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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2510096

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2510096

lundi 5 janvier 2026

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2510096
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantAIRIAU

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Strasbourg a annulé les arrêtés du 17 novembre 2025 par lesquels le préfet du Bas-Rhin ordonnait le transfert de M. G... et Mme J..., ressortissants turcs, vers la Croatie. La juridiction a retenu que ces décisions méconnaissaient les stipulations de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme et les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, en raison des défaillances systémiques dans les conditions d'accueil et de prise en charge médicale en Croatie, notamment pour leur fille malade. Le tribunal a ainsi fait droit au recours pour excès de pouvoir en annulant les transferts.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 3 décembre 2025 sous le n° 2510096, M. C... G..., représenté par Me Airiau, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l’aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d’annuler l’arrêté du 17 novembre 2025, notifié le 26 novembre 2025, par lequel le préfet du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités croates ;

3°) d’enjoindre au préfet du Bas-Rhin de réexaminer sa situation dans le délai de huit jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l’État le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et, en cas de rejet de sa demande d’aide juridictionnelle, de lui verser cette somme.

Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’incompétence de son signataire ;
- l’information prévue par les dispositions de l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne lui a pas été donnée ;
- il n’a pas bénéficié d’un entretien individuel conforme aux dispositions de l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- la décision de transfert est entachée d’erreur manifeste d’appréciation au regard des dispositions de l’article 17, paragraphe 1, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 décembre 2025, le préfet du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée le 3 décembre 2025 sous le n° 2510097, Mme A... J..., représentée par Me Airiau, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l’aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d’annuler l’arrêté du 17 novembre 2025, notifié le 26 novembre 2025, par lequel le préfet du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités croates ;

3°) d’enjoindre au préfet du Bas-Rhin de réexaminer sa situation dans le délai de huit jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l’État le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et, en cas de rejet de sa demande d’aide juridictionnelle, de lui verser cette somme.

Elle soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’incompétence de son signataire ;
- l’information prévue par les dispositions de l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne lui a pas été donnée ;
- elle n’a pas bénéficié d’un entretien individuel conforme aux dispositions de l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- la décision de transfert est entachée d’erreur manifeste d’appréciation au regard des dispositions de l’article 17, paragraphe 1, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 décembre 2025, le préfet du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :
- le traité sur l’Union européenne ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme E... en application des dispositions de l’article L. 922-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme E...,
- les observations de Me Airiau, avocat des requérants, qui soulève un nouveau moyen tiré du défaut d’examen personnel de leur situation, alors que la famille a détaillé lors de l’entretien individuel et de façon précise, les problèmes de santé rencontrés par leur fille D... ainsi que les mauvais traitements subis en Croatie, et de ce que la préfecture ne s’est pas assurée qu’ils bénéficieraient d’une prise en charge adaptée par les autorités croates ; précise que, s’agissant du moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation et de la méconnaissance de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 et de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ils ont subi un refoulement contraire aux règles du droit de l’Union, qu’ils sont restés quatre jours en Croatie, dans un centre fermé, où ils n’ont pas reçu d’alimentation, ni d’eau potable, que les douches n’étaient pas utilisables, qu’ils dormaient à l’extérieur, ce dont ils peuvent témoigner, que l’état de santé de D... s’est aggravé pendant ces quatre jours ; il est pris connaissance de deux vidéos présentes sur le téléphone de Mme J..., qui montrent une dizaine de personnes allongées dehors, avec des couvertures,
- les observations de M. G... et de Mme J..., assistés de M. H..., interprète en langue turque, qui indiquent qu’il faut tenir compte de la situation de leurs enfants, qu’ils ont peur pour l’avenir de leur fille D... notamment, dont la maladie s’est aggravée en Croatie, et qu’ils ne veulent pas revivre le cauchemar vécu dans ce pays.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.

Une note en délibéré, présentée par le préfet du Bas-Rhin, a été enregistrée le 12 décembre 2025 dans les deux dossiers.


Considérant ce qui suit :

M. G... et Mme J..., ressortissants turcs nés en 1978 et 1988 respectivement, sont entrés en France avec trois de leurs enfants mineurs, y ont sollicité l’asile le 7 août 2025 et se sont vu remettre une attestation de demande d’asile en « procédure Dublin ». Par des arrêtés du 17 novembre 2025, dont ils demandent l’annulation, le préfet du Bas-Rhin a ordonné leur transfert aux autorités croates. Il y a lieu de joindre leurs requêtes, qui présentent à juger les mêmes questions, pour statuer par un seul jugement.

Sur l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :

Aux termes du premier alinéa de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ».

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, eu égard à l’urgence qui s’attache à ce qu’il soit statué sur les requêtes de M. G... et de Mme J..., de prononcer l’admission provisoire des intéressés à l’aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

En premier lieu, par un arrêté du 24 octobre 2025, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, le préfet du Bas-Rhin a donné délégation à M. I... F..., chef du pôle régional Dublin, à l’effet de signer, en cas d’absence ou d’empêchement de Mme B..., cheffe du bureau de l’asile et de la lutte contre l’immigration irrégulière, les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin. Il n’est ni allégué ni établi que Mme B... n’aurait pas été absente ou empêchée le jour de la signature des arrêtés attaqués. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de ces arrêtés doit être écarté.

En deuxième lieu, l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande de protection internationale introduite dans l’un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride dispose que : « 1. Dès qu’une demande de protection internationale est introduite au sens de l’article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l’application du présent règlement et notamment : (…). / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c’est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l’entretien individuel visé à l’article 5. / 3. La Commission rédige, au moyen d’actes d’exécution, une brochure commune (…) ».

Il ressort des pièces du dossier que M. G... et Mme J... se sont vu remettre, le 1er août 2025, les deux brochures d’information intitulées « J’ai demandé l’asile dans l’Union européenne - quel pays sera responsable de l’analyse de ma demande » et « Je suis sous procédure Dublin - qu’est-ce que cela signifie ? », en langue turque qu’ils ont déclaré comprendre. La remise de ces deux brochures, qui constituent la brochure commune prévue par les dispositions de l’article 4 du règlement (UE) du 26 juin 2013 permet aux demandeurs d’asile de bénéficier d’une information complète sur l’application de ce règlement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 4 du règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

En troisième lieu, aux termes de l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 : « 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l’État membre responsable, l’État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l’article 4. / (…) / 3. L’entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu’une décision de transfert du demandeur vers l’État membre responsable soit prise conformément à l’article 26, paragraphe 1. / 4. L’entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d’assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l’entretien individuel. / 5. L’entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. (…) ».

Il ressort des pièces du dossier que M. G... et Mme J... ont bénéficié, chacun, le 7 août 2025 à la préfecture du Bas-Rhin, d’un entretien individuel et confidentiel, qui s’est déroulé en langue turque qu’ils ont déclaré comprendre. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

En quatrième lieu, il ressort des arrêtés attaqués que le préfet du Bas-Rhin, qui a précisé que Mme J... n’apportait aucun élément à l’appui de ses déclarations relatives à son hépatite B et à la bronchite chronique de sa fille, a pris en considération les déclarations des intéressés relativement à leur état de santé. Il a par ailleurs considéré que, et alors que la requérante avait indiqué lors de son entretien « ne pas avoir été bien traitée pendant quatre jours avec ses enfants », l’ensemble des éléments de fait caractérisant leur situation ne relevait pas des dérogations prévues par les articles 3-2 ou 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Il ressort ainsi des arrêtés attaqués qu’ils ont été pris après examen des déclarations faites par M. G... et Mme J... lors de leurs entretiens individuels. Par suite, le moyen tiré d’un défaut d’examen de leurs situations personnelles doit être écarté.

En cinquième lieu, aux termes des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».

Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l’Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l’absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ou de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

Les requérants, par la production à l’instance d’articles et de rapports relatifs à la situation des migrants en Croatie, et notamment le rapport de l’OSAR du 13 septembre 2022 relatif aux violences policières, des rapports d’Amnesty International de 2021 et 2022, un rapport de Human Rights Watch de mai 2023 sur les refoulements à la frontière croate, n’établissent pas l’existence de défaillances systémiques dans la procédure d’asile et les conditions d’accueil des demandeurs d’asile en Croatie à la date des décisions de transfert en litige, alors que ce pays est un État membre de l’Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu’à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, les allégations des requérants quant aux conditions dans lesquelles ils ont été pris en charge pendant quatre jours dans un camp fermé en Croatie ne sont pas étayées par les pièces du dossier. Les vidéos montrées au cours de l’audience n’établissent pas, en particulier, qu’ils auraient été personnellement contraints de dormir dehors avec leurs enfants. Dans ces conditions, M. G... et Mme J... ne justifient pas qu’il existerait un risque sérieux que leurs demandes d’asile ne soient pas traitées par les autorités croates dans des conditions conformes à l’ensemble des garanties exigées par le respect du droit d’asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En dernier lieu, aux termes de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : « 1. Par dérogation à l’article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d’examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement (…) ». La faculté laissée à chaque État membre, par l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d’examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d’asile.

Les requérants soutiennent que leur fille D... souffre d’une bronchite chronique et que son état s’est aggravé lors de leur séjour en Croatie. Le certificat médical qu’ils produisent mentionne seulement un asthme et précise quelques recommandations pour éviter une aggravation de celui-ci. Les requérants n’établissent par ailleurs pas que les autorités croates ne pourraient pas offrir une prise en charge médicale adaptée à leur fille en cas de crise d’asthme. Ils ne sauraient à cet égard reprocher au préfet du Bas-Rhin de ne pas s’être assuré des conditions de prise en charge médicale de la famille lors de l’exécution du transfert. Par suite, et compte tenu de ce qui a été dit au point 12 du présent jugement, M. G... et Mme J... ne sont pas fondés à soutenir qu’en refusant de faire usage de la faculté dérogatoire prévue à l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, le préfet du Bas-Rhin aurait entaché les arrêtés de transfert d’une erreur manifeste d’appréciation.

Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation des arrêtés du 17 novembre 2025 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d’injonction et celles tendant à l’application de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.



D E C I D E :




Article 1er : M. G... et Mme J... sont admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de leurs requêtes est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C... G..., à Mme A... J..., à Me Airiau et au préfet du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 janvier 2026.

La magistrate désignée,

H. E...
La greffière,

C. Lamoot


La République mande et ordonne au préfet du Bas-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,




C. Lamoot

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