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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2108229

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2108229

vendredi 30 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2108229
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantLANTHEAUME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 octobre 2021, M. A B, représenté par Me Lantheaume, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet du Rhône a refusé de faire droit à sa demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse et de leur enfant mineure ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône, dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir :

- à titre principal, de faire droit à sa demande de regroupement familial ;

- à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande ;

3°) de condamner l'État à lui verser la somme de 5 000 euros assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de l'illégalité de la décision implicite contestée ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision implicite contestée méconnaît les dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 411-1 et L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'illégalité de cette décision constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État ;

- du fait de cette illégalité, il a subi, ainsi que son épouse et leur enfant mineure, un préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence à hauteur de 5 000 euros.

La requête a été communiquée au préfet du Rhône qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une ordonnance du 29 mars 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 14 avril 2022.

Une mesure supplémentaire d'instruction a été diligentée le 11 juillet 2022, en application des dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative afin que M. B verse au dossier l'ensemble de ses bulletins de paie pour la période allant de septembre 2019 à janvier 2022.

Ces pièces ont été produites par le requérant le 18 juillet 2022 et communiquées au défendeur.

Par un courrier du 7 septembre 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public relevé d'office et tiré du non-lieu à statuer sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction présentées par M. B, dès lors que le préfet du Rhône a décidé de faire droit, en cours d'instance, à sa demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse et de leur enfant mineure, le 4 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 ;

- l'arrêté du 1er août 2014 pris en application de l'article R. 304-1 du code de la construction et de l'habitation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle elles n'étaient ni présentes, ni représentées.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 3 décembre 1955, est titulaire d'une carte de résident valable du 13 janvier 2021 au 12 janvier 2031. Le 23 septembre 2019, il a présenté auprès des services de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) une demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse et de leur enfant mineure. Par un courrier du 12 mai 2021, M. B a par ailleurs saisi l'administration d'une réclamation préalable tendant à l'indemnisation des préjudices qu'il estime avoirs subis du fait de l'illégalité fautive de la décision ayant implicitement rejeté sa demande. Il sollicite du tribunal qu'il prononce l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Rhône a implicitement refusé de faire droit à sa demande de regroupement familial et qu'il condamne l'État à lui verser la somme de 5 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

2. Par une décision du 4 février 2022, postérieure à l'introduction de la requête, le préfet du Rhône a décidé de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par M. B en faveur de son épouse et de leur enfant mineure. Dans ces conditions, les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction présentées par le requérant sont devenues sans objet. Il n'y a, par suite, plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions indemnitaires :

3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 421-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicable : " L'autorité compétente pour délivrer l'autorisation d'entrer en France dans le cadre du regroupement familial est le préfet () Cette autorité statue sur la demande de regroupement familial dans le délai de six mois prévu à l'article L. 421-4. L'absence de décision dans ce délai vaut rejet de la demande de regroupement familial. ".

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Selon l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Et aux termes de l'article L. 232-4 de ce code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. () ".

5. En application des dispositions de l'article R. 421-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable, le silence gardé pendant un délai de six mois par le préfet du Rhône sur la demande présentée par le requérant, le 23 septembre 2019, suspendu du 12 mars au 23 juin 2020 inclus en vertu des dispositions de l'article 7 de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période, a fait naître, le 5 juillet 2020, une décision implicite de rejet. Par un courrier du 11 mai 2021, réceptionné le 12 mai suivant, M. B a demandé au préfet du Rhône de lui communiquer les motifs de cette décision. En l'espèce, le préfet du Rhône, qui n'a pas produit de mémoire en défense, n'a pas répondu à cette demande dans le délai d'un mois prescrit par les dispositions précitées de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration. Ainsi, le requérant est fondé à soutenir que la décision contestée est entachée d'un défaut de motivation en fait et en droit.

6. Toutefois, l'illégalité d'une décision prise par l'administration constitue une faute de nature à engager sa responsabilité pour autant qu'elle entraîne un préjudice direct et certain. Lorsqu'un ressortissant étranger sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité d'une décision refusant de faire droit à une demande de regroupement familial entachée d'un vice de forme, il appartient au juge administratif de rechercher, en forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, si la même décision aurait pu légalement intervenir et aurait été prise, dans les circonstances de l'espèce, par l'autorité compétente. Dans le cas où il juge qu'une même décision aurait été prise par cette autorité, les préjudices allégués ne peuvent alors être regardés comme la conséquence directe du vice de forme qui entache la décision administrative illégale.

7. Or, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicable : " Le ressortissant étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins un an, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial, par son conjoint et les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ". Selon les termes de l'article L. 411-5 du même code : " Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : / 1° Le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont prises en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. Les ressources doivent atteindre un montant qui tient compte de la taille de la famille du demandeur. Le décret en Conseil d'Etat prévu à l'article L. 441-1 fixe ce montant qui doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième. () / 2° Le demandeur ne dispose pas ou ne disposera pas à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Le demandeur ne se conforme pas aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. ".

9. Enfin, aux termes de l'article R. 411-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicable : " Pour l'application du 1° de l'article L. 411-5, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : / - cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes ; () ". Et selon les termes de l'article R. 421-4 de code : " A l'appui de sa demande de regroupement, le ressortissant étranger présente les copies intégrales des pièces énumérées au 1° et joint les copies des pièces énumérées aux 2° à 4° des pièces suivantes : / () 3° Les justificatifs des ressources du demandeur et, le cas échéant, de son conjoint, tels que le contrat de travail dont il est titulaire ou, à défaut, une attestation d'activité de son employeur, les bulletins de paie afférents à la période des douze mois précédant le dépôt de sa demande, ainsi que le dernier avis d'imposition sur le revenu en sa possession, dès lors que sa durée de présence en France lui permet de produire un tel document, et sa dernière déclaration de revenus. La preuve des revenus non salariaux est établie par tous moyens ; () ".

10. Il résulte des dispositions précitées que le caractère suffisant du niveau de ressources du demandeur est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) au cours de cette même période. Toutefois, lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période considérée, il est loisible à l'autorité compétente de prendre une décision favorable en tenant compte de l'évolution des ressources du demandeur, notamment dans le cas où un refus porterait une atteinte excessive au droit de l'intéressé de mener une vie privée et familiale normale, protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. En l'espèce, M. B soutient sans être contredit qu'il résidait régulièrement en France depuis plus de dix-huit mois à la date du dépôt de sa demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse et de leur enfant, alors mineure, résidant en Tunisie, et il résulte de l'instruction que l'intéressé justifiait d'un logement considéré comme normal pour un ménage avec un enfant situé en zone A. Toutefois, il est constant que les ressources du requérant sur la période de douze mois précédant le dépôt de cette demande étaient inférieures à la moyenne mensuelle du SMIC au cours de cette même période. Or, si l'intéressé fait état de ce que son contrat de travail à durée indéterminée initialement conclu à temps partiel est " sur le point de passer en contrat à temps complet ", de sorte que " si ses revenus n'étaient pas suffisants à la date de dépôt " de sa demande " ceux-ci vont évoluer favorablement ", il résulte également de l'instruction, et en particulier des bulletins de paie de l'intéressé produits suite à la mesure d'instruction diligentée par le tribunal, que ses ressources étaient également inférieures à la moyenne mensuelle du SMIC sur l'ensemble de la période postérieure au dépôt de cette demande, à l'exception de la période allant d'octobre 2021 à janvier 2022, soit postérieurement à la naissance de la décision implicite contestée. Dans ces conditions, le préfet du Rhône n'a pas méconnu les dispositions précitées des articles L. 411-1 et L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de faire droit à la demande de regroupement familiale présentée par M. B au bénéfice de son épouse et de leur enfant mineure.

12. Par ailleurs, le requérant soutient que la décision implicite contestée contrevient au droit au respect de sa vie privée et familiale, dès lors qu'il a eu trois enfants avec son épouse, lesquels sont respectivement nés les 28 mai 1983, 1er septembre 1992 et 5 janvier 2002, que cette dernière vit actuellement en Tunisie avec leur fille, et que sa famille est ainsi séparée depuis plusieurs années, alors qu'elle a vocation à vivre sur le territoire français où il réside et travaille depuis plusieurs années. Toutefois, s'il résulte de l'instruction que le couple est marié depuis le 31 octobre 1981, il est constant que l'essentiel de la vie familiale s'est jusqu'alors déroulée dans son pays d'origine où sont nés ses trois enfants, où y vivent les deux aînés devenus majeurs, le requérant ne produisant au demeurant aucun élément sur les liens entretenus avec son épouse et leur fille mineure antérieurement et postérieurement à sa demande de regroupement familial. Dans ces circonstances, l'atteinte portée par le préfet du Rhône au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B n'apparaît pas disproportionnée au regard des buts poursuivis par la décision contestée.

13. Ainsi, il résulte de tout ce qui précède que dès lors que le préfet du Rhône aurait pris la même décision refusant de faire droit à la demande de regroupement familial de M. B, les préjudices qu'il estime avoir subis ne peuvent être regardés comme étant la conséquence directe du vice de forme entachant la décision contestée. Les conclusions indemnitaires présentées par le requérant ne peuvent, par suite, qu'être rejetées.

Sur les frais du litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement au requérant d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction de la requête de M. B.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Rhône.

Délibéré après l'audience du 16 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

M. Pineau, premier conseiller,

M. Gueguen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2022.

Le rapporteur,

C. C

La présidente,

A. Baux

La greffière,

S. Rolland

La République mande et ordonne au préfet du Rhône, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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