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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2202909

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2202909

vendredi 8 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2202909
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantHASSID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés les 14 avril et 24 mai 2022, M. B C, représenté par Me Hassid, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 janvier 2022 par lequel le préfet du Rhône a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de quatre-vingt-dix jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône :

- à titre principal, en cas d'annulation de décision portant refus de titre de séjour, de lui délivrer un titre de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et ce, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

- à titre subsidiaire, en cas d'annulation de décision portant refus de titre de séjour pour illégalité externe ou de la seule décision portant obligation de quitter le territoire français, de lui délivrer une autorisation provisoire l'autorisant à travailler jusqu'à ce qu'il soit procédé à une nouvelle instruction de sa demande, dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir et ce, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

- de procéder à une nouvelle instruction de son dossier dans un délai de deux mois, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

- à titre infiniment subsidiaire, en cas d'annulation de la décision fixant le pays de destination, de l'assigner à résidence ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de séjour :

- elle méconnait les dispositions combinées des articles L. 425-9, R. 425-11 et R. 425-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée de vices de procédure :

- en l'absence de justification de la saisine du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;

- en l'absence de justification de ce que le médecin rapporteur n'a pas siégé au sein du collège de médecins de l'OFII ayant rendu l'avis en cause ;

- en l'absence de justification de ce que ledit avis a été rendu sous forme de délibération collégiale, l'avis devant comporter la signature des trois médecins ;

- en l'absence de justification de la compétence des trois médecins ayant signé l'avis en cause ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il souffre de plusieurs pathologies graves et que les soins nécessaires à son état de santé ne sont pas disponibles en Arménie ; le préfet du Rhône ne saurait justifier de la disponibilité des molécules prescrites par la production d'un document en anglais ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est insuffisamment motivée et est entachée à cet égard d'une erreur de droit en l'absence d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale par exception d'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations combinées des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; cette mesure n'est ni nécessaire ni proportionnée ; elle est ainsi entachée d'une " erreur manifeste d'appréciation " tant dans son principe que dans sa durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 mai 2022, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il pourra être procédé à une substitution de base légale dès lors que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pouvait être prise sur le fondement des dispositions des articles L. 612-6 à L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le requérant a fait l'objet en 2018 d'une précédente meure d'éloignement ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté du 5 janvier 2017 fixant les orientations générales pour l'exercice par les médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, de leurs missions, prévues à l'article L. 313-11 (11°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme A a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né le 15 janvier 1953, de nationalité arménienne, déclare être entré en France, le 3 avril 2016. Sa demande d'asile a été rejetée tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), le 30 septembre 2016 que par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), le 14 janvier 2017; la demande de réexamen de sa demande d'asile sera également rejetée le 13 juin 2017, par l'OFPRA, puis le 13 septembre 2018 par la CNDA. Le 31 janvier 2018, l'intéressé a fait l'objet d'un premier arrêté portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français. Le 5 octobre 2020, M. C a sollicité la délivrance d'une carte de séjour temporaire au titre de son état de santé. Par un arrêté du 14 janvier 2022, dont le requérant demande au tribunal de prononcer l'annulation, le préfet du Rhône a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de quatre-vingt-dix jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ". L'article R. 425-11 du même code dispose : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. () ". Enfin, l'article 4 de l'arrêté du 5 janvier 2017 susvisé prévoit : " Les conséquences d'une exceptionnelle gravité résultant d'un défaut de prise en charge médicale, mentionnées au 11° de l'article L. 313-11 du CESEDA, sont appréciées sur la base des trois critères suivants : degré de gravité (mise en cause du pronostic vital de l'intéressé ou détérioration d'une de ses fonctions importantes), probabilité et délai présumé de survenance de ces conséquences./ Cette condition des conséquences d'une exceptionnelle gravité résultant d'un défaut de prise en charge doit être regardée comme remplie chaque fois que l'état de santé de l'étranger concerné présente, en l'absence de la prise en charge médicale que son état de santé requiert, une probabilité élevée à un horizon temporel qui ne saurait être trop éloigné de mise en jeu du pronostic vital, d'une atteinte à son intégrité physique ou d'une altération significative d'une fonction importante. / Lorsque les conséquences d'une exceptionnelle gravité ne sont susceptibles de ne survenir qu'à moyen terme avec une probabilité élevée (pathologies chroniques évolutives), l'exceptionnelle gravité est appréciée en examinant les conséquences sur l'état de santé de l'intéressé de l'interruption du traitement dont il bénéficie actuellement en France (rupture de la continuité des soins). Cette appréciation est effectuée en tenant compte des soins dont la personne peut bénéficier dans son pays d'origine. ".

3. La partie qui justifie de l'avis d'un collège de médecins de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié et effectivement accessible dans le pays de renvoi.

4. Pour refuser d'admettre M. C au séjour, le préfet du Rhône s'est approprié les termes et le sens de l'avis du 4 mars 2021 par lequel le collège de médecins de l'OFII a estimé que l'état de santé de l'intéressé nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il pourra y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. En l'espèce, il est constant que M. C souffre de nombreuses pathologies et notamment d'une polypathologie invalidante du système cardiovasculaire, respiratoire et du système nerveux central ayant provoqué, en mars 2013, un infarctus du myocarde à la suite duquel des stents lui ont été posés sur trois vaisseaux sanguins, d'un syndrome d'apnée du sommeil central et sévère nécessitant la ventilation en pression positive continue (PPC), d'un trouble du rythme cardiaque récidivant, d'un anévrisme de l'artère communicante lui causant des maux de tête sévères et une amnésie temporaire, et enfin, d'un trouble dépressif entrainant des variations d'humeur et des troubles de la mémoire et de la concentration, ainsi qu'en attestent les compte-rendu d'un médecin généraliste en date des 29 novembre 2018 et 22 février 2022, synthétisant les compte-rendu des 6 février, 29 décembre 2014, 20 janvier et 20 juin 2015 faits par des pneumologues, un neurologue, un psychiatre et un spécialiste de médecine interne. En outre, alors qu'il ressort des pièces du dossier et notamment des ordonnances versées au débat en date des 23 octobre 2019, du 5 mars, des 5 et 6 mai 2020 et du 9 avril 2021, que le traitement de M. C se compose de la prise quotidienne de perindopril, d'asprine protect, de bisoprolol, de rouvastamine et d'escitalopram, pour remettre en cause l'avis du collège des médecins de l'OFII, l'intéressé verse au débat, des captures d'écran de la plateforme de recherche des médicaments commercialisés en Arménie faisant état de ce que le perindopril, la rouvastamine et le seroplex n'y sont pas commercialisés, ainsi qu'en justifie également pour la dernière molécule en cause, un courriel des laboratoires Lunbeck du 31 mars 2022, Si le préfet du Rhône verse en défense la fiche de renseignement sur l'Arménie, qu'elle date de 2018 sans en justifier, indiquant que le Perindoril serait disponible en Arménie, M. C soutient, sans être contredit, que si cette molécule est effectivement présente dans le Triplixam, ce médicament qui conjugue trois molécules différentes ne saurait lui être administré dès lors qu'ainsi qu'en atteste un avis défavorable à sa prise en charge par la solidarité nationale du 4 septembre 2019 de la commission de la transparence de la Haute Autorité de Santé (HAS), produit par le requérant, son efficacité n'a pas été jugée suffisante. Par ailleurs, si l'autorité administrative fait valoir que le Prestance contenant du Perindoril, ces deux molécules seraient substituables, ainsi qu'en fait état l'intéressé, sans être davantage contredit, la molécule de Prestance présente un dosage plus élevé en Perindoril que le médicament initialement prescrit en France. Enfin, le requérant soutient également sans être contredit, d'une part, que si la Rouvastatine constitue la substance active du Crestor, aucune de ces deux molécules ne figurent sur la liste des médicaments enregistrés en Arménie et notamment pas sur la liste fournie par le préfet du Rhône et d'autre part, qu'ainsi qu'il en justifie en versant au débat un courriel du 31 mars 2022 de l'entreprise pharmaceutique fabricante, le Seroplex n'est pas commercialisé en Arménie

5. Ainsi, il résulte de l'ensemble de ces éléments, que M. C contredisant utilement l'avis du collège de médecins de l'OFII justifie de ce qu'il ne pourra pas effectivement bénéficier du traitement indispensable à son état de santé en cas de retour dans son pays d'origine et de ce qu'existe en cas d'interruption dudit traitement la forte probabilité d'une atteinte à son intégrité physique ou d'une altération significative d'une fonction importante, et qu'ainsi, en faisant valoir qu'il existait en Arménie un traitement équivalent et approprié à celui proposé en France à M. C et en refusant de procéder au renouvellement de son titre de séjour, le préfet du Rhône a fait une inexacte application des dispositions combinées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 4 de l'arrêté du 5 janvier 2017 susvisé.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision portant refus de renouvellement de son titre de séjour ensemble celle des décisions subséquentes portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination, et prononçant à son encontre une interdiction de quitter le territoire français de douze mois.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu par le présent jugement, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Rhône de délivrer à M. C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", en application des dispositions susmentionnées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et ce dans un délai de deux mois, à compter de la date de notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros, à verser à Me Hassid, avocate de M. C, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E:

Article 1er : L'arrêté du 14 janvier 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Rhône de délivrer à M. C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Hassid une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Hassid renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Hassid et au préfet de du Rhône.

Délibéré après l'audience du 24 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

Mme Collomb, première conseillère,

M. Pineau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2022.

La présidente-rapporteure,

A. A L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

C. Collomb

La greffière,

N. Boumedienne

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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