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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2509283

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2509283

vendredi 14 novembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2509283
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGAUDRON

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Strasbourg a examiné la requête de M. B..., ressortissant turc, contestant l'arrêté préfectoral du 6 novembre 2025 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour d'un an. Le requérant soutenait notamment que le préfet avait commis une erreur de droit en appliquant le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors qu'il avait déposé une demande d'asile en Belgique, relevant du règlement (UE) n° 604/2013. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens, considérant que la décision était légale et proportionnée. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant ainsi la mesure d'éloignement.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 et 13 novembre 2025, M. A... B... demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d’annuler l’arrêté du 6 novembre 2025 par lequel le préfet du Bas-Rhin l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an ;

2°) de mettre à la charge de l’État la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :
Sur les moyens communs à l’ensemble des décisions attaquées :
- elles sont entachées d’incompétence de l’auteur de l’acte ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elle ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu’il comprend ;

Sur l’obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier ;
- elle est entachée d’une erreur de droit, dès lors que le préfet a appliqué l’article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors qu’il a déposé une demande d’asile en Belgique ;
- elle porte atteinte à son droit à une vie privée et familiale ;

Sur la décision fixant le délai de départ volontaire :
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation, dès lors que son comportement ne porte pas atteinte à l’ordre public et qu’il ne présente pas de risque de fuite ;

Sur la décision fixant le pays de destination :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;

S’agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d’une erreur d'appréciation quant à sa durée ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation en raison de l’existence de circonstances humanitaires.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 novembre 2025, le préfet du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens invoqués dans la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Deffontaines en application des dispositions de l’article L. 922-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Deffontaines, magistrate désignée ;
- les observations de Me Gaudron, qui :
- conclut aux mêmes, par les mêmes moyens ;
- soutient que le moyen le plus important, s’agissant de l’obligation de quitter le territoire français, concerne l’erreur de droit, en méconnaissance non du c), comme indiqué dans le mémoire en réplique, mais du b) de l’article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- et les observations de M. B..., assistés par M. C..., interprète en langue turque.

Le préfet du Bas-Rhin n’était ni présent ni représenté.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

M. B..., né le 23 février 1995, de nationalité turque, déclare être entré en France en octobre 2025. Le 5 novembre 2025, le requérant a été contrôlé pour vérification de son droit au séjour et placé en retenue administrative. Par un arrêté du 6 nombre 2025, dont M. B... demande l’annulation, le préfet du Bas-Rhin l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

Aux termes de l’article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : « L’État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / (...) / b) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d’examen et qui a présenté une demande auprès d’un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d’un autre État membre ; / (...) / d) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le ressortissant de pays tiers ou l’apatride dont la demande a été rejetée et qui a présenté une demande auprès d’un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d’un autre État membre. / 2. Dans les cas relevant du champ d’application du paragraphe 1, points a) et b), l’État membre responsable est tenu d’examiner la demande de protection internationale présentée par le demandeur ou de mener à son terme l’examen. / (...) / Dans les cas relevant du champ d’application du paragraphe 1, point d), lorsque la demande a été rejetée en première instance uniquement, l’État membre responsable veille à ce que la personne concernée ait la possibilité ou ait eu la possibilité de disposer d’un recours effectif en vertu de l’article 46 de la directive 2013/32/UE. ». Aux termes du 3 de l’article 19 de ce règlement : « Les obligations prévues à l’article 18, paragraphe 1, points c) et d), cessent lorsque l’État membre responsable peut établir (...) que la personne concernée a quitté le territoire des États membres en exécution d’une décision de retour ou d’une mesure d’éloignement délivrée à la suite du retrait ou du rejet de la demande. / (...). ». Le premier alinéa de l’article L. 572-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dispose que, sous réserve du droit souverain de la France d'accorder l’asile à toute personne dont l’examen de la demande relève de la compétence d’un autre État, « (…) l’étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre État peut faire l'objet d'un transfert vers l’État responsable de cet examen. / (…) / ». Aux termes des dispositions du 2 de l’article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : « Si le transfert n’est pas exécuté dans le délai de six mois, l’État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l’État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s’il n’a pas pu être procédé au transfert en raison d’un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. ». Enfin, aux termes de l’article L. 611-1 du même code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / (…) /. ».

Lorsqu'en application des stipulations des conventions internationales conclues avec les États membres de l'Union européenne, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises mais de celles de l'un de ces États, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais dans celui des dispositions du premier alinéa de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de réadmission prise sur le fondement de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et non une obligation de quitter le territoire français prise sur le fondement de l'article L. 611-1 dudit code.

Il ressort des pièces du dossier, en particulier du procès-verbal d’audition par les services de police du 5 novembre 2025, antérieur à la décision attaquée, que M. B... a indiqué qu’il avait effectué une demande d’asile en Belgique en 2024, qu’il y est depuis deux ans, qu’il a exprimé son désir non équivoque d’y retourner et ne déclare être présent en France que depuis deux semaines environ. Il ressort en outre des pièces du dossier, d’une part, que les documents d’enregistrement de demande d’asile et d’immatriculation en tant que demandeur d’asile en Belgique produits par le requérant confirment l’examen depuis le 21 août 2024 d’une demande d’asile dans ce pays et, d’autre part, que la consultation du fichier Eurodac, postérieure à la décision attaquée, permet de confirmer que l’intéressé a préalablement sollicité l’asile auprès des autorités belges. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier, et il n’est d’ailleurs pas allégué par le préfet du Bas-Rhin, que cette demande d’asile aurait définitivement été rejetée.

Dès lors, en prononçant à l’encontre de M. B... l’obligation de quitter le territoire français prévue à l’article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors que, demandeur d’asile, M. B... pouvait seulement faire l’objet d’une décision de réadmission, telle que prévue par l'article L. 572-1 du même code, le préfet du Bas-Rhin a commis une erreur de droit.

Il y a lieu pour ces motifs, et sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, de prononcer l’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français contestée et, par voie de conséquence, celle des décisions refusant le délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français.

Sur l’injonction :

D’une part, aux termes de l’article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ».

D’autre part, aux termes de l’article R. 613-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement. ». Selon l’article 7 du décret du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées : « I Les données à caractère personnel et informations enregistrées dans le fichier sont conservées jusqu'à l'aboutissement de la recherche ou l'extinction du motif de l'inscription. / (…) / ».

Eu égard au motif d’annulation retenu par le présent jugement, il y a lieu d’enjoindre au préfet du Bas-Rhin, ou à tout préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. B... dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer sans délai, dans l’attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour. Par ailleurs, il résulte des dispositions citées au point qui précède que l’annulation, par le présent jugement, de la décision d’interdiction de retour sur le territoire français de M. B... implique nécessairement l’effacement du signalement de l’intéressé aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen résultant de cette décision. Par suite, il y a également lieu d’enjoindre au préfet du Bas-Rhin, ou à tout préfet territorialement compétent, de procéder à l’effacement sans délai du signalement de M. B... aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen.

Sur les frais liés au litige :

Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de mettre à la charge de l’État la somme demandée au titre des frais liés à l’instance par M. B... dans la mesure où celui-ci a produit lui-même ses écritures, avec l’aide d’une association intervenant au centre de rétention administrative, et où il a été assisté lors de l’audience publique par une avocate désignée d’office sur le fondement de l’article L. 922-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

D É C I D E :

Article 1er : L’arrêté du 6 novembre 2025 du préfet du Bas-Rhin est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Bas-Rhin, ou à tout préfet territorialement compétent, d’une part, de procéder au réexamen de la situation de M. B... dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer sans délai, dans l’attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour et, d’autre part, de procéder sans délai à l’effacement du signalement de M. B... aux fins de non-réadmission dans le système d’information Schengen.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à Me Gaudron et au préfet du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2025.

La magistrate désignée,




L. Deffontaines

La greffière,




C. LamootLa République mande et ordonne au préfet du Bas-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,


C. Lamoot

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