Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête, enregistré le 13 mai 2026 sous le numéro 2604312, M. B... E..., représenté par Me Gasimov, demande au tribunal :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’annuler, d’une part, l’arrêté du 15 avril 2026 par lequel le préfet du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités allemandes responsables de l’examen de sa demande d’asile et, d’autre part, l’arrêté du 6 mai 2026 du préfet du Bas-Rhin portant assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
la décision de transfert n’est pas suffisamment motivée ;
elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux de sa situation ;
elle méconnaît l’article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
elle méconnaît l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
elle méconnaît l’article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;
elle est entachée d’erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.
II. Par une requête, enregistrés le 13 mai 2026 sous le numéro 2604313, Mme C... A... épouse E..., représentée par Me Gasimov, demande au tribunal :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’annuler, d’une part, l’arrêté du 15 avril 2026 par lequel le préfet du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités allemandes responsables de l’examen de sa demande d’asile et, d’autre part, de l’arrêté du 6 mai 2026 du préfet du Bas-Rhin portant assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
la décision de transfert n’est pas suffisamment motivée ;
elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux de sa situation ;
elle méconnaît l’article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
elle méconnaît l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
elle méconnaît l’article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;
elle méconnaît les articles 6 et 8 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
elle est entachée d’erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
elle méconnaît l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
elle est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mai 2026, le préfet du Bas-Rhin conclut au rejet de ces deux requêtes.
Il soutient que les moyens invoqués par les requérants ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;
la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Michel, magistrat honoraire inscrit sur la liste prévue à l’article L. 222-2-1 du code de justice administrative, en application des dispositions de l’article L. 922-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
le rapport de M. Michel, magistrat désigné ;
les observations de Me Kilinç, substituant Me Gasimov, avocat de M. et Mme E..., qui reprend les conclusions et les moyens des requêtes ;
et les observations de M. et Mme E..., assistés de Mme D..., interprète en langue turque.
Le préfet du Bas-Rhin n’était ni présent, ni représenté.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
Les requêtes susvisées, n° 2604312 et n° 2604313, sont relatives à la situation d’un couple d’étrangers et présentent à juger des mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
M. et Mme E..., ressortissants turcs nés, respectivement, le 25 mai 1980 et le 30 décembre 1982, sont entrés en France le 28 octobre 2025, accompagnés de leurs deux enfants mineurs. Ils ont sollicité le 3 novembre 2025 au guichet unique de la préfecture du Haut-Rhin la reconnaissance du statut de réfugié. La comparaison du relevé décadactylaire de leurs empreintes avec le fichier « Eurodac » a révélé que leurs empreintes avaient été relevées par les autorités allemandes le 10 janvier 2023. Les autorités allemandes ont été saisies le 28 novembre 2025 de demandes de reprise en charge des intéressés et ont donné leur accord le 3 décembre 2025. En conséquence, par les arrêtés contestés des 15 avril et 6 mai 2026, le préfet du Bas-Rhin a, d’une part, décidé le transfert de M. et Mme E... aux autorités allemandes, responsables de l’examen de leurs demandes d’asile et, d’autre part, prononcé leur assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.
Sur les demandes d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : « Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ». Aux termes de l’article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l’application de ces dispositions : « (…) L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ».
En raison de l’urgence, il y a lieu d’admettre M. et Mme E... au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En premier lieu, le préfet du Bas-Rhin, qui a mentionné dans les décisions de transfert les éléments de fait et de droit sur lesquels il s’est fondé, les a dès lors suffisamment motivées.
En deuxième lieu, il ressort des pièces des dossiers, et notamment des termes des décisions attaquées, que le préfet du Bas-Rhin a procédé, contrairement à ce qui est soutenu, à un examen individuel de la situation personnelle des requérants.
En troisième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ». Aux termes de l’article 6 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : « 1. L’intérêt supérieur de l’enfant est une considération primordiale pour les États membres dans toutes les procédures prévues par le présent règlement … ». Aux termes de l’article 3-1 de la convention internationale des droits de l’enfant du 26 janvier 1990 : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait d’institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ». Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l’appui d’un recours pour excès de pouvoir, que, dans l’exercice de son pouvoir d’appréciation, l’autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l’intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Enfin, aux termes de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : « 1. Par dérogation à l’article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d’examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. ». La faculté laissée à chaque État membre, par l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d’examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d’asile.
Les stipulations précitées de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ne garantissent pas à un ressortissant étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer une vie privée et familiale. En l’espèce, les requérants ne sont présents que depuis quelques mois sur le territoire français où ils n’ont aucune attache. S’ils se prévalent de l’état de santé de Mme E... et de leurs enfants, sans d’ailleurs assortir leurs allégations d’aucun commencement de preuve, en tout état de cause, ils n’établissent pas que les autorités allemandes refuseraient de leur accorder la prise en charge médicale dont ils auraient besoin. Enfin, les arrêtés de transfert attaqués n’ont ni pour objet, ni pour effet, de séparer les requérants de leurs enfants, qui pourront être scolarisés en Allemagne. Dans ces conditions, M. et Mme E... ne démontrent pas que les arrêtés de transfert critiqués portent à leur droit au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport au but en vue duquel lesdites décisions ont été prises ou méconnaissent l’intérêt supérieur de leurs enfants. Il s’ensuit que les moyens tirés de ce que ces arrêtés ont été pris en violation de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, de l’article 6 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ou de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant, ne peuvent pas être accueillis. Pour les mêmes motifs, les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu’en ne faisant pas usage de la clause de souveraineté de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 au regard de leur situation familiale, le préfet du Bas-Rhin a entaché les décisions querellées d’une erreur manifeste d’appréciation.
En quatrième lieu, aux termes de l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et de de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ». Aux termes de l’article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : « 2. (…) Lorsqu’il est impossible de transférer un demandeur vers l’Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu’il y a de sérieuses raisons de croire qu’il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d’asile et les conditions d’accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, l’Etat membre procédant à la détermination de l’Etat membre responsable poursuit l’examen des critères énoncés au chapitre III afin d’établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu’il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un Etat membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier Etat membre auprès duquel la demande a été introduite, l’Etat membre procédant à la détermination de l’Etat membre responsable devient l’Etat membre responsable ».
Les arrêtés de transfert contestés ont seulement pour objet de renvoyer les intéressés en Allemagne, État membre de l’Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu’à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. M. et Mme E... ne démontrent pas, par les éléments qu’ils apportent, que les autorités allemandes n’évalueraient pas d’office les risques réels de mauvais traitements qui naîtraient pour eux du seul fait de leur éventuel retour en Turquie. Dans ces conditions, M. et Mme E... ne sont pas fondés à soutenir qu’en ne faisant pas usage de la clause de souveraineté de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 au regard du risque de renvoi dans leur pays d’origine, le préfet du Bas-Rhin a entaché ses décisions d’une erreur manifeste d’appréciation. Pour les mêmes motifs, les moyens tirés de la méconnaissance de l’article 3 de ce règlement, des articles 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que de l’article 33 de la convention de Genève, ne peuvent pas être accueillis.
En dernier lieu, les requérants ne peuvent invoquer utilement l’article 8 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, qui ne concerne que les mineurs non accompagnés.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation des arrêtés des 15 avril et 6 mai 2026 par lesquels le préfet du Bas-Rhin a, d’une part, décidé le transfert de M. et Mme E... aux autorités allemandes et, d’autre part, prononcé leur assignation à résidence doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions tendant à l’application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D É C I D E :
Article 1er : M. et Mme E... sont admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. et Mme E... est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... E..., à Mme C... A... épouse E..., à Me Gasimov et au préfet du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2026.
Le magistrat désigné,
C. MichelLa greffière,
C. Lamoot
La République mande et ordonne au préfet du Bas-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
C. Lamoot