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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2202919

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2202919

mardi 9 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2202919
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantLAWSON BODY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 avril 2022, M. A E alias M. B C, représenté par Me Lawson Body, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 décembre 2021 par lequel la préfète de la Loire a refusé de l'admettre au séjour, a assorti ce refus de l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Loire :

- à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard,

- à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard, en lui délivrant, durant cet examen, une autorisation provisoire de séjour ;

- de faire procéder à la suppression de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat.

M. E soutient que :

1°) s'agissant de la décision portant refus de séjour :

- elle est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en l'absence de saisine du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 431-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le refus de renouvellement de son titre de séjour n'a pas été préalablement soumis à l'avis de la commission du titre de séjour ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 412-5, L. 432-1 et L. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en l'absence de toute menace pour l'ordre public ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

2°) s'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

3°) s'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

4°) s'agissant de la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par une ordonnance du 19 avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er juin 2022.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté du 5 janvier 2017 fixant les orientations générales pour l'exercice par les médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, de leurs missions, prévues à l'article L. 313-11 (11°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant géorgien né le 24 janvier 1977, également connu sous l'identité de B C et ayant indiqué être de nationalité russe, est entré irrégulièrement en France en mars 2007. Ses demandes d'asile, présentées sous l'identité de C, ont été rejetées tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), les 6 décembre 2007 et 22 août 2008 que par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), les 13 juin 2008 et 17 mai 2010. Par un arrêté du 24 septembre 2008, l'intéressé a fait l'objet, sous l'identité de C, de décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français. Toutefois, l'intéressé a bénéficié de la délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade, valable du 12 décembre 2010 au 11 novembre 2011. Sous l'identité de M. E, ce titre de séjour lui a été renouvelé, l'intéressé ayant bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle du 6 juillet 2017 au 5 juillet 2021. Le 3 mai 2021, M. E a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Par un arrêté en date du 15 décembre 2021, la préfète de la Loire a refusé de renouveler son titre de séjour, a assorti ce refus de l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. M. E demande au tribunal de prononcer l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de séjour de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée - UE ". Aux termes de l'article L. 432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ". Lorsque l'administration expose un motif lié à la menace à l'ordre public pour refuser de faire droit à la demande de l'intéressé, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.

3. Pour refuser le renouvellement du titre de séjour délivré à M. E en qualité d'étranger malade, la préfète de la Loire a estimé que sa présence constituait une menace pour l'ordre public après avoir relevé les sept condamnations dont il avait fait l'objet par le tribunal correctionnel de Saint Etienne entre février 2008 et septembre 2017. Il ressort effectivement du casier judiciaire de M. E, produit par la préfète en défense, que le requérant a été condamné par le tribunal correctionnel précité, d'abord le 27 février 2008 à trois mois d'emprisonnement avec sursis pour fait de vol intervenu le 14 septembre 2007, puis le 27 avril 2010 à 300 euros d'amende pour détention frauduleuse de faux documents administratifs, ensuite le 12 juillet 2011 à deux mois d'emprisonnement pour des faits de vols en réunion intervenus le 18 mars 2011, à nouveau le 11 janvier 2012 à une amende de 300 euros pour des faits d'outrages à un agent d'exploitation de réseau de transport commis le 7 juillet 2011, puis à 150 euros d'amende le 18 novembre 2013 pour des faits de vols intervenus le 29 août 2013, puis à un mois d'emprisonnement le 13 janvier 2017 pour refus d'obtempérer à une sommation de s'arrêter et violence sur personne dépositaire de l'autorité publique sans incapacité, et enfin à six mois d'emprisonnement le 27 septembre 2017 pour outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique et violence sur personne dépositaire de l'autorité publique sans incapacité, faits commis le 19 septembre 2017. Toutefois, les condamnations précitées ont été prononcées, à l'exception de celle du 27 septembre 2017, pour des faits intervenus avant que M. E ne bénéficie, en dernier lieu, de la délivrance d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 6 juillet 2017 au 5 juillet 2021, et il ne ressort pas des pièces du dossier, et il n'est d'ailleurs nullement invoqué en défense, que le requérant aurait fait l'objet de nouvelles condamnations depuis 2017, soit depuis plus de quatre ans à la date de la décision en litige. Outre le caractère ancien des agissements du requérant et l'absence de réitération, il ressort également du bulletin numéro 2 du casier judiciaire de l'intéressé, délivré le 7 mai 2021, que l'ensemble des peines prononcées à son encontre ont été exécutées. Dans ces conditions, M. E est fondé à soutenir qu'en refusant de renouveler son titre de séjour au motif que son comportement constituait, à la date de la décision attaquée, une menace pour l'ordre public, la préfète de la Loire a fait une inexacte application des dispositions des articles L. 412-5 et L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. / Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée ().

5. Il est constant que par une demande présentée le 3 mai 2021, M. E a sollicité le renouvellement de son titre de séjour délivré en qualité d'étranger malade, lequel était valable jusqu'au 5 juillet 2021. Or, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni des pièces produites en défense que la préfère de la Loire aurait consulté le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) et que l'avis médical prévu par les dispositions précitées aurait été émis au cours de l'instruction de la demande de M. E afin que soient évalués l'état de santé du requérant, les possibles conséquences d'un éventuel défaut de prise en charge médicale et le cas échéant, la possibilité pour le requérant d'être soigné dans son pays d'origine. Or, ce vice de procédure, qui a privé l'intéressé d'une garantie et dont il n'est pas certain qu'il n'ait pu influencer le sens de la décision portant refus de séjour, est de nature à l'entacher d'illégalité, M. E étant ainsi également fondé à en demander l'annulation pour ce second motif.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. E est fondé à demander l'annulation de la décision portant refus de renouvellement de titre de séjour ainsi que celles, par voie de conséquence, des décisions subséquentes portant obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, fixant le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. D'une part, eu égard aux motifs d'annulation retenus et après examen des autres moyens, le présent jugement implique nécessairement que la demande de M. E soit réexaminée, conformément aux dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, il y lieu d'enjoindre à la préfète de la Loire d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte. Dans l'attente, M. E sera muni d'une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sans qu'il soit nécessaire de prononcer une quelconque astreinte.

8. D'autre part, l'exécution du présent jugement, qui annule la décision portant interdiction de retour sur le territoire français implique également que l'autorité administrative efface le signalement à fin de non-admission dans le système d'information Schengen dont M. E fait l'objet en conséquence de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Il y a donc lieu d'enjoindre à la préfète de la Loire de faire procéder à cet effacement, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Lawson Body, avocat de M. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lawson-Body d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 15 décembre 2021 de la préfète de la Loire est annulé.

Article 2: Il est enjoint à la préfète de la Loire de réexaminer la situation de M. E, conformément aux dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, et dans l'attente, de lui remettre, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète de la Loire de faire procéder à l'effacement du signalement à fin de non-admission de M. E dans le système d'information Schengen, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Lawson Body une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Me Lawson-Body et à la préfète de la Loire.

Délibéré après l'audience du 8 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

Mme Collomb, première conseillère,

M. Pineau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 août 2022.

Le rapporteur,

N. D

La présidente,

A. Baux

La greffière,

C. Réveillé

La République mande et ordonne à la préfète de la Loire en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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