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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2101974

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2101974

mardi 12 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2101974
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantSELARL BRET & PINTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 mars 2021, la société en nom collectif (SNC) KGB, Mme C A, épouse E, et M. B E, représentés par la SELARL Bret et Pinti (Me Pinti), demandent au tribunal :

1°) d'annuler le courrier du 12 janvier 2021 par lequel le ministre de l'intérieur les a informés de la suspension des autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques au sein de l'établissement " Tabac de la presse le Havana ", sis 3 boulevard Lénine à Vénissieux, pour une durée de six mois ;

2°) d'enjoindre à cette autorité de prendre toutes les mesures nécessaires au rétablissement de ces postes d'enregistrement dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à leur verser à chacun en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision contestée est entachée d'incompétence ; en effet :

. il n'appartient pas au ministre de l'intérieur de décider de la suspension des autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques, mais seulement d'enjoindre à la société anonyme d'économie mixte La Française des jeux et au groupement d'intérêt économique Pari mutuel urbain de procéder à cette suspension, conformément aux dispositions des articles R. 322-18-2, R. 322-22-2 et R. 322-22-6 du code de la sécurité intérieure ;

. son signataire ne justifie pas d'une délégation de signature régulière du ministre de l'intérieur ;

- elle est entachée de vices de procédure ; en effet :

. elle n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire, en méconnaissance des dispositions des articles R. 322-18-2, R. 322-22-2 et R. 322-22-6 du code de la sécurité intérieure et des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors qu'il n'est pas établi qu'ils aient été mis à même de présenter des observations écrites sur les éléments relatifs à la procédure de recel de bien obtenu à l'aide d'une escroquerie et à la mise en garde dont M. E a précédemment fait l'objet en 2017 ;

. les agents du service central des courses et jeux (SCCJ) du ministère de l'intérieur ne pouvaient légalement procéder à la consultation de traitements automatisés de données personnelles mentionnés à l'article 230-6 du code de procédure pénale, dès lors que les poursuites dont M. E a fait l'objet en 2017 et 2019 ont donné lieu à des classements sans suite ;

. ces vices de procédure les ont privés d'une garantie et ont exercé une influence sur le sens de la décision contestée ;

- cette décision est entachée d'une erreur de fait, dès lors qu'il n'est pas établi que M. E n'aurait pas tenu compte de la mise en garde formulée à son encontre par le SCCJ du ministère de l'intérieur en 2019 ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 320-2 du code de la sécurité intérieure et revêt un caractère disproportionné ; en effet :

. la procédure de recel de bien obtenu à l'aide d'une escroquerie dont M. E a fait l'objet en 2017, révélée dans le cadre d'une enquête administrative diligentée pour la délivrance d'autorisations concernant un autre établissement, n'a nullement donné lieu à une condamnation pénale, mais uniquement à un rappel à la loi et à un classement sans suite ;

. cette procédure, ancienne, n'a pas fait obstacle à ce que le SCCJ du ministère de l'intérieur lui délivre des avis favorables pour l'exploitation de postes d'enregistrement de jeux de loterie, de paris sportifs et de paris hippiques dans l'établissement qu'il exploitait sous l'enseigne " You Win Bron " ;

. le délit de travail dissimulé reproché à M. E n'est pas constitué, dès lors que l'absence de déclaration préalable à l'embauche de sa salariée était un simple oubli qui a été régularisé le jour même de sa découverte et qu'il n'a pas donné lieu à une condamnation pénale, mais seulement à un rappel à la loi et à un classement sans suite ;

. ces procédures ne concernaient pas le titulaire des autorisations d'exploitation suspendues par la décision contestée ;

. l'établissement " Tabac de la presse le Havana " a fait l'objet d'un nouveau contrôle en 2019 au cours duquel aucune infraction ou mauvaise pratique n'a été constatée ;

- cette décision est entachée d'un détournement de pouvoir et méconnaît le principe " non bis in idem ", dès lors que le ministre de l'intérieur a entendu sanctionner l'établissement alors qu'il a déjà fait l'objet d'une précédente sanction à raison des mêmes faits.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 décembre 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la SNC KGB et autres ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 10 mars 2022 par une ordonnance du 8 février 2022.

Par un courrier du 23 juin 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de substituer d'office aux dispositions de l'article 18 du décret n° 2019-1061 du 17 octobre 2019 et de l'article 27-1 du décret n° 2017-1306 du 25 août 2017, les dispositions des articles R. 322-18-2 et R. 322-22-6 du code de la sécurité intérieure, dès lors que ces dispositions ont été abrogées à compter du 1er janvier 2021 et n'étaient plus applicables à la date de la décision contestée du 12 janvier 2021.

La SNC KGB et autres ont présenté des observations en réponse à ce moyen relevé d'office, le 24 juin 2022, qui n'ont pas été communiquées au défendeur.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le décret n° 78-1067 du 9 novembre 1978 relatif à l'organisation et à l'exploitation des jeux de loterie autorisés par l'article 136 de la loi du 31 mai 1933 et de l'article 48 de la loi n° 94-1163 du 29 décembre 1994 ;

- le décret n° 85-390 du 1er avril 1985 relatif à l'organisation et à l'exploitation des jeux de pronostics sportifs autorisés par l'article 42 de la loi de finances pour 1985 ;

- le décret n° 97-456 du 5 mai 1997 relatif aux sociétés de courses de chevaux et au pari mutuel ;

- le décret n° 2017-1306 du 25 août 2017 relatif à l'exploitation des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de jeux de pronostics sportifs et de paris hippiques et aux sociétés de courses ;

- le décret n° 2019-1061 du 17 octobre 2019 relatif à l'encadrement de l'offre de jeux de La Française des jeux et du Pari mutuel urbain ;

- le décret n° 2020-1773 du 21 décembre 2020 modifiant le code de la sécurité intérieure et relatif aux jeux d'argent et de hasard ;

- le décret n° 2020-1774 du 21 décembre 2020 modifiant le code de la sécurité intérieure et portant diverses dispositions relatives aux jeux d'argent et de hasard ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle elles n'étaient ni présentes, ni représentées.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. F ;

- et les conclusions de Mme Deniel, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, épouse E, et M. E sont associés au sein de la société en nom collectif (SNC) KGB, qui exploite un fonds de commerce de tabac-presse sous l'enseigne " Tabac de la presse le Havana ", sis 3 boulevard Lénine à Vénissieux. Par deux décisions du 12 janvier 2021, le ministre de l'intérieur a enjoint à la société anonyme d'économie mixte (SAEM) La Française des jeux et au groupement d'intérêt économique (GIE) Pari mutuel urbain (PMU) de suspendre les autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques au sein de cet établissement, pour une durée de six mois. Par un courrier du même jour, cette autorité les a informés de ces mesures. Les requérants demandent au tribunal d'annuler ce courrier.

Sur le cadre juridique général applicable au litige :

2. D'une part, l'article L. 320-1 du code de la sécurité intérieure dispose que : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 320-6, les jeux d'argent et de hasard sont prohibés. () ". L'article L. 320-2 du même code énonce que : " Les jeux d'argent et de hasard qui, à titre dérogatoire, sont autorisés en application de l'article L. 320-6 ne sont ni un commerce ordinaire, ni un service ordinaire ; ils font l'objet d'un encadrement strict aux fins de prévenir les risques d'atteinte à l'ordre public et à l'ordre social, notamment en matière de protection de la santé et des mineurs. / A cet effet, leur exploitation est placée sous un régime de droits exclusifs, d'autorisation ou d'agrément, délivrés par l'Etat. ". L'article L. 320-3 de ce code prévoit que : " La politique de l'Etat en matière de jeux d'argent et de hasard a pour objectif de limiter et d'encadrer l'offre et la consommation des jeux et d'en contrôler l'exploitation afin de : / 1° Prévenir le jeu excessif ou pathologique et protéger les mineurs ; / 2° D l'intégrité, la fiabilité et la transparence des opérations de jeu ; / 3° Prévenir les activités frauduleuses ou criminelles ainsi que le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme ; () ". Aux termes de l'article L. 320-4 du même code : " Les opérateurs de jeux d'argent et de hasard définis à l'article L. 320-6 concourent aux objectifs mentionnés aux 1°, 2° et 3° de l'article L. 320-3. Leur offre de jeu contribue à canaliser la demande de jeux dans un circuit contrôlé par l'autorité publique et à prévenir le développement d'une offre illégale de jeux d'argent. ". Et aux termes de l'article L. 320-6 de ce code : " Par dérogation aux articles L. 320-1 (), peuvent être autorisés : / () 3° L'exploitation de jeux de loterie soumis à un régime de droits exclusifs, conformément aux dispositions du chapitre II ter du présent titre ; / 4° L'exploitation de paris sportifs en réseau physique de distribution soumis à un régime de droits exclusifs conformément aux dispositions de l'article L. 322-14 ; / 5° L'exploitation de paris hippiques en réseau physique de distribution hors hippodrome () soumis à un régime de droits exclusifs conformément à l'article 5 de la loi du 2 juin 1891 ayant pour objet de règlementer l'autorisation et le fonctionnement des courses de chevaux ; () ".

3. D'autre part, l'article R. 322-18-2 du code de la sécurité intérieure, qui reprend les dispositions du II de l'article 18 du décret du 17 octobre 2019 visé ci-dessus, qui ont été abrogées à compter du 1er janvier 2021 par l'article 9 du décret n° 2020-1774 du 21 décembre 2020 également visé ci-dessus, énonce que : " En considération des enjeux mentionnés à l'article L. 320-2 et à l'issue d'une procédure contradictoire avec l'exploitant qu'il aura préalablement engagée, le ministre de l'intérieur peut enjoindre à la société La Française des jeux de suspendre, pour une durée maximale de six mois, l'autorisation d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie délivrée en application de l'article R. 322-18-1 ou de retirer cette autorisation. / Le ministre notifie l'injonction à la société et à l'exploitant. L'exploitant peut en demander les motifs au ministre. / Un recours administratif à l'encontre de l'injonction peut être formé devant le ministre. / Le recours contentieux contre l'injonction ou le rejet du recours administratif est exercé devant le juge administratif. () ". L'article R. 322-22-2 du même code, qui reprend les mêmes dispositions, prévoit des règles identiques s'agissant de la suspension ou du retrait de l'autorisation d'exploiter des postes d'enregistrement de paris sportifs délivrée par la société La Française des jeux en application de l'article R. 322-22-1 de ce code. Et l'article R. 322-22-6 de ce code, qui reprend les dispositions de l'article 27-1 du décret du 5 mai 1997 visé ci-dessus, qui ont été abrogées à compter du 1er janvier 2021 par l'article 11 du décret n° 2020-1773 du 21 décembre 2020 également visé ci-dessus, prévoit les mêmes règles s'agissant de la suspension ou du retrait de l'autorisation d'exploiter des postes d'enregistrement de paris hippiques délivrée par le groupement d'intérêt économique Pari mutuel urbain en application de l'article R. 322-22-5 du même code.

Sur l'étendue du litige :

4. Par les deux décisions précitées du 12 janvier 2021, le ministre de l'intérieur a enjoint à la SAEM La Française des jeux et au GIE PMU de suspendre les autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques au sein de l'établissement " Tabac de la presse le Havana ", pour une durée de six mois, sur le fondement des dispositions précitées des articles R. 322-18-2, R. 322-22-2 et R. 322-22-6 du code de la sécurité intérieure. Conformément à ces dispositions, le recours contentieux des requérants doit être exercé à l'encontre de ces deux décisions d'injonction, le courrier du même jour par lequel le ministre de l'intérieur leur a communiqué les motifs de ces décisions revêtant un simple caractère informatif, même s'il comporte la mention des voies et délais de recours. Dans ces conditions les conclusions à fin d'annulation présentées par la SNC KGB et autres doivent être regardées comme dirigées contre ces deux décisions du 12 janvier 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe des décisions contestées :

5. En premier lieu, d'une part, il résulte des dispositions précitées des articles R. 322-18-2, R. 322-22-2 et R. 322-22-6 du code de la sécurité intérieure que le ministre de l'intérieur était compétent pour enjoindre à la SAEM La Française des jeux et au GIE PMU de suspendre les autorisations d'exploiter. D'autre part, par une décision du 14 décembre 2020, régulièrement publiée au Journal officiel de la République Française du 19 décembre 2020, le ministre de l'intérieur a donné délégation de signature à M. Éric Levy-Valensi, commissaire divisionnaire, adjoint au chef de service et chef de la division de la logistique et de la coordination opérationnelle du service central des courses et jeux, à l'effet de signer, dans la limite de ses attributions, tous actes, décisions et pièces comptables. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées, pris en ses deux branches, doit dès lors être écarté.

6. En deuxième lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". L'article L. 121-1 du même code énonce que : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Et l'article L. 122-1 de ce code prévoit que : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que par un premier courrier du 3 février 2020, le service central des courses et jeux (SCCJ) du ministère de l'intérieur a, d'une part, informé la SNC KGB et autres de l'ouverture d'une procédure contradictoire susceptible de conduire à la suspension ou au retrait, pour une durée maximale de six mois, des autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques délivrées par la SAEM La Française des jeux et le GIE PMU, en raison de la procédure pour délit de travail dissimulé dont M. E a fait l'objet au cours de l'année 2019, et, d'autre part, invité les requérants à présenter tous éléments et observations qu'ils estimeraient utiles avant le 2 mars 2020, en leur indiquant qu'ils avaient la possibilité d'être entendus oralement et d'être assistés par un conseil ou représentés par un mandataire de leur choix. Les intéressés ont présenté leurs observations écrites par un courrier du 27 février 2020, adressé par l'intermédiaire de leur avocat. Par un second courrier du 3 mars 2020, rédigé en réponse à ces observations, l'administration a également mentionné une précédente procédure pour recel de bien obtenu à l'aide d'une escroquerie dont M. E avait fait l'objet au cours de l'année 2017, ainsi que la mise en garde qui lui avait été adressée par le SCCJ du ministère de l'intérieur, et a invité les intéressés à être entendus au sein de ce service. Il ressort également des pièces du dossier, et en particulier du rapport de synthèse de la procédure contradictoire versé en défense, que M. E a bénéficié, à la demande de son avocat, d'une audience auprès du SCCJ du ministère de l'intérieur le 22 décembre 2020, au cours de laquelle il a été mis à même de présenter des observations orales, avec l'assistance de son conseil, sur les deux procédures dont il a fait l'objet au cours des années 2017 et 2019. Dans ces conditions, et alors que les requérants n'avaient pas être spécifiquement informés de la faculté de présenter des observations écrites sur les éléments relatifs à la procédure de recel de bien obtenu à l'aide d'une escroquerie et à la mise en garde dont M. E a fait l'objet en 2017, la SNC KGB et autres ne sont pas fondés à soutenir que les décisions contestées n'ont pas été précédées d'une procédure contradictoire. Le moyen tiré du vice de procédure au regard des dispositions précitées des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration et des articles R. 322-18-2, R. 322-22-2 et R. 322-22-6 du code de la sécurité intérieure doit, par suite, être écarté.

8. En dernier lieu, d'une part, l'article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure dispose que : " I. - Les décisions administratives () d'autorisation () prévues par des dispositions législatives ou réglementaires, concernant () les emplois privés ou activités privées réglementées relevant des domaines des jeux, paris et courses () peuvent être précédées d'enquêtes administratives destinées à vérifier que le comportement des personnes physiques ou morales intéressées n'est pas incompatible avec l'exercice des fonctions ou des missions envisagées. / Ces enquêtes peuvent donner lieu à la consultation de traitements automatisés de données à caractère personnel relevant de l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, à l'exception des fichiers d'identification. () / II. - Il peut également être procédé à de telles enquêtes administratives en vue de s'assurer que le comportement des personnes physiques ou morales concernées n'est pas devenu incompatible avec les fonctions ou missions exercées () au titre desquels les décisions administratives mentionnées au I ont été prises. ". L'article R. 114-1 du même code énonce que : " La liste des décisions pouvant donner lieu, en application de l'article L. 114-1, à des enquêtes administratives est fixée aux articles R. 114-2 à R. 114-5. ". Et l'article R. 114-3 de ce code prévoit que : " Peuvent donner lieu aux enquêtes mentionnées à l'article R. 114-1 les décisions suivantes relatives aux emplois privés ainsi qu'aux activités privées réglementées relevant des domaines des jeux, paris et courses : / 1° Autorisation : / () d) D'exploiter des postes d'enregistrement des paris relatifs aux courses de chevaux ; / () f) D'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie ; / g) D'exploiter des postes d'enregistrement de paris sportifs ; () ".

9. D'autre part, l'article L. 234-1 du code de la sécurité intérieure dispose que : " Un décret en Conseil d'Etat fixe la liste des enquêtes administratives mentionnées à l'article L. 114-1 qui donnent lieu à la consultation des traitements automatisés de données à caractère personnel mentionnés à l'article 230-6 du code de procédure pénale, y compris pour les données portant sur des procédures judiciaires en cours, dans la stricte mesure exigée par la protection de la sécurité des personnes et la défense des intérêts fondamentaux de la Nation. () ". Et l'article L. 234-2 du même code énonce que : " La consultation prévue à l'article L. 234-1 est faite par des agents individuellement désignés et spécialement habilités : / 1° De la police et de la gendarmerie nationales ; / () Dans des conditions déterminées par décret en Conseil d'Etat, elle peut également être effectuée par des personnels investis de missions de police administrative désignés selon les mêmes procédures. ".

10. Enfin, aux termes de l'article 230-6 du code de procédure pénale : " Afin de faciliter la constatation des infractions à la loi pénale, le rassemblement des preuves de ces infractions et la recherche de leurs auteurs, les services de la police nationale et de la gendarmerie nationale peuvent mettre en œuvre des traitements automatisés de données à caractère personnel recueillies : / 1° Au cours des enquêtes préliminaires ou de flagrance ou des investigations exécutées sur commission rogatoire et concernant tout crime ou délit ainsi que les contraventions de la cinquième classe sanctionnant : / a) Un trouble à la sécurité ou à la tranquillité publiques ; / b) Une atteinte aux personnes, aux biens ou à l'autorité de l'Etat ; () ". Aux termes de l'article 230-8 du même code : " Le traitement des données à caractère personnel est opéré sous le contrôle du procureur de la République territorialement compétent, qui, d'office ou à la demande de la personne concernée, ordonne qu'elles soient effacées, complétées ou rectifiées, notamment en cas de requalification judiciaire, ou qu'elles fassent l'objet d'une mention. () En cas de décision de non-lieu ou de classement sans suite, les données à caractère personnel concernant les personnes mises en cause font l'objet d'une mention, sauf si le procureur de la République ordonne l'effacement des données à caractère personnel. Lorsque les données à caractère personnel relatives à la personne concernée font l'objet d'une mention, elles ne peuvent faire l'objet d'une consultation dans le cadre des enquêtes administratives prévues aux articles L. 114-1 et L. 234-1 à L. 234-3 du code de la sécurité intérieure () Les décisions du procureur de la République prévues au présent alinéa ordonnant le maintien ou l'effacement des données à caractère personnel ou ordonnant qu'elles fassent l'objet d'une mention sont prises pour des raisons liées à la finalité du fichier au regard de la nature ou des circonstances de commission de l'infraction ou de la personnalité de l'intéressé. () ". Et aux termes de l'article R. 40-29 de ce code : " I. - Dans le cadre des enquêtes prévues () aux articles L. 114-1 () L. 234-1 et L. 234-2 du code de la sécurité intérieure () les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public () ".

11. La SNC KGB et autres soutiennent que les agents du SCCJ du ministère de l'intérieur ne pouvaient légalement procéder à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnés à l'article 230-6 du code de procédure pénale se rapportant aux deux procédures dont M. E a fait l'objet au cours des années 2017 et 2019, dès lors que ces procédures ont donné lieu à des décisions de classements sans suite. Toutefois, tout d'abord, contrairement à ce que soutiennent les requérants, les dispositions précitées ne font pas obstacle à la consultation, dans le cadre d'une enquête administrative, de données à caractère personnel figurant dans le fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ) se rapportant à des procédures judiciaires en cas d'intervention d'une seule décision de classement sans suite. Ensuite, si M. E a fait l'objet d'un premier rappel à la loi le 20 octobre 2017 pour un délit de recel de bien obtenu à l'aide d'une escroquerie, puis d'un second rappel à la loi le 6 mai 2019 pour un délit de travail dissimulé, il ressort des pièces du dossier que seules les poursuites concernant ce second délit ont donné lieu à une décision de classement sans suite du procureur de la République du tribunal judiciaire de Lyon, en date du 27 novembre 2019, et il n'est ni établi ni même allégué que cette décision soit devenue définitive ou qu'elle ait fait l'objet d'une mention de la part du procureur de la République de nature à faire obstacle à sa consultation dans le cadre d'une enquête administrative. Au surplus, il ne ressort pas des pièces du dossier que les agents du SCCJ du ministère de l'intérieur aient procédé à la consultation du fichier TAJ s'agissant des données relatives à la procédure pour délit de travail dissimulé dont M. E a fait l'objet au cours de l'année 2019, mais seulement qu'ils ont sollicité du procureur de la République du tribunal judiciaire de Lyon, le 16 décembre 2019, la communication des procès-verbaux relatifs à cette procédure, ainsi que l'autorisation de les exploiter dans le cadre de la procédure administrative contradictoire dont les requérants ont fait l'objet, et que cette autorité a fait droit à cette demande le jour-même. Le moyen tiré du vice de procédure au regard des dispositions précitées doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne des décisions contestées :

12. En premier lieu, le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle normal sur les décisions par lesquelles le ministre de l'intérieur enjoint de suspendre ou de retirer des autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques sur le fondement des dispositions des articles R. 322-18-2, R. 322-22-2 et R. 322-22-6 du code de la sécurité intérieure.

13. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. E a fait l'objet, au cours de l'année 2017, d'une première procédure judiciaire pour avoir acquis et utilisé, entre le 11 août et le 11 septembre 2017, cinq badges de télépéage appartenant à la société Vinci Autoroutes, avec lesquels il a équipé les véhicules d'une société dont il était le gérant, pour un préjudice de 6 383,85 euros. Ces faits ont donné lieu, le 20 octobre 2017, à un rappel à la loi pour délit de recel de bien obtenu à l'aide d'une escroquerie, l'intéressé étant informé du caractère provisoire de cette décision et de ce qu'il était susceptible d'être poursuivi pour ce délit en cas de nouvelles infractions commises dans un délai de prescription de six ans. Il ressort également des pièces du dossier qu'en dépit d'une mise en garde et d'une " mesure exceptionnelle de clémence " du SCCJ du ministère de l'intérieur, laquelle lui a permis d'obtenir des avis favorables pour la délivrance d'autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques au sein de l'établissement exploité sous l'enseigne " You Win Bron ", M. E a fait l'objet, au cours de l'année 2019, d'une seconde procédure judiciaire pour délit de travail dissimulé. Un contrôle effectué le 23 janvier 2019 par les services de police de Vénissieux au sein de l'établissement " Tabac de la presse le Havana " a en effet révélé qu'une salariée embauchée le 7 janvier 2019 n'avait pas fait l'objet d'une déclaration préalable à l'embauche auprès de l'URSSAF. Ces faits ont d'abord justifié une fermeture administrative temporaire de l'établissement pour une durée de quinze jours, ordonnée par un arrêté du préfet du Rhône en date du 9 avril 2019, et ont ensuite donné lieu à un rappel à la loi, le 6 mai 2019, puis à un classement sans suite, le 27 novembre 2019. Or, la SNC KGB et autres, qui se bornent à des allégations générales, ne contestent pas sérieusement la matérialité des faits qui sont reprochés à M. E, lesquels sont de nature à démontrer qu'il ne présente pas les garanties requises pour l'exploitation de postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques, compte tenu des objectifs assignés aux opérateurs de jeux d'argent et de hasard, et ce même si l'intéressé n'a pas été condamné pénalement. Par ailleurs, s'il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E n'a pas tenu compte de la mise en garde du SCCJ, dès lors que la notification de cette mise en garde, qui aurait été formulée oralement le 5 avril 2019, n'est pas établie, il résulte en tout état de cause de l'instruction que le ministre de l'intérieur aurait pris les mêmes décisions en se fondant exclusivement sur les autres faits qui lui sont reprochés et la réitération de son comportement incompatible avec l'exploitation de postes d'enregistrement de jeux et de paris. Enfin, la circonstance que les procédures judiciaires précitées ne concernaient pas l'épouse de M. E, seule titulaire des autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement au sein de l'établissement " Tabac de la presse le Havana " en sa qualité d'associée-gérante et de mandataire social de la SNC KGB, n'est pas de nature à démontrer que les décisions contestées seraient entachées d'illégalité, dès lors qu'il appartenait au ministre de l'intérieur de tenir compte de la situation globale de Mme E, et notamment de son environnement familial, mais également de celle de son associé. Au demeurant, M. E s'est présenté, lors de son audition par les services de police le 24 janvier 2019, comme le gérant de fait de la SNC KGB. Dans ces conditions, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le ministre de l'intérieur a pu enjoindre à la SAEM La Française des jeux et au GIE PMU de suspendre les autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques au sein de l'établissement " Tabac de la presse le Havana " pour une durée de six mois, laquelle durée ne présente pas un caractère manifestement disproportionné.

14. En deuxième lieu, les décisions par lesquelles le ministre de l'intérieur enjoint à la SAEM La Française des jeux et au GIE PMU de suspendre les autorisations d'exploiter des postes d'enregistrement de jeux de loterie, de pronostics sportifs et de paris hippiques sur le fondement des dispositions des articles R. 322-18-2, R. 322-22-2 et R. 322-22-6 du code de la sécurité intérieure ne constituent pas des sanctions, mais des mesures de police destinées à prévenir les atteintes à l'ordre public. Le moyen tiré de la méconnaissance du principe " non bis in idem " est par suite inopérant.

15. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que les décisions contestées soient entachées d'un détournement de pouvoir ou de procédure.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la SNC KGB et autres doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

17. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête, n'implique aucune mesure d'exécution de la part de l'administration. Les conclusions à fin d'injonction sous astreinte présentées par la SNC KGB et autres ne peuvent, par suite, qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement aux requérants d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la SNC KGB et autres est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, épouse E, représentante unique désignée par les requérants, en application des dispositions de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Chenevey, président,

Mme Gagey, première conseillère,

M. Gueguen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2022.

Le rapporteur,

C. F

Le président,

J.-P. Chenevey

La greffière,

F. Faure

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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