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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2203188

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2203188

vendredi 30 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2203188
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantRENOUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 avril 2022, le préfet du Rhône demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 mars 2022 par lequel la maire de Vénissieux a décidé, durant la période du 1er avril au 31 octobre 2022, sur le territoire de la commune, que toute mesure de nature à priver une personne physique de son lieu de résidence, et notamment toute mesure d'expulsion, devra être précédée d'un relogement de la personne concernée et, qu'au plus tard dans un délai de vingt-quatre heures avant toute mesure d'expulsion, le préfet sera tenu de transmettre à la maire la justification du relogement préalable de la personne concernée, que le concours de la force publique ait été requis ou non, à l'exception des procédures visant des personnes exerçant des activités illégales ou contraires à l'ordre public ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Vénissieux la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le préfet du Rhône soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente dès lors que :

* il ne relève pas des pouvoirs de police administrative du maire prévus par l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales,

* il intervient dans un domaine pour lequel aucune disposition législative ou réglementaire ne confère un pouvoir d'intervention au maire,

* les dispositions des articles L.153-1 et L. 411-1 du code des procédures civiles d'exécution confèrent aux seules autorités de l'Etat la définition des modalités selon lesquelles il prête concours à l'exécution des décisions de justice et le cas échéant des cas dans lesquels, en raison de considérations impérieuses tenant à l'ordre public ou à l'atteinte à la dignité humaine, il peut décider de différer ou de refuser ce concours,

* le maire ne peut exiger, en application des dispositions de l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution que toute mesure d'expulsion soit précédée d'une transmission au maire de la justification d'une obligation de relogement ;

- l'arrêté attaqué viole l'autorité de chose jugée, dès lors qu'il fait obstacle aux expulsions locatives résultant de décisions judiciaires, porte atteinte à l'indépendance des juges et viole le principe constitutionnel de séparation des pouvoirs issu de l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 ;

- il est entaché d'erreur de droit dès lors que la maire ne peut s'immiscer dans l'exercice d'une mission du représentant de l'Etat dans le département en invoquant un risque pour la dignité humaine, notamment en s'appuyant sur des considérations générales sans élément tangible et circonstancié ;

- il est entaché d'un détournement de pouvoir dès lors qu'il est sans rapport avec les objectifs visés par l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales, qu'aucune circonstance particulière ne peut justifier l'adoption d'une mesure de police et qu'il répond à des préoccupations politiques ou sociales.

Par un mémoire en défense, enregistré au greffe le 2 septembre 2022, la maire de la Vénissieux, représentée par la Selarl Cabinet Fabrice Renouard (Me Renouard) conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du préfet du Rhône le versement de la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La commune soutient que :

- la France rencontre une crise économique et sociale exceptionnellement grave caractérisée par la hausse des prix de l'énergie et de l'alimentation qui affecte particulièrement les populations les plus défavorisées ;

- cette crise économique et sociale résulte d'évènement imprévisibles, en l'espèce les conséquences de l'épidémie de covid-19 et la guerre en Ukraine depuis le 24 février 2022 ;

- ces circonstances exceptionnelles rendaient impérieuse l'adoption de l'arrêté en litige compte tenu des circonstances locales propres à la commune de Vénissieux, dont la population particulièrement vulnérable est exposée ;

- la situation de déshérence dans laquelle sont laissées les personnes victimes d'expulsion locatives peut caractériser une atteinte à la dignité de la personne humaine constitutive d'un trouble à l'ordre public imposant l'édiction de l'arrêté ;

- l'arrêté attaqué vise à préserver la sécurité publique dès lors que des risques de violence existent en cas d'expulsions.

Par une ordonnance du 6 octobre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 3 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- la loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 :

- la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 ;

- la loi n° 98-657 du 29 juillet 1998 :

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Arnould, rapporteur public,

- et les observations de Me Verrier, substituant Me Renouard, représentant la commune de Vénissieux.

Considérant ce qui suit :

1. Le préfet du Rhône demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 31 mars 2022 par lequel la maire de la commune de Vénissieux a décidé que, pendant la période du 1er avril au 31 octobre 2022, toute mesure de nature à priver une personne physique de son lieu de résidence, et notamment toute mesure d'expulsion, devra être précédée d'un relogement de la personne concernée et, qu'au plus tard dans un délai de 24 heures avant toute mesure d'expulsion, le préfet sera tenu de transmettre à la maire la justification du relogement préalable de la personne concernée, que le concours de la force publique ait été requis ou non, à l'exception des expulsions de personnes s'adonnant à des activités contraires à l'ordre public ou illégales.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 2212-1 du code général des collectivités territoriales : " Le maire est chargé () de la police municipale () ". Aux termes de l'article L. 2212-2 du même code : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. () ,

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 411-1 du code des procédures civiles d'exécution : " Sauf disposition spéciale, l'expulsion ou l'évacuation d'un immeuble ou d'un lieu habité ne peut être poursuivie qu'en vertu d'une décision de justice ou d'un procès-verbal de conciliation exécutoire et après signification d'un commandement d'avoir à libérer les locaux. " Aux termes de l'article L. 153-1 du même code : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. "

4. Il résulte des dispositions précitées qu'il appartient aux seules autorités de l'Etat de définir les modalités selon lesquelles ce dernier assume son obligation de prêter le concours de la force publique à l'exécution des décisions de justice et, le cas échéant, dans le cas où des considérations impérieuses tenant à l'ordre public ou à des risques d'atteinte à la dignité humaine le justifieraient, de décider, après un examen particulier de chaque cas, de différer ou de refuser ce concours, sans préjudice du droit à réparation du bénéficiaire du jugement dont l'exécution est demandée. Pour sa part, le maire ne tient d'aucune disposition constitutionnelle ou législative, et notamment de l'articles 1er de la loi du 29 juillet 1998 d'orientation relative à la lutte contre les exclusions, de l'article 1er de la loi du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement ou de l'article 1er de la loi du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs, le pouvoir de faire obstacle à l'exécution d'une décision de justice en subordonnant son exécution à un relogement préalable de la personne concernée. Au contraire, l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution attribue à l'Etat, et à lui seul, la charge de prêter le concours de la force publique à l'exécution des décisions de justice et d'en définir les modalités. Par ailleurs, la commune de Vénissieux ne peut pas davantage se prévaloir des dispositions des articles L. 2212-1 et L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales pour prétendre que sa maire avait le pouvoir d'interdire les expulsions locatives sans relogement préalable au motif qu'existeraient des risques pour la sécurité publique ou des risques d'atteinte à la dignité de la personne humaine. En effet, ainsi qu'il a été exposé, il appartient à l'Etat de décider, après un examen particulier de chaque cas et sous le contrôle du juge, de la possibilité de différer ou de refuser le concours de la force publique à l'exécution d'une décision d'expulsion lorsqu'existent des risques pour la sécurité publique ou une atteinte à la dignité humaine. A cet égard, si la commune invoque l'existence de circonstances exceptionnelles liées aux difficultés financières exacerbées par les conséquences de la crise sanitaire, du conflit en Ukraine et de l'accélération de l'inflation, ces phénomènes n'affectent pas exclusivement les habitants de la commune de Vénissieux et ne peuvent justifier que la maire s'affranchisse des règles de compétence fixées par la loi. Il résulte ainsi de l'ensemble de ces éléments que la maire de la commune de Vénissieux a méconnu le champ de sa compétence en édictant l'arrêté en litige. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens du déféré, le préfet du Rhône est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 31 mars 2022 de la maire de la commune de Vénissieux.

Sur les frais du litige :

5. En premier lieu, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, soit condamné à payer la somme réclamée par la commune de Vénissieux au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

6. En second lieu, si une personne publique qui n'a pas eu recours au ministère d'avocat peut néanmoins demander au juge le bénéfice de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais spécifiques exposés par elle à l'occasion de l'instance, elle ne saurait se borner à faire état d'un surcroît de travail de ses services et doit faire état précisément des frais qu'elle aurait exposés pour défendre à l'instance.

7. En l'espèce, le préfet du Rhône, qui n'a pas eu recours au ministère d'avocat, fait valoir les annulations réitérées qui ont été prononcées à l'encontre des arrêtés antérieurement édictés par la commune de Vénissieux et les frais engendrés par l'introduction de la requête, notamment un temps de travail d'une semaine d'un agent de catégorie A, et les coûts de structure nécessairement induits par le traitement de ce déféré. Toutefois, en invoquant un surcroit de travail de la part des agents et l'utilisation de consommables et de fluides, le préfet du Rhône ne justifie pas des frais qu'il aurait exposés dans le cadre de la présente instance. Par suite, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 31 mars 2022 de la maire de la commune de Vénissieux est annulé.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié au préfet du Rhône et à la commune de Vénissieux.

Délibéré après l'audience du 16 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

M. Pineau, premier conseiller,

M. Gueguen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 décembre 2022.

Le rapporteur,

N. A

La présidente,

A. Baux

La greffière,

S. Rolland

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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