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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2102177

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2102177

mardi 14 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2102177
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantMOUTOUSSAMY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 29 mars, 15 avril 2021 et 27 décembre 2022, M. D A et la société par actions simplifiée O'Pti Délices, représentés par Me Moutoussamy, demandent au tribunal :

1°) de condamner la commune de Villeurbanne à leur verser la somme de 900 000 euros en réparation des préjudices subis ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Villeurbanne la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la commune de Villeurbanne a tout mis en œuvre pour entraver l'activité de la société Pizz'Mania, jusqu'à lui retirer l'autorisation d'occuper le domaine public par un arrêté du 11 décembre 2012 ;

- le recours formé contre l'arrêté du 11 décembre 2012 a interrompu la prescription, qui a recommencé à courir le 1er janvier 2017 ; celle-ci n'était, dès lors, pas acquise lorsqu'ils ont saisi la commune de Villeurbanne d'une demande indemnitaire préalable le 24 novembre 2020 ;

- ainsi que l'a jugé le tribunal dans son jugement du 1er décembre 2015, l'arrêté du maire du 11 décembre 2012 est illégal ;

- contrairement à ce que soutient la commune de Villeurbanne, la société Pizz'Mania était bien titulaire d'une autorisation d'occuper le domaine public ;

- du fait des agissements illégaux de la commune de Villeurbanne, la société Pizz'Mania a subi un préjudice financier, constitué par les dépenses d'acquisition du kiosque et de travaux, la dépréciation du fonds de commerce, le manque à gagner sur la période du 11 décembre 2012 au 1er février 2016 et les honoraires d'avocat acquittés ; les fautes commises par la commune de Villeurbanne ont également eu un important retentissement sur l'état psychologique de M. A et sur ses capacités de travail.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 1er avril 2022 et 19 janvier 2023, la commune de Villeurbanne, représentée par Me Lebeau, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 300 euros soit mise à la charge de la société Pizz'Mania au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la demande indemnitaire des requérants n'évoquait ni les agissements de la commune de Villeurbanne après 2015 ni les travaux de réaménagement de la place Jules Grandclément, de sorte que le contentieux n'est pas lié à ces égards ;

- la créance qui serait née des entraves mises par la commune de Villeurbanne à l'activité de la société Pizz'Mania antérieurement au 11 décembre 2012 est prescrite ;

- le retrait de l'autorisation d'occuper le domaine public était justifié, dès lors qu'elle n'avait pas donné son accord écrit à son transfert à la société Pizz'Mania, ni ne lui a, par la suite, délivré une telle autorisation et qu'en tout état de cause, les autorisations d'occupation du domaine public sont précaires et révocables ;

- la société Pizz'Mania a commis, en se plaçant dans une situation irrégulière, une faute de nature à l'exonérer de sa responsabilité ;

- les frais d'instance ne constituent pas un préjudice indemnisable ; la réalité des autres préjudices invoqués par les requérants n'est pas établie ; l'existence d'un lien de causalité avec l'arrêté du maire de Villeurbanne du 11 décembre 20212 n'est pas démontrée ; les " préjudices moraux " invoqués ne sont pas chiffrés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gros, conseillère,

- les conclusions de Mme Lacroix, rapporteure publique,

- et les observations de Me Perret, représentant la commune de Villeurbanne.

Considérant ce qui suit :

1. La société par actions simplifiée (SAS) Pizz'Mania, qui a pris, le 9 mars 2022, la dénomination sociale O'Pti Délices, exploite, depuis 2009, un kiosque de restauration rapide sur le domaine public, place Jules Grandclément à Villeurbanne. Estimant avoir fait face à des obstacles dans l'exercice de son activité, elle a, conjointement avec son associé unique, qui était alors également président, M. C A, adressé à la commune de Villeurbanne, par un courrier du 20 novembre 2020, réceptionné le 24 novembre suivant, une demande indemnitaire préalable, rejetée par une décision du 21 janvier 2021. Les requérants demandent, en conséquence, au tribunal de condamner la commune de Villeurbanne à leur verser la somme de 900 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de la commune de Villeurbanne :

2. Si les requérants soutiennent, dans leurs écritures, que le maire de la commune de Villeurbanne aurait, " subitement et sans aucun motif ", décidé de s'opposer à l'activité de la société Pizz'Mania en rejetant toutes ses demandes d'autorisations administratives, ils ne se prévalent, à ce titre, que de l'arrêté du 11 décembre 2012 par lequel le maire de la commune de Villeurbanne a procédé au retrait de l'autorisation d'occuper le domaine public et mis en demeure ses bénéficiaires de procéder à l'enlèvement du matériel et des équipements présents dans le kiosque et au débranchement des réseaux dans un délai de soixante jours.

3. Par un jugement du 1er décembre 2015, devenu définitif, le tribunal a annulé cet arrêté aux motifs qu'il n'avait été précédé d'aucune procédure contradictoire et était fondé sur des motifs ne pouvant justifier légalement le retrait de l'autorisation d'occupation du domaine public.

4. En principe, toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain. La responsabilité de l'administration ne saurait toutefois être engagée lorsque la même décision aurait pu légalement être prise, ou lorsque les dommages découlent directement et exclusivement de la situation irrégulière dans laquelle la victime s'est elle-même placée, indépendamment des faits commis par la puissance publique, et à laquelle l'administration aurait pu légalement mettre fin à tout moment.

5. Les autorisations d'occupation du domaine public revêtent un caractère personnel et non cessible. Il ne peut y avoir transfert d'une autorisation ou d'une convention d'occupation du domaine public à un nouveau bénéficiaire que si le gestionnaire de ce domaine a donné son accord écrit.

6. D'une part, par le courrier du 30 avril 2009 versé aux débats, la commune de Villeurbanne doit être regardée comme ayant donné son accord écrit au transfert à la société Pizz'Mania de l'autorisation d'exploiter le kiosque litigieux sur le domaine public. Ainsi, contrairement à ce que soutient la commune, celle-ci était bien bénéficiaire d'un titre à la date de l'arrêté du 11 décembre 2012. Si l'autorité gestionnaire peut à tout moment mettre fin unilatéralement à une autorisation d'occupation du domaine public, elle doit, pour ce faire, invoquer soit une faute de l'occupant, soit un motif d'intérêt général. Eu égard à ce qui a été dit au point 3, et faute pour la commune de Villeurbanne d'invoquer un autre motif de nature à fonder légalement le retrait prononcé, il ne résulte pas de l'instruction que la même décision aurait pu légalement être prise.

7. D'autre part, pour les motifs exposés au point 6, la commune de Villeurbanne n'est pas fondée à soutenir que les préjudices invoqués par les requérants découleraient directement et exclusivement de la situation irrégulière dans laquelle ils se seraient placés.

8. Il résulte de ce qui précède que la commune de Villeurbanne doit être condamnée à réparer les préjudices causés aux requérants par l'illégalité de l'arrêté du 11 décembre 2012.

En ce qui concerne les préjudices :

S'agissant des dépenses d'acquisition du kiosque et de travaux :

9. En tant que tels, l'acquisition du kiosque et les travaux réalisés en 2009, 2011 et 2019 ne peuvent être regardés comme des dépenses en lien avec la faute retenue. Aucune indemnité ne saurait, dès lors, être allouée à la société O'Pti Délices au titre des frais afférents.

S'agissant de la dépréciation du fonds de commerce :

10. Le retrait illégal de l'autorisation d'occuper le domaine public intervenu le 11 décembre 2012 ayant fait l'objet d'une annulation par le tribunal par le jugement précité du 1er décembre 2015 n'a pas eu d'incidence sur la valeur du fonds de commerce de la société Pizz'Mania, à supposer qu'il existe. La société O'Pti Délices n'est, par suite, pas fondée à solliciter le versement d'une indemnité au titre de la dépréciation du fonds de commerce qui aurait été constatée le 1er mars 2016, par rapport au 1er mars 2012.

S'agissant des pertes de recettes :

11. Si la société Pizz'Mania n'a réalisé aucune recette entre le retrait, illégal, de son autorisation d'occuper le domaine public, intervenu le 11 décembre 2012, et le jugement du tribunal du 1er décembre 2015 prononçant l'annulation de ce retrait, il résulte de l'instruction qu'elle n'en avait réalisé aucune depuis le 1er janvier 2012, ni même durant l'année précédente. Si les requérants indiquent que des travaux ont été réalisés en 2011, ceux-ci ne sauraient, au vu des éléments versés aux débats, justifier l'absence totale de recettes entre le 1er janvier 2011 et le 11 décembre 2012. A défaut, ainsi, de lien de causalité avéré entre le retrait illégal de l'autorisation d'occuper le domaine public intervenu le 11 décembre 2012 et l'absence de recettes réalisées sur la période du 11 décembre 2012 au 1er décembre 2015, aucune indemnité ne saurait être allouée à la société O'Pti Délices au titre d'un éventuel manque à gagner.

S'agissant des frais d'avocat :

12. Les frais de justice exposés devant le juge administratif en conséquence directe d'une faute de l'administration sont susceptibles d'être pris en compte dans le préjudice résultant de la faute imputable à celle-ci. Toutefois, lorsque l'intéressé avait, comme en l'espèce, qualité de partie à l'instance, la part de son préjudice correspondant à des frais non compris dans les dépens est réputée intégralement réparée par la décision que prend le juge dans l'instance en cause.

13. D'une part, conformément aux principes rappelés au point 12, M. A ne peut demander à être indemnisé des frais d'avocat exposés dans le cadre de l'instance ayant donné lieu au jugement du tribunal du 1er décembre 2015, lequel a statué sur la demande présentée par l'intéressé sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

14. D'autre part, si les requérants justifient avoir exposés des frais d'avocat d'un montant de 360 euros au titre d'une réunion de négociation avec la mairie de Villeurbanne organisée le 23 mars 2016, ces frais n'apparaissent, à défaut de toute précision supplémentaire, pas en lien avec la faute commise et ne peuvent, en conséquence, donner lieu à indemnisation.

S'agissant des problèmes de santé et de l'incidence professionnelle subis par M. A :

15. Les requérants soutiennent que le retrait illégal de l'autorisation d'occuper le domaine public a plongé M. A dans un état anxieux et même dépressif, responsable de divers symptômes (perte de poids, dégradation de l'état de santé général, céphalées, troubles cognitifs, tensions musculaires, perturbation du sommeil) et a, en outre, eu un retentissement sur ses capacités de travail. A l'appui de leurs allégations, ils produisent un certificat médical non daté d'un psychiatre attestant suivre M. A depuis 2014, des ordonnances s'échelonnant de 2016 à 2022, deux arrêts de travail, l'un du 14 au 28 mai 2018 et l'autre du 9 décembre 2022 au 9 janvier 2023, et, enfin, le procès-verbal de l'assemblée générale extraordinaire des associés de la société Pizz'Mania du 9 mars 2022, indiquant que M. A a démissionné de ses fonctions de président pour des raisons de santé. Toutefois, alors que les premières ordonnances produites sont postérieures au jugement du tribunal du 1er décembre 2015 ayant annulé l'arrêté du 11 décembre 2012 et que le certificat non daté établi par un médecin psychiatre se borne à rapporter les dires de l'intéressé s'agissant de l'origine de ses troubles, il ne peut être tenu pour établi que la faute commise par la commune de Villeurbanne aurait joué un rôle dans les problèmes de santé rencontrés par M. A ou affecté sa vie professionnelle. La commune de Villeurbanne ne saurait, dès lors, être condamnée à lui verser une indemnité à ce titre.

Sur les frais liés au litige :

16. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge des requérants la somme que la commune de Villeurbanne demande au titre de ses frais d'instance. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font par ailleurs obstacle à ce que la somme demandée à ce titre par les requérants soit mise à la charge de la commune, qui n'est pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A et de la société O'Pti Délices est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à la société O'Pti Délices et à la commune de Villeurbanne.

Délibéré après l'audience du 24 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Clément, président,

Mme Tocut, première conseillère,

Mme Gros, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2023.

La rapporteure,

R. Gros

Le président,

M. BLa greffière,

T. Andujar

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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