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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2409781

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2409781

vendredi 17 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2409781
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantASSFAM – GROUPE SOS SOLIDARITÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés respectivement les 27 décembre 2024 et 3 janvier 2025, M. B A C, représenté par Me Adib, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 décembre 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la requête est recevable ;

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'incompétence de leur auteur ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

- elles sont illégales du fait de l'irrégularité de la procédure de garde-à-vue constatée par le juge de la liberté et de la détention ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, dès lors que son comportement ne présente pas une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française ;

- la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation dès lors que sa présence en France ne constitue pas un abus de droit ;

- elle est entachée d'erreur de fait ;

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

- elle est illégale dès lors qu'aucune situation d'urgence n'est caractérisée ;

- il ne représente pas une menace à l'ordre public ;

- il ne présente pas risque de fuite ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'interdiction de circulation sur le territoire français :

- elle sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle ne prend pas en compte sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation quant à sa durée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 janvier 2025, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A C ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance du 31 décembre 2024 de la cour d'appel de Colmar prononçant la libération de M. A C ;

- l'arrêté du 31 décembre 2024 par le lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a assigné à résidence M. A C ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Perabo Bonnet en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Perabo Bonnet, magistrate désignée, et a informé les parties, qu'en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de de ce qu'il ne relève pas de l'office du juge de l'excès de pouvoir de se prononcer sur la régularité des actes de procédures judiciaires et pénales ;

- les observations de Me Adib, avocate de M. A C, absent à l'audience, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre que le requérant n'est pas condamné pour les faits qui lui sont reprochés, et ajoute qu'il ne s'est pas présenté du fait de la difficulté à trouver un moyen de transport ;

- les observations de Me Morel, substituant Me Rannou, avocat de la préfète de Meurthe-et-Moselle, qui indique que l'irrégularité de la procédure devant le juge des libertés et de la détention n'a aucune incidence sur la légalité de la mesure contestée ni sur les déclarations faites par l'intéressé devant les services de police ; aujourd'hui le requérant est sans emploi et n'a pas transféré le centre de ses intérêts économiques en France ; concernant les faits qui caractérisent la menace à l'ordre public, la police s'est rendue sur les lieux suite à un appel de la victime, qui n'est pas poursuivie pour les faits d'ITT allégués par le requérant, qui n'a nullement le statut de victime ; le requérant ne démontre pas que sa conjointe ne pourrait pas lui rentre visite dans un autre pays, notamment au Luxembourg.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. A C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

3. En premier lieu, par un arrêté du 12 décembre 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs et librement accessible sur le site de la préfecture, la préfète de Meurthe-et-Moselle a donné délégation à M. E D, en sa qualité de secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception de certaines mesures au nombre desquelles ne figurent pas les décisions en litige. Par suite, le moyen tiré de ce que M. D, signataire des décisions attaquées, ne dispose pas d'une délégation de signature doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ressort des termes mêmes des décisions en litige que celles-ci mentionnent l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision n'affectent pas sa légalité et n'ont d'incidence que sur les voies et délais de recours contentieux.

6. En dernier lieu, l'irrégularité de la procédure de garde-à-vue constatée par le juge des libertés et de la détention est sans incidence sur la légalité des décisions attaquées.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables aux ressortissants de l'Union européenne : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; (). / () / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ".

8. Il appartient à l'autorité administrative d'un Etat membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre Etat membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

9. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. A C, ressortissant italien né le 24 juin 1999, a été placé en garde à vue par la police aux frontières le 22 décembre 2024 pour des faits de violence par une personne en état d'ivresse manifeste suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours et pour destruction ou dégradation de véhicule privé. Le requérant est également défavorablement connu des forces de l'ordre, dès lors qu'il a fait l'objet d'une mention au fichier des antécédents judiciaires pour des faits qu'il ne conteste pas, de violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours commis le 24 octobre 2023. Si le requérant soutient être également victime dans le cadre des faits qui ont conduit à sa garde-à-vue du 22 décembre 2024, il n'apporte aucun commencement de preuve au soutien de ses allégations, qui sont contestées en défense. Dans ces conditions, c'est à bon droit que la préfète de Meurthe-et-Moselle a estimé que le comportement de M. A C présente une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. A C, qui soutient être entré en France il y a deux ou trois ans, sans donner de précision, a travaillé au Luxembourg moins d'un an, du mois de décembre 2023 au mois d'août 2024, et se trouve, à la date de la décision attaquée, sans emploi et bénéficiaire de l'allocation d'aide au retour à l'emploi. En outre, s'il soutient être en couple avec une ressortissante française depuis un an, il n'apporte aucun élément de nature à l'établir. Alors qu'il ne démontre pas avoir noué des liens sur le territoire français, il dispose d'attaches dans son pays d'origine où résident notamment ses parents et ses frères. Enfin, la circonstance que la présence en France du requérant ne serait pas constitutive d'abus de droit, à la supposer établie, est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, dès lors que la préfète ne s'est pas fondée sur ce motif pour édicter cette décision. Par suite, c'est sans méconnaître les dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation que la préfète de Meurthe-et-Moselle a édicté la décision contestée.

10. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Compte tenu de ce qui a été dit au point 9, et alors que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantit pas à l'intéressé le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer une vie privée et familiale, la préfète de Meurthe-et-Moselle, en adoptant la décision attaquée, n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale du requérant une atteinte disproportionnée par rapport au but en vue duquel la décision a été prise. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Dans les circonstances susrappelées, la préfète de Meurthe-et-Moselle n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

12. En dernier lieu, alors que la préfète n'était pas tenue de mentionner l'ensemble des circonstances de fait tenant à la situation du requérant, et eu égard à ce qui a été dit au point 9, le moyen tiré de l'erreur de fait ne peut qu'être écarté.

Sur la légalité de la décision refusant un délai de départ volontaire :

13. Aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel ".

14. Eu égard à la gravité des faits reprochés, la menace réelle, actuelle et suffisamment grave que M. A C représente, du point de vue de l'ordre public, à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société est de nature à caractériser l'urgence à l'éloigner du territoire français. En outre, le requérant n'invoque aucune circonstance personnelle ou familiale qui ferait obstacle à l'exécution sans délai de la mesure d'éloignement en litige. Il n'est par conséquent pas fondé à soutenir que la préfète de Meurthe-et-Moselle a inexactement apprécié sa situation en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire. La circonstance qu'il ne présenterait pas de risque de fuite, critère non prévu par les dispositions précitées, est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

15. Le moyen tiré de ma méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui n'est assorti d'aucune précision, ne peut qu'être écarté.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

16. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français devrait être annulée, par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français, ne peut qu'être écarté.

17. En dernier lieu, eu égard à ce qui a été dit au point 9, le requérant n'établit pas que la décision attaquée serait entachée d'erreur d'appréciation de sa situation personnelle ni de sa durée.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. A C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 23 décembre 2024. Par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : M. A C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A C, à Me Adib et à la préfète de Meurthe-et-Moselle. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 janvier 2025.

La magistrate désignée,

L. Perabo BonnetLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

2

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