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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2202912

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2202912

vendredi 8 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2202912
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantVRAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 avril 2022, Mme C B épouse F représentée par Me Vray, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 27 décembre 2021 par lequel le préfet du Rhône a procédé au retrait de sa carte de résident valide du 11 octobre 2016 au 10 octobre 2026, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de quatre-vingt-dix jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône :

- à titre principal, de lui restituer sa carte de résident en qualité de parent d'enfant français, ou subsidiairement de lui délivrer un titre " vie privée et familiale " dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

- à titre subsidiaire, de la mettre en possession d'une autorisation provisoire de séjour dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et de réexaminer sa situation dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, ce sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Mme F soutient que :

1°) s'agissant des décisions portant retrait de la carte de résident et obligation de quitter le territoire français :

- elles sont intervenues au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'en méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, elle n'a pas été mise à même de présenter ses observations et a été privé d'une garantie ;

- elles sont insuffisamment motivées au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit en l'absence d'un examen particulier de sa situation ;

- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation dès lors que l'administration n'apporte pas la preuve, qui lui incombe, de l'existence de la fraude ;

- elles méconnaissent les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles méconnaissent les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

2°) s'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation tant dans son principe que dans sa durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 mai 2022, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E,

- et les observations de Me Paquet, substituant Me Vray, représentant Mme F.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, née le 1er juin 1986, de nationalité nigériane, est entrée irrégulièrement en France, le 18 septembre 2007. Sa demande d'asile a été rejetée tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), les 29 janvier 2008 et 12 août 2009, que par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), les 3 juillet 2008 et 2 mars 2010. L'intéressée a fait l'objet de deux arrêtés portant obligation de quitter le territoire français, les 7 août 2008 et 2 juillet 2010, dont la légalité a été confirmée par deux jugements du tribunal des 9 décembre 2008 et 14 octobre 2010. Le 28 décembre 2012, l'intéressée a sollicité son admission au séjour en qualité de parent d'un enfant français et a bénéficié de la délivrance d'une carte de séjour temporaire qui sera renouvelée jusqu'au 30 septembre 2016. En suivant, Mme F s'est vue délivrer une carte de résident en qualité de parent d'un enfant français valide du 11 octobre 2016 au 10 octobre 2026. Par un arrêté du 27 décembre 2021, dont la requérante demande au tribunal de prononcer l'annulation, le préfet du Rhône a procédé au retrait de cette carte, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de quatre-vingt-dix jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux terme de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration : " L'administration ne peut abroger ou retirer une décision créatrice de droits de sa propre initiative ou sur la demande d'un tiers que si elle est illégale et si l'abrogation ou le retrait intervient dans le délai de quatre mois suivant la prise de cette décision ". L'article L. 241-2 du même code dispose : " Par dérogation aux dispositions du présent titre, un acte administratif unilatéral obtenu par fraude peut être à tout moment abrogé ou retiré ". Il appartient à l'administration d'établir la preuve de la fraude, tant s'agissant de l'existence des faits matériels l'ayant déterminée à délivrer l'acte que de l'intention du demandeur de la tromper.

3. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est, en principe, opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français ou opérer le retrait d'un titre de séjour indûment délivré.

4. Pour procéder au retrait de la carte de résident de Mme F, le préfet du Rhône a relevé, d'une part, que l'intéressée ne justifiait pas de ce que le père, de nationalité française, participait effectivement à l'éducation et à l'entretien de son enfant depuis sa naissance, d'autre part, qu'étant en Italie durant la période de conception de l'enfant, qui porte en second prénom son nom de famille, l'époux de Mme F, avec lequel elle s'est mariée le 28 novembre 2015 et avec lequel elle a eu deux enfants nés respectivement les 2 juillet 2014 et 6 février 2016, pourrait être le père du jeune D A et enfin, que Mme F n'avait effectué des démarches auprès du juge aux affaires familiales s'agissant de son fils français, qu'après avoir été informée de la procédure diligentée par la préfecture visant au retrait de sa carte de résident. Toutefois, la requérante conteste le caractère frauduleux de la reconnaissance de son enfant en versant au dossier une attestation de la marraine de l'enfant affirmant qu'elle a choisi le second prénom F par " pure coïncidence ", ainsi qu'une capture d'écran d'un site Internet relatif à la fréquence des prénoms dont il ressort que le prénom F a connu un pique de fréquence autour de l'année 2010, l'enfant étant né en 2013. Ainsi, cette circonstance ne saurait démontrer que le futur époux de la requérante serait le père de cet enfant. En outre, si le préfet du Rhône a relevé que son futur époux était susceptible de se trouver sur le territoire français à la date de conception de l'enfant dans la mesure où son passeport, valide du 8 février 2013 au 7 février 2018, avait été délivré à Paris, cette hypothèse ne saurait davantage démontrer, en l'absence de tout élément précis et documenté, qu'il serait le père de l'enfant en cause et que la reconnaissance de cet enfant par un ressortissant français revêtirait un caractère frauduleux. Si le préfet du Rhône évoque également l'hypothèse que le couple aurait pu entretenir une relation et concevoir un enfant bien avant la naissance de leur première fille en juillet 2014 dans la mesure où le futur époux de la requérante se trouvait en Italie entre 2010 et 2013, il ne produit cependant aucun élément susceptible d'accréditer cette hypothèse alors qu'il ressort des pièces du dossier que la requérante avait déclaré être entrée en France dès septembre 2007 et que son futur époux avait pour sa part déclaré n'y être entré qu'en septembre 2013. Si s'agissant du père français de l'enfant, Mme F indique qu'elle s'en est séparée quelques mois après la naissance, le père ayant ensuite espacé ses visites jusqu'à ne plus donner de nouvelles et déménager sans laisser d'adresse, cette nouvelle circonstance tirée de ce que le père de nationalité française ne participerait ni à l'entretien ni à l'éducation de son fils, ne saurait permettre davantage de conclure au caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité. Enfin, si le préfet a fait mention dans l'arrêté attaqué de ce que le procureur de la République a été saisi le 19 octobre 2021 de cette reconnaissance de paternité frauduleuse, il ne produit aucun élément permettant d'en justifier, ni a fortiori d'éléments faisant état des suites données à cette saisine. Ainsi en l'absence d'éléments suffisamment précis établissant la fraude invoquée, Mme F est fondée à soutenir qu'en lui retirant sa carte de résident au motif que celle-ci aurait été obtenue consécutivement à une reconnaissance frauduleuse de son premier enfant par un ressortissant français, le préfet du Rhône a méconnu les dispositions de l'article L. 241-2 du code des relations entre le public et l'administration.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme F est fondée à demander l'annulation de la décision portant retrait de sa carte de résident ainsi que, par voie de conséquence, celle des décisions portant obligation de quitter le territoire français dans le délai de quatre-vingt-dix jours, fixant le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement que le préfet du Rhône procède à la restitution de la carte de résident de Mme F. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Rhône d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une quelconque astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Mme F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à Me Vray, avocate de Mme F, d'une somme de 1 000 euros à ce titre, sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 27 décembre 2021 du préfet du Rhône est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Rhône de restituer à Mme F sa carte de résident dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : : L'Etat versera à Me Vray une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme F est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B épouse F, à Me Vray et au préfet du Rhône.

Délibéré après l'audience du 24 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

Mme Collomb, première conseillère,

M. Pineau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2022.

Le rapporteur,

N. E

La présidente,

A. Baux

La greffière,

N. Boumedienne

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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