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l’engagement d’assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l’instruction en famille. / L’autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour une durée qui ne peut excéder l’année scolaire. Elle peut être accordée pour une durée supérieure lorsqu’elle est justifiée par l’un des motifs prévus au 1°. Un décret en Conseil d’Etat précise les modalités de délivrance de cette autorisation. / L’autorité de l’Etat compétente en matière d’éducation peut convoquer l’enfant, ses responsables et, le cas échéant, les personnes chargées d’instruire l’enfant à un entretien afin d’apprécier la situation de l’enfant et de sa famille et de vérifier leur capacité à assurer l’instruction en famille. / En application de l’article L. 231-1 du code des relations entre le public et l’administration, le silence gardé pendant deux mois par l’autorité de l’Etat compétente en matière d’éducation sur une demande d’autorisation formulée en application du premier alinéa du présent article vaut décision d’acceptation. / La décision de refus d’autorisation fait l’objet d’un recours administratif préalable auprès d’une commission présidée par le recteur d’académie, dans des conditions fixées par décret. / Le président du conseil départemental et le maire de la commune de résidence de l’enfant sont informés de la délivrance de l’autorisation (…) ».
Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l’obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d’enseignement public ou privé, il appartient à l’autorité administrative, lorsqu’elle est saisie d’une demande tendant à ce que l’instruction d’un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d’une part dans un établissement d’enseignement, d’autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l’issue de cet examen, de retenir la forme d’instruction la plus conforme à son intérêt.
En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l’article L. 131-5 du code de l’éducation prévoyant la délivrance par l’administration, à titre dérogatoire, d’une autorisation pour dispenser l’instruction dans la famille en raison de « l’existence d’une situation propre à l’enfant motivant le projet éducatif », ces dispositions, telles qu’elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l’autorité administrative, saisie d’une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d’instruction dans la famille et qu’il est justifié, d’une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l’enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d’apprentissage de cet enfant, d’autre part, de la capacité des personnes chargées de l’instruction de l’enfant à lui permettre d’acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l’article L. 122-1-1 du code de l’éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d’enseignement de la scolarité obligatoire.
Toutefois, dès lors que le principe de la scolarisation dans un établissement d’enseignement public ou privé pour les enfants âgés de trois à seize ans a été jugé conforme par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021 qui a considéré que l’instruction en famille ne constitue pas une composante du principe fondamental reconnu par les lois de la République de la liberté d’enseignement mais une simple modalité de mise en œuvre de l’instruction obligatoire prévue par les dispositions de l’article L. 131-1 du code de l’éducation, les requérants ne sauraient valablement caractériser une situation propre à leurs enfants de nature à justifier un projet pédagogique d’instruction en famille par la seule continuité pédagogique d’une instruction en famille, même si celle-ci se déroule dans de bonnes conditions et a donné lieu à des contrôles satisfaisants. Si les requérants se prévalent en outre du rythme de vie spécifique de leurs filles, sans autre précision qu’un besoin de mouvement, de leur équilibre émotionnel et affectif marqué par un attachement prononcé à leur père, de leur hypersensibilité qui serait mieux prise en compte par des méthodes type Montessori, ces éléments ne sont pas de nature à établir une situation propre à chacune de leurs filles. En tout état de cause, si les requérants se prévalent également des fréquents déplacements professionnels du père, l’itinérance de la famille peut justifier une instruction en famille sous réserve qu’une demande soit formulée sur le fondement du 1° de l’article L. 131-5 du code de l’éducation et en remplisse les conditions. Il est constant que ce fondement de demande n’a pas été soumis à l’administration. Dès lors, la commission académique n’a pas fait une inexacte application des dispositions du 4° de l’article L. 131-5 du code de l’éducation ni commis d’erreur d’appréciation quant aux situations des deux filles des requérants.
Il résulte de l’ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par M. D... et Mme E... doivent être rejetées, de même, par voie de conséquence, que leurs conclusions à fin d’injonction et celles présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Les requêtes de M. D... et Mme E... sont rejetées.
Le présent jugement sera notifié à M. C... D... et Mme A... E..., et au ministre de l’éducation nationale. Copie en sera adressée au recteur de l’académie de Strasbourg.
Délibéré après l’audience du 5 mars 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Dulmet, présidente,
Mme Perabo Bonnet, première conseillère,
M. Latieule, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 26 mars 2026.
La rapporteure,
L. Perabo Bonnet
La présidente,
Dulmet
Le greffier,
J. Fernbach
La République mande et ordonne au ministre de l’éducation nationale en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,