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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2202376

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2202376

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2202376
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantSCP CARNOT AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 mars 2022 et 8 juin 2023, Mme B A, représentée par Me Prouvez, demande au tribunal :

1°) avant dire-droit, de désigner un expert chargé d'apprécier son état de santé et l'imputabilité au service de sa pathologie dépressive ;

2°) d'annuler la décision du 5 novembre 2021 par laquelle la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de sa pathologie dépressive, ainsi que la décision du 7 février 2022 rejetant son recours gracieux ;

3°) d'enjoindre à la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est de reconnaître l'imputabilité au service de sa pathologie, à tout le moins de réexaminer sa situation ;

4°) de condamner l'État à lui verser la somme de 15 000 euros au titre du préjudice moral qu'elle estime avoir subi ;

5°) de condamner l'État aux entiers dépens de l'instance ainsi qu'à lui verser la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que :

- il y a lieu, avant-dire droit, de diligenter une nouvelle expertise ;

- la décision du 7 février 2022 a été prise par une personne qui ne disposait pas de la compétence pour signer cette décision ;

- son syndrome dépressif est imputable au service : elle a été placée en arrêt de maladie, le 18 janvier 2021, en raison de difficultés relationnelles avec sa supérieure hiérarchique, la nécessité de son placement en arrêt ayant été reconnu par le médecin de prévention ; sa situation a nécessité une prise en charge spécialisée à compter du mois d'octobre 2021 ; un état dépressif peut être reconnu comme étant imputable au service dès lors qu'il y a un lien avec le service ou avec les conditions d'exercice de l'agent et ce, indépendamment de l'intention de nuire du supérieur hiérarchique ; elle présente une incapacité permanente supérieure à 25% et ne peut pas reprendre ses fonctions ;

- la directrice régionale, qui s'est estimée tenue de suivre l'avis de la commission de réforme, a commis une erreur de droit ainsi qu'une erreur dans l'appréciation de sa situation ;

- sa demande indemnitaire est fondée : elle a été victime d'un harcèlement moral de la part de sa supérieure hiérarchique, qui a maintenu une attitude de dénigrement systématique et a refusé de trouver une solution amiable ;

- son préjudice moral peut être évalué à la somme de 15 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 mai 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les éléments médicaux produits par Mme A ne permettent pas d'établir un lien direct et certain entre son état de santé et ses conditions de travail ;

- la situation de harcèlement moral alléguée n'est pas établie ainsi que l'a reconnu le tribunal administratif de Lyon dans son jugement n°2107903 du 30 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bertolo,

- les conclusions de M. Pineau, rapporteur public,

- et les observations de Me Litzer, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Educatrice de classe supérieure, Mme A exerce ses fonctions à l'unité éducative d'hébergement collectif (UEHC) de Saint Genis-les-Ollières depuis 2008. Le 18 janvier 2021, suite à des difficultés relationnelles avec sa supérieure hiérarchique, l'intéressée a été placée en arrêt de maladie. Par une décision du 5 novembre 2021, dont Mme A demande au tribunal de prononcer l'annulation, la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de sa pathologie dépressive. La requérante sollicite également la condamnation de l'État à lui verser la somme de 15 000 euros en réparation du préjudice moral qu'elle estime avoir subi du fait du harcèlement moral de sa supérieure hiérarchique.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors applicable : " I. - Le fonctionnaire en activité a droit à un congé pour invalidité temporaire imputable au service lorsque son incapacité temporaire de travail est consécutive () à une maladie contractée en service définis aux () IV du présent article. Ces définitions ne sont pas applicables au régime de réparation de l'incapacité permanente du fonctionnaire. / Le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à la mise à la retraite. Il a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par la maladie ou l'accident. La durée du congé est assimilée à une période de service effectif. L'autorité administrative peut, à tout moment, vérifier si l'état de santé du fonctionnaire nécessite son maintien en congé pour invalidité temporaire imputable au service. / () IV. - Est présumée imputable au service toute maladie désignée par les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau. / () Peut également être reconnue imputable au service une maladie non désignée dans les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est essentiellement et directement causée par l'exercice des fonctions et qu'elle entraîne une incapacité permanente à un taux déterminé et évalué dans les conditions prévues par décret en Conseil d'Etat. () ". Selon les termes de l'article 47-6 du décret du 14 mars 1986 relatif à la désignation des médecins agréés, à l'organisation des comités médicaux et des commissions de réforme, aux conditions d'aptitude physique pour l'admission aux emplois publics et au régime de congés de maladie des fonctionnaires, dans sa rédaction applicable au litige : " La commission de réforme est consultée : / () 3° Lorsque l'affection résulte d'une maladie contractée en service telle que définie au IV de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 précitée dans les cas où les conditions prévues au premier alinéa du même IV ne sont pas remplies. ".

3. Pour l'exécution de ces dispositions, une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

En ce qui concerne la décision du 5 novembre 2021 :

4. Il ressort des termes de la décision attaquée du 5 novembre 2021, que pour refuser de reconnaitre imputable au service la pathologie de Mme A, la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est s'est bornée à mentionner que " sur la base des conclusions émises par la commission de réforme départementale du Rhône en sa séance du 21/10/2021, à savoir : " pas de lien direct et certain avec le travail ", je ne peux donner une suite favorable à votre demande de reconnaissance de maladie professionnelle. ". Ainsi que le soutient la requérante, il ne ressort donc pas de la lecture de cette décision que l'autorité administrative aurait elle-même procédé à un examen particulier de la situation personnelle de la requérante au regard de l'ensemble des critères précisés au point 3. Par suite, la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est s'étant crue, à tort, liée par l'avis de commission de réforme, a entaché la décision en litige d'une erreur de droit. Ainsi, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens tendant à l'annulation de cette décision du 5 novembre 2021, il y a lieu d'en prononcer l'annulation.

En ce qui concerne la décision du 7 février 2022 :

5. En premier lieu, l'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative. Il en résulte que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision du 7 février 2022 est inopérant et doit être écarté.

6. En deuxième lieu, ladite décision rejetant le recours gracieux de Mme A récapitule l'ensemble des avis médicaux émis sur la situation de l'intéressée et précise que l'ensemble de ces éléments ont été pris en considération pour refuser de reconnaître imputable au service la pathologie de l'intéressée. Par suite, c'est sans entacher sa décision d'une erreur de droit en s'estimant liée par l'avis de la commission de réforme que l'autorité administrative a rejeté le recours gracieux en litige. Ainsi ce moyen, en tant qu'il est dirigé contre la décision du 7 février 2022, doit être écarté.

7. En dernier lieu, pour soutenir que la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est aurait commis une erreur d'appréciation, Mme A verse à l'instance d'une part, des certificats médicaux, l'un de son médecin traitant daté du 3 mars 2021 faisant état de problèmes de santé psychologiques, " avec un vécu professionnel très difficile " et l'autre d'un médecin psychiatre qui fait état d'une symptomatologie dépressive évoluant dans un contexte stress chronique ressenti au travail, d'autre part, le courrier du 14 janvier 2021 du médecin de prévention évoquant des difficultés relationnelles dans le cadre de l'exercice de ses fonctions. Toutefois, ni ces pièces médicales, ni celles postérieures qui se bornent à rappeler le ressenti de Mme A, ne se prononcent sur l'existence d'un lien direct entre sa pathologie dépressive et l'exercice de ses fonctions et ne permettent de laisser présumer un tel lien. En revanche, au vu de l'ensemble du dossier médical fourni par l'intéressée, tant l'expert agréé qui a examiné Mme A que la commission de réforme ont estimé que sa pathologie ne présentait pas de lien direct et certain avec l'exercice de ses fonctions, l'expertise du 5 juillet 2021 retenant notamment que " la pathologie ressort d'une maladie dépressive qui évolue pour son propre compte et sans lien direct et certain avec les conditions de travail. ". Ainsi, c'est sans faire une inexacte application des dispositions précitées de la loi du 13 juillet 1983 que la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de la pathologie dépressive de Mme A.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de diligenter avant-dire droit une expertise, que Mme A est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du 5 novembre 2021 par laquelle la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de sa pathologie dépressive.

Sur les conclusions indemnitaires :

9. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors applicable : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ". Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour être qualifiés de harcèlement moral, de tels agissements répétés doivent excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

10. Au soutien de sa demande indemnitaire, Mme A fait état du comportement fautif de sa supérieure hiérarchique qui aurait manifesté un comportement dévalorisant à son égard notamment lors des réunions d'équipe, qui aurait entretenu un management par la peur et enfin qui aurait rompu tout contact avec elle. Toutefois, il résulte de l'instruction, et en particulier de l'avis du 9 août 2021 de la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est sur sa demande de protection fonctionnelle, que si Mme A dispose d'évaluations professionnelles excellentes, elle est néanmoins considérée, du fait de sa forte personnalité, d'un comportement parfois " en marge du cadre " et de difficultés à se remettre en question, comme un agent difficile à manager, la directrice interrégionale relevant que " l'enquête administrative menée par la direction territoriale a pu souligner que le positionnement professionnel inapproprié de Mme A et sa difficulté à accepter les décisions contraires à ses propres analyses éducatives ont été exacerbées suite aux confinements successifs " et que le retour en service en juillet 2020 de la requérante s'est accompagné " d'un double positionnement de culpabilité et d'agressivité vis-à-vis de la hiérarchie ". En outre, si le comportement de la supérieure hiérarchique directe de Mme A à son encontre a pu être maladroit voire inapproprié, ainsi qu'en attestent deux de ses collègues, ces éléments doivent être replacés dans le contexte d'une relation complexe entretenue avec sa supérieure hiérarchique mais ne sauraient être considérés comme constituant des faits de harcèlement moral. Par ailleurs, Mme A n'apporte aucun élément pour laisser présumer que sa supérieure hiérarchique pratiquerait un management par la peur, les éléments du dossier mettant au contraire en évidence que sa supérieure hiérarchique assure la gestion de son unité avec professionnalisme et bienveillance. Enfin, il ne peut être reproché à la supérieure hiérarchique de Mme A de s'être progressivement mise en retrait, l'instruction mettant en évidence une dégradation de leur relation à compter du mois de décembre 2020 et la volonté de la directrice de l'établissement de Saint Genis-les-Ollières de gérer directement la situation de Mme A. Dès lors que les faits susévoqués pris isolément ou dans leur ensemble ne sauraient suffire à caractériser un exercice fautif du pouvoir hiérarchique ni permettre de faire présumer l'existence d'agissements constitutifs de harcèlement moral contraires à l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 susvisée, les conclusions de la requérante tendant à la condamnation de l'État à l'indemniser du préjudice qu'elle estime avoir subi du fait du harcèlement moral allégué doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Dès lors que la requérante n'établit pas l'illégalité de la décision du 7 février 2022 par laquelle la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est a rejeté le recours gracieux de Mme A et qu'à cette occasion l'autorité administrative a réexaminé sa situation, l'annulation de la décision du 5 novembre 2021 n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction doivent donc être également rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions de Mme A présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E

Article 1er : La décision du 5 novembre 2021 par laquelle la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de la pathologie dépressive de Mme A est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée à la directrice interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Centre-Est.

Délibéré après l'audience du 15 septembre 2023, où siégeaient :

Mme Baux, présidente,

M. Bertolo, premier conseiller,

M. Gueguen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2023.

Le rapporteur,

C. Bertolo

La présidente,

A. Baux

La greffière,

F. Faure

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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