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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2500990

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2500990

mardi 18 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2500990
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBLANVILLAIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 8 février 2025 sous le n° 2500991, M. D E, représenté par Me Blanvillain, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 1er février 2025 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer sa situation dans un délai déterminé, au besoin sous astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées sont entachées d'incompétence ;

- elles sont entachées d'un défaut de motivation ;

- sur l'obligation de quitter le territoire français :

o elle est entachée d'un défaut d'examen ;

o elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

o elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sur la décision fixant le pays de destination :

o la décision, en tant qu'elle permet un éloignement vers son pays d'origine, est entachée d'erreur de droit et méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sur l'interdiction de retour, elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 février 2025, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. E n'est fondé.

II. Par une requête, enregistrée le 8 février 2025 sous le n° 2500990, M. D E, représenté par Me Blanvillain, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 1er février 2025 par lequel le préfet de la Moselle l'a assigné à résidence ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer sa situation dans un délai déterminé, au besoin sous astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 février 2025, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. E n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milbach en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Milbach, magistrate désignée.

Les parties, régulièrement convoquées, n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant malien né le 19 février 1990, est entré irrégulièrement sur le territoire français en 2018. Par un arrêté en date du 1er février 2025, la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a interdit son retour sur le territoire français pour une durée de douze mois. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Moselle l'a assigné à résidence. Par ses requêtes, qu'il y a lieu de joindre pour y statuer par un seul jugement, M. E demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions portant obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français :

2. En premier lieu, par un arrêté du 12 décembre 2024, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs du même jour, la préfète de Meurthe-et-Moselle a donné délégation à M. H A, sous-préfet, directeur de cabinet, à l'effet de signer les décisions en matière d'éloignement et les mesures accessoires dans le cadre des permanences des samedis, dimanches et jours fériés. Aucun élément du dossier ne permet de douter de ce que M. A n'aurait pas été de permanence à la date de la signature des décisions attaquées, le samedi 1er février 2025. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté comme manquant en fait.

3. En second lieu, les décisions attaquées comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elles sont, dès lors, suffisamment motivées. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation, laquelle ne se confond pas avec le bien-fondé des motifs, doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de Meurthe-et-Moselle aurait omis de procéder à un examen personnalisé de la situation du requérant et n'aurait pas pris en compte les éléments relatifs à sa situation personnelle avant d'édicter la décision en litige.

5. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. Il ressort des pièces du dossier que le requérant déclare être entré irrégulièrement en France en 2018 et il n'établit pas avoir entamé de démarches sérieuses visant à régulariser son droit au séjour. Il ne fait état que d'une communauté de vie très récente avec sa compagne de nationalité malienne en avril 2024. Enfin, la circonstance qu'il ait travaillé en France en qualité d'échafaudeur dans le cadre de plusieurs contrats de travail est insuffisante pour caractériser une vie privée et familiale en France. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, eu égard notamment à la durée et aux conditions de séjour de l'intéressé en France, la préfète, en adoptant la décision attaquée, n'a pas porté au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport au but en vue duquel ladite décision en litige a été prise. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté. Dans les circonstances susrappelées, l'administration n'a pas davantage commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la mesure sur la situation personnelle de l'intéressé.

En ce qui concerne les moyens propres à la décision fixant le pays de destination :

7. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

8. La décision de la préfète de Meurthe-et-Moselle est ainsi libellée : " M. E D sera éloigné à destination du pays dont il a la nationalité ou de tout autre pays dans lequel il est légalement admissible (à l'exception d'un Etat membre de l'Union européenne, de l'Islande, du Liechtenstein, de la Norvège ou de la Suisse) ". Il ressort des pièces du dossier que M. E, ressortissant malien, bénéficie de la protection subsidiaire en Italie. La préfète de Meurthe-et-Moselle n'établit ni même ne soutient qu'en raison de l'évolution de la situation au Mali, le requérant ne serait plus exposé aux risques ayant conduit à la reconnaissance de la protection subsidiaire par les autorités italiennes. Dans ces conditions, la préfète ne pouvait, sans commettre d'erreur de droit et sans méconnaître les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, fixer comme pays de destination le pays dont le requérant a la nationalité. Ainsi, la décision fixant le pays de destination doit être annulée en tant qu'elle permet un éloignement à destination du pays dont le requérant a la nationalité.

9. En second lieu, ainsi qu'il a été dit au point 6 du présent jugement, la communauté de vie très récente dont fait état le requérant et les emplois qu'il a occupés sont insuffisants pour caractériser une vie privée et familiale en France. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen propre à l'interdiction de retour :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

11. Ainsi qu'il a été dit précédemment, la communauté de vie très récente dont fait état le requérant et les emplois qu'il a occupés sont insuffisants pour caractériser une vie privée et familiale en France. Par suite, bien que le requérant n'ait pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et que sa présence sur le territoire français ne représente pas une menace pour l'ordre public, la décision attaquée, tant dans son principe que dans sa durée, n'est pas entachée d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne les moyens propres à l'assignation à résidence :

[0]12. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par M. G C. Par un arrêté du 17 octobre 2024, publié le 28 octobre 2024 au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Moselle a donné sa délégation à M. B F, directeur de l'immigration et de l'intégration, à l'effet de signer toute décision se rapportant aux matières de sa direction, à l'exception des arrêtés d'expulsion. M. G C, agent du bureau d'éloignement et de l'asile, bénéficiait d'une délégation pour signer toute mesure d'éloignement et toutes documents relatifs à la gestion des dossiers d'éloignement, lors des permanences qu'il peut assurer le week-end. Il ressort des pièces du dossier que M. C devait assurer une permanence lors des journées des 1er et 2 février 2025. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit être écarté.

13. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est, dès lors, suffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation, laquelle ne se confond pas avec le bien-fondé des motifs, doit être écarté.

14. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ".

15. Si le préfet indique, dans la décision attaquée, que le requérant ne justifie pas d'une résidence effective et permanente sur le territoire français, cette mention est sans incidence sur la légalité de la décision, dès lors que le requérant, qui fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai du 1er février 2025, ne conteste pas utilement que son éloignement demeure une perspective raisonnable. En outre, les circonstances qu'il ait indiqué ne pas s'opposer aux démarches des autorités en vue de son éloignement et qu'il travaille ne faisaient pas obstacle au prononcé de la mesure attaquée.

16. En dernier lieu, la décision attaquée a seulement pour objet d'interdire à M. E de quitter sans autorisation le département de la Moselle et de lui enjoindre de se présenter une fois par semaine à l'hôtel de police de Metz. La communauté de vie très récente dont fait état le requérant et l'emploi qu'il occupe irrégulièrement sont insuffisants pour établir que de telles obligations revêtiraient un caractère disproportionné et seraient entachées d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle. Ainsi, les moyens tirés de l'erreur d'appréciation et de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle doivent être écartés.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

17. L'annulation prononcée, au égard au motif retenu, n'implique aucune mesure d'exécution. Ainsi, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par le requérant au titre des frais non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 : La décision en date du 1er février 2025 fixant le pays à destination duquel M. E est susceptible d'être renvoyé est annulée seulement en tant qu'elle fixe le pays dont il a la nationalité.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au préfet de la Moselle. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur, à la préfète de Meurthe-et-Moselle et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Metz.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 février 2025.

La magistrate désignée,

C. MilbachLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

Nos 2500990, 2500991

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