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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2502444

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2502444

lundi 2 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2502444
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantL'ILL LEGAL

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Strasbourg a examiné la requête de Mme C D contestant l'arrêté du préfet du Haut-Rhin du 20 mars 2025 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, avec interdiction de retour d'un an, et son assignation à résidence. La magistrate désignée a rejeté l'ensemble des moyens soulevés, notamment ceux tirés de l'incompétence de l'auteur de l'acte, de la méconnaissance du droit d'être entendu, de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a estimé que la décision d'éloignement était justifiée et que les craintes de la requérante en cas de retour au Kosovo n'étaient pas établies, tout en jugeant l'assignation à résidence proportionnée. La requête a été rejetée dans son intégralité, sans faire droit aux demandes d'aide juridictionnelle provisoire et de frais de justice.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 mars 2025, et un mémoire du 31 mars 2025,

Mme C D, représentée par Me Thalinger, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 mars 2025 par lequel le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 20 mars 2025 par lequel le préfet du Haut-Rhin a ordonné son assignation à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros hors taxe au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, et à ce qu'en cas de rejet de l'aide juridictionnelle, cette somme lui soit versée.

Elle soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- faute de justifier d'une délégation de signature régulière, la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît le droit à être entendu et le principe général du droit de l'Union européenne du respect des droits de la défense ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

- faute de justifier d'une délégation de signature régulière, la décision refusant un délai de départ volontaire est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors qu'elle présente des garanties de représentation suffisantes au sens des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- faute de justifier d'une délégation de signature régulière, la décision fixant le pays de destination est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- faute de justifier d'une délégation de signature régulière, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires dont elle justifie ;

Sur l'assignation à résidence :

- faute de justifier d'une délégation de signature régulière, la décision portant assignation à résidence est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation.

Le préfet du Haut-Rhin n'a pas présenté d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Merri en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Merri, magistrate désignée ;

- les observations de Me Thalinger, avocat de Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre que Mme D est entrée en France après avoir été victime de violences de la part de son ex-conjoint, ce qui explique sa demande d'asile ; qu'aujourd'hui la requérante est en couple avec un compatriote en situation régulière sur le territoire, père de deux enfants français ; que le droit d'être entendu qui constitue un principe général du droit de l'Union européenne, a été méconnu, alors que Mme D aurait pu apporter des observations, notamment quant à son état de grossesse avancée ; s'agissant du pays de destination, Mme D justifie des craintes pour sa vie et sa sécurité en cas de retour dans son pays d'origine, compte tenu des circonstances dans lesquelles elle a quitté le Kosovo ; il ajoute que la décision d'éloignement est entachée de détournement de pouvoir, l'objectif poursuivi étant de faire obstacle à la célébration du mariage entre la requérante et son compagnon ; enfin, la mesure d'assignation à résidence est disproportionnée, en ce qu'elle prévoit une obligation de présentation à Mulhouse alors que Mme D est domiciliée à Huningue, commune distante de plus de 25 km de Mulhouse ;

- et les observations de Mme D, assistée de Mme B, interprète en langue albanaise, accompagnée de M. A, son compagnon, qui confirme être le père de son enfant à naître et avoir entamé des démarches pour reconnaître celui-ci dans les meilleurs délais.

Le préfet du Haut-Rhin n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, le 31 mars 2025 à 10h19.

Des notes en délibéré ont été enregistrées pour le préfet du Haut-Rhin le 31 mars 2025 à 10h28, et pour Mme D le 13 mai 2025.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Par ailleurs, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant susvisée : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

4. Mme D est entrée sur le territoire français en février 2023 avec son fils mineur. A la date des décisions attaquées, elle justifie vivre en concubinage avec un compatriote, M. A, titulaire d'une carte de séjour temporaire, en raison de sa qualité de père d'enfants de nationalité française, dont il n'est ni justifié ni même allégué qu'il ne contribuerait pas à l'entretien ou à l'éducation. La requérante établit en outre l'intégration de son fils dans le cadre des activités scolaires et extra-scolaires, avec des résultats notables compte tenu du caractère récent de la scolarisation de l'enfant, son implication dans des activités associatives et ses démarches pour apprendre le français. Si Mme D et son compagnon ne justifient d'une adresse commune qu'à compter de juin 2024, il ressort des pièces du dossier que le couple entretient des contacts réguliers avec les enfants de monsieur A, lesquelles fréquentent également le fils de la requérante. Il est encore établi que Mme D est enceinte de plus de cinq mois à la date des décisions attaquées, que son compagnon, présent à l'audience, affirme qu'il est le père de cet enfant à naître et qu'il le reconnaîtra dès qu'il en aura juridiquement la possibilité. Enfin, il est constant que le couple a entamé des démarches pour se marier en novembre 2024, et que les éléments recueillis par le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Mulhouse ont conduit à une décision de sursis à célébration du mariage, sans qu'il ne soit justifié d'aucune autre décision ni poursuite.

5. Il ressort ainsi des pièces du dossier que la requérante s'est significativement insérée dans la société française et y a noué des liens privés d'une intensité certaine durant son séjour en France. Dans ces conditions, Mme D est fondée à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet du Haut-Rhin a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au but poursuivi et a porté atteinte à l'intérêt supérieur de son fils mineur.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme D est fondée à solliciter l'annulation de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire ainsi que, par voie de conséquence, les décisions lui refusant l'octroi d'un délai de départ, fixant le pays de destination de son éloignement, lui interdisant le retour sur le territoire français et l'assignant à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. En premier lieu, et d'une part, aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ". D'autre part, aux termes de l'article L. 431-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La détention d'un document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour, d'une attestation de demande d'asile ou d'une autorisation provisoire de séjour autorise la présence de l'étranger en France sans préjuger de la décision définitive qui sera prise au regard de son droit au séjour. Sous réserve des exceptions prévues par la loi ou les règlements, ces documents n'autorisent pas leurs titulaires à exercer une activité professionnelle ".

8. Compte tenu du motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de réexaminer la situation de Mme D dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de délivrer à la requérante, sans délai et jusqu'à ce qu'il ait été à nouveau statué sur sa situation, une autorisation provisoire de séjour. En revanche, Mme D ne justifie pas être dans l'un des cas permettant l'exercice d'une activité professionnelle. Enfin, il n'y a pas lieu d'assortir l'injonction d'une astreinte.

9. En second lieu, aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () L'étranger à l'encontre duquel a été prise une interdiction de retour est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (CE) n°1987/2006 du Parlement européen et du Conseil du 20 décembre 2006 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen de deuxième génération (SIS II). / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire () ".

10. Il y a lieu, par application de ces dispositions, d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de prendre, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, toute mesure propre à mettre fin au signalement de Mme D dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 20 mars 2025 annulée par le présent jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir l'injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

11. Mme D étant admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive de l'intéressée à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Thalinger, avocat de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Thalinger de la somme de 1 200 euros, hors taxe. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à Mme D.

D E C I D E :

Article 1er : Mme D est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les arrêtés du 20 mars 2025 du préfet du Haut-Rhin sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Haut-Rhin de réexaminer la situation de Mme D dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Il est enjoint au préfet du Haut-Rhin de prendre, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, toute mesure propre pour mettre fin au signalement de

Mme D dans le système d'information Schengen.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme D à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Thalinger renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, ce dernier versera à Me Thalinger la somme de 1 200 (mille deux cents) euros hors taxe, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sera versée à Mme D.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D, à Me Thalinger et au préfet du Haut-Rhin. Copie en sera adressée au ministre d'État, ministre de l'intérieur, et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Mulhouse.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juin 2025.

La magistrate désignée,

D. Merri

La greffière,

C. Lamoot La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Lamoot

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