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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2202769

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2202769

mardi 9 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2202769
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantPRUDHON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 avril 2022, M. E A, représenté par Me Prudhon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 décembre 2021 par lequel le préfet du Rhône a refusé de lui délivrer une carte de résident et de lui renouveler sa carte de séjour a assorti ce refus de l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de quatre-vingt-di,x jours, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre-mois ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 75 euros par jour de retard :

- à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire,

- à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer durant cet examen un récépissé de demande de titre de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat.

M. A soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- les décisions portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination sont entachées d'une erreur de qualification juridique de faits ;

- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation s'agissant de la menace à l'ordre public ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination devront être annulées par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant refus de séjour ;

- la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français est illégale par exception d'illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation et d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle présente un caractère disproportionné.

Par un mémoire en défense, enregistré au greffe le 20 juin 2022, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. B.

Une note en délibéré présentée pour M. A a été enregistrée le 12 juillet 2022.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien né le 3 octobre 1983, est entré régulièrement en France en février 2009, muni d'un visa de long séjour portant la mention " salarié ". L'intéressé a bénéficié de la délivrance de titres de séjour en qualité de salarié de 2009 à 2012. Suite à son mariage avec une ressortissante française, le 23 juin 2011, M. A s'est vu délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable du 27 février 2012 au 26 février 2013, titre de séjour dont il n'a pas sollicité le renouvellement à son expiration, en raison de son incarcération. Le 25 septembre 2015, M. A a sollicité la régularisation de sa situation et a bénéficié de la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable du 17 novembre 2015 au 16 novembre 2016, régulièrement renouvelé jusqu'en février 2021. Le 20 mai 2021, l'intéressé a sollicité le renouvellement de ce titre de séjour ou la délivrance d'une première carte de résident sur le fondement de l'article 10-1 g) de l'accord franco-tunisien susvisé. Par un arrêté en date du 23 décembre 2021, le préfet du Rhône a refusé de lui délivrer une carte de résident et de lui renouveler sa carte de séjour, a assorti ce refus de l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de quatre-vingt-dix jours, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre-mois. M. A demande au tribunal de prononcer l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, l'arrêté du 23 décembre 2021 du préfet du Rhône a été signé par Mme D C, directrice adjointe des migrations et de l'intégration, titulaire d'une délégation de signature à cet effet par arrêté du 15 novembre 2021, publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour, accessible tant au juge qu'aux parties. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté contesté qui manque en fait, doit être écarté.

3. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. ". D'autre part, termes de l'article 10-1 de l'accord franco-tunisien susvisé : " 1. Un titre de séjour d'une durée de dix ans, ouvrant droit à l'exercice d'une activité professionnelle, est délivré de plein droit, sous réserve de la régularité du séjour sur le territoire français : () g) Au ressortissant tunisien titulaire d'un titre de séjour d'un an délivré en application des articles 5, 7 ter, ou 7 quater, qui justifie de cinq années de résidence régulière ininterrompue en France, sans préjudice de l'application de l'article 3 du présent Accord () ".

4. Pour refuser la délivrance de la carte de résident prévue par les stipulations de l'article 10-1 g) de l'accord franco-tunisien susvisé et le renouvellement du titre de séjour dont le requérant était titulaire, le préfet du Rhône a estimé que le comportement pénal de M. A, au regard de la pluralité et de la nature répétée des faits pour lesquels il avait été condamné, devait conduire à ce qu'il soit fait application des dispositions précitées de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en raison de la menace pour l'ordre public que constitue son comportement. Le requérant qui conteste cette analyse et invoque une erreur manifeste d'appréciation du préfet à cet égard, fait notamment état de ce qu'à l'issue de sa précédente condamnation par la cour d'appel d'Aix-en-Provence, le 10 avril 2013, à trois ans d'emprisonnement et de son placement subséquent en détention jusqu'en juillet 2015, l'autorité administrative lui avait délivré à nouveau un titre de séjour, la commission du titre de séjour lui ayant rendu un avis favorable comme elle l'a fait lors de l'instruction de sa demande présentée en mai 2021. Toutefois, alors même que M. A se prévaut de l'avis favorable de la commission du titre de séjour rendu le 14 décembre 2021 qui ne lie pas l'autorité administrative, il ressort du bulletin n°2 du casier judiciaire de M. A, produit par le préfet en défense, que l'intéressé avait été condamné par la cour d'appel d'Aix-en-Provence, le 15 juin 2011, à un an et six mois d'emprisonnement, dont un an et trois mois avec sursis, pour des faits de violence aggravée par deux circonstances. Par ailleurs, postérieurement à la condamnation précitée de 2013, alors qu'il était titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valide de mars 2019 à février 2021, M. A a été de nouveau condamné, le 18 septembre 2020, par le tribunal correctionnel d'Aix-en-Provence, pour des faits de violence aggravée par deux circonstances, violation de domicile, dégradation ou détérioration de biens appartenant à autrui, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique et rébellion. Cette condamnation porte sur des faits intervenus le 17 septembre 2020 et M. A a été condamné à un an et six mois d'emprisonnement dont neuf mois avec sursis probatoire pendant deux ans. Or, si le requérant fait état de ce que son contrôle judiciaire se déroule dans le respect de ses obligations, versant à cet égard d'une part, une attestation du suivi du service pénitentiaire d'insertion et de probation de Lyon, datée du 29 novembre 2021, indiquant qu'il est respectueux de la mesure, se présentant aux convocations et justifiant de son obligation de travail et de soins, et d'autre part un certificat établi le 19 janvier 2021 par un médecin de l'unité sanitaire en milieu pénitentiaire relevant que M. A, suivi en addictologie, continue à se rendre à ses rendez-vous et prépare activement sa sortie, il ressort des éléments qui viennent d'être exposés que le requérant a fait l'objet de trois condamnations pénales depuis son arrivée en France et a été incarcéré à deux reprises, notamment en dernier lieu du 18 septembre 2020 au 8 mars 2021, soit moins d'un an avant l'édiction des décisions contestées. Ainsi, au regard du comportement délictueux du requérant, des récidives commises, notamment en dernier lieu en septembre 2020, c'est sans faire une inexacte application des dispositions susmentionnées de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet du Rhône a pu considérer que le comportement du requérant était constitutif d'une menace pour l'ordre public pour refuser de renouveler son titre de séjour et de lui délivrer une carte de résident de dix ans et lui faire subséquemment obligation de quitter le territoire français à destination du pays dont il a la nationalité ou tout pays où il établit être légalement admissible.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

6. M. A fait état de la durée de sa présence en France où il est entré en 2009 pour y exercer des activités salariées au titre desquelles il a été autorisé à séjourner avant d'épouser une ressortissante française en juin 2011 et d'obtenir un titre de séjour en cette qualité, de ce qu'il a toujours déclaré et payé ses impôts et de ce qu'il a entendu, à compter de sa libération anticipée le 9 mars 2021, changer d'environnement social en déménageant dans la région lyonnaise pour se détacher d'un contexte de vie ne lui correspondant plus, notamment au regard de la consommation d'alcool, en vivant désormais avec son beau-frère et sa sœur. Toutefois, si M. A avait bénéficié de la délivrance de titres de séjour en qualité de conjoint de française, il est divorcé depuis le 14 juin 2019 et demeure sans charge de famille en France. Par ailleurs, la circonstance que l'intéressé ait exercé des activités salariées en France et que celles-ci aient récemment repris à sa sortie de prison ne permet pas de démontrer qu'il aurait noué, au cours de ses activités professionnelles, des liens intenses et pérennes. A cet égard, le fait que l'employeur du requérant ait témoigné en sa faveur ne saurait contredire l'affirmation du préfet quant à l'absence d'attaches de l'intéressé sur le territoire national. Enfin, le requérant n'apporte pas la preuve qui lui incombe de ce qu'il ne pourrait poursuivre sa vie privée et familiale ailleurs qu'en France, notamment en Tunisie où il a passé l'essentiel de son existence, où ses parents résident et où il conserve nécessairement ses attaches culturelles et sociales. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que les décisions attaquées auraient porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France au regard des buts poursuivis. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit ainsi être écarté. Pour les mêmes motifs et en l'absence d'argumentation spécifique, c'est sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de ses décisions sur la situation personnelle et familiale de M. A, ni entacher ses décisions d'une erreur de qualification juridique des faits que le préfet du Rhône a pu refuser de l'admettre au séjour et lui faire obligation de quitter le territoire français à destination du pays dont il a la nationalité ou tout pays où il établit être légalement admissible.

7. En quatrième lieu, en l'absence d'illégalité de la décision portant refus de séjour, le moyen tiré de l'illégalité par voie de conséquence des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination doit être écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français.

Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

9. Tout d'abord, en l'absence d'illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de l'illégalité par voie de conséquence de la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français doit être écarté.

10. Ensuite, il ressort de la lecture de la décision attaquée que pour prononcer à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français et en fixer la durée à vingt-quatre mois, le préfet du Rhône a visé les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et rappelé les critères au regard desquels la situation du requérant devait être examinée, retenant à cet égard que M. A ne justifie pas d'une vie privée et familiale stable et intense en France et qu'il a fait l'objet de plusieurs condamnations en France. Si le requérant soutient que le préfet n'aurait pas motivé sa décision sur l'ensemble des quatre critères prévus par les dispositions précitées, l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne confère pas aux critères prévus un caractère cumulatif exigeant que la situation de l'étranger soit défavorable au regard de chacun d'eux. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et de l'erreur de droit en l'absence d'examen particulier, ainsi que celui tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-10 précité, pourront être écartés.

11. Enfin, M. A soutient que la décision en litige présenterait un caractère disproportionné et porterait également une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France en soulignant les attaches familiales dont il y dispose. Toutefois, ainsi qu'il a été exposé au point 6, le requérant est divorcé de son épouse française et sans charge de famille et s'il réside chez sa sœur de nationalité française à la date de la décision contestée, il a toutefois vécu indépendamment de cette dernière durant de nombreuses années, tant lorsqu'il résidait en Tunisie que lorsqu'il était présent sur le territoire français. Ensuite, M. A a fait l'objet de trois condamnations pénales en France, ainsi qu'il ressort de son casier judiciaire, et il a été incarcéré à deux reprises notamment en dernier lieu de septembre 2020 à mars 2021. Dès lors, le préfet du Rhône a pu valablement retenir que l'intéressé constitue une menace pour l'ordre public de nature à justifier le prononcé d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois, laquelle ne présente pas, dans les circonstances de l'espèce, le caractère disproportionné invoqué, notamment eu égard à la situation personnelle et familiale de M. A, divorcé et sans charge de famille. Enfin, si le requérant souligne que cette décision le prive de la possibilité de maintenir des liens avec sa sœur et ses neveux présents en France compte tenu de l'impossibilité de retour durant deux ans, il est loisible à M. A, une fois qu'il aura quitté le territoire national, de solliciter l'abrogation de la décision attaquée puis de revenir régulièrement sur le territoire national. Il résulte de ces éléments que les moyens articulés par le requérant doivent être écartés.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que cette requête doit être rejetée, en ce comprises les conclusions aux fins d'annulation, d'injonction, d'astreinte et au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet du Rhône.

Délibéré après l'audience du 8 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

Mme Collomb, première conseillère,

M. Pineau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 août 2022.

Le rapporteur,

N. B

La présidente,

A. Baux

La greffière,

C. Réveillé

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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