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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2203570

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2203570

mardi 11 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2203570
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantSCP FROMONT BRIENS LYON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 10 mai 2022, enregistrée le 11 mai 2022 au greffe du tribunal, le président de la 7ème chambre du tribunal administratif de Grenoble a transmis au tribunal la requête présentée par M. D.

Par une requête enregistrée au greffe du tribunal administratif de Grenoble le 29 avril 2022, et des mémoires enregistrés le 1er juillet 2022 et le 13 avril 2023, M. A D, représenté par Me Wetzel (Cabinet Legipass Avocats), demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 15 septembre 2021 par laquelle l'inspecteur du travail a autorisé son licenciement pour motif disciplinaire, ainsi que la décision du 25 mai 2022 par laquelle le ministre en charge du travail a rejeté son recours hiérarchique ;

2°) d'enjoindre à l'autorité administrative compétente de refuser le licenciement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'inspecteur du travail ayant mené une contre-enquête dans le cadre de l'examen du recours hiérarchique était territorialement incompétent ;

- la procédure menée par l'inspecteur du travail n'a pas respecté le principe du contradictoire ;

- le comité social et économique a été irrégulièrement consulté ;

- il était irrégulièrement composé ;

- la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie ;

- il existe un lien entre la demande d'autorisation de licenciement et son mandat.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mars 2023, le ministre du travail, du plein-emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 16 mars 2023 et le 19 avril 2023, ce dernier n'ayant pas été communiqué, la société BASF Agri-Production, représentée par la SCP Fromont Briens (Me Perilli), conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de M. D en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Boulay, première conseillère,

- les conclusions de M. Habchi, rapporteur public,

- et les observations de Me Wetzel, représentant M. D, et de Me Delattre, substituant Me Perilli, représentant la société BASF Agri-Production.

Considérant ce qui suit :

1. La société BASF Agri-Production a sollicité l'autorisation de licencier pour faute grave M. D, recruté le 14 mai 1991 et exerçant des fonctions de coordinateur d'équipe sur le site de Genay, dans le département du Rhône, et titulaire du mandat de représentant syndical au comité social et économique. Par une décision du 15 septembre 2021, l'inspectrice du travail de la septième section de l'unité interdépartementale de l'Isère a accordé l'autorisation sollicitée. Le recours hiérarchique formé par M. D a été rejeté par la ministre en charge du travail, de manière implicite puis par une décision expresse du 25 mai 2022. M. D demande au tribunal d'annuler la décision de l'inspectrice du travail du 15 septembre 2021 autorisant son licenciement et la décision du 25 mai 2022 par laquelle le ministre chargé du travail a rejeté son recours hiérarchique.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, en vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des salariés qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail, et le cas échéant au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

3. En premier lieu, lorsque le ministre rejette le recours hiérarchique qui lui est présenté contre la décision de l'inspecteur du travail statuant sur la demande d'autorisation de licenciement formée par l'employeur, sa décision ne se substitue pas à celle de l'inspecteur. Par suite, s'il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre ces deux décisions, d'annuler, le cas échéant, celle du ministre par voie de conséquence de l'annulation de celle de l'inspecteur, des moyens critiquant les vices propres dont serait entachée la décision du ministre ne peuvent être utilement invoqués, au soutien des conclusions dirigées contre cette décision. Dès lors le moyen soulevé par M. D tiré de l'incompétence territoriale de l'inspecteur du travail en charge de la contre-enquête menée par la DREETS Auvergne Rhône-Alpes dans le cadre de l'instruction du recours hiérarchique doit être écarté comme inopérant.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 2421-4 du code du travail : " L'inspecteur du travail procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat. (). ". Le caractère contradictoire de l'enquête menée conformément aux dispositions mentionnées ci-dessus impose que le salarié protégé soit mis à même de prendre connaissance de l'ensemble des pièces produites par l'employeur à l'appui de sa demande, dans des conditions et des délais lui permettant de présenter utilement des observations, sans que la circonstance que le salarié est susceptible de connaître le contenu de certaines de ces pièces puisse exonérer l'inspecteur du travail de cette obligation qui constitue une garantie pour le salarié.

5. Il ressort des pièces du dossier que l'inspectrice du travail a procédé les 1er et 2 septembre 2021, dans le cadre de l'enquête contradictoire, à l'audition du requérant et son employeur ainsi que de plusieurs autres salariés de l'entreprise BASF Agri-Production. D'une part, si le salarié soutient ne pas avoir eu communication de l'arrêt de travail de M. B, versé au dossier par son employeur, cette pièce ne présentait pas un caractère déterminant, d'autre part, si M. C, victime de l'agression qui est reprochée au requérant, n'a pas été entendu par l'inspectrice, une telle absence d'audition de cet intérimaire, qui n'était plus présent dans l'entreprise à la date de l'enquête, ne permet pas de considérer que le caractère contradictoire de l'enquête aurait été méconnu.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 2421-10 du code du travail : " La demande d'autorisation de licenciement d'un membre de la délégation du personnel au comité social et économique ou d'un représentant de proximité est adressée à l'inspecteur du travail dans les conditions définies à l'article L. 2421-3. / Elle est accompagnée du procès-verbal de la réunion du comité social et économique. (). "

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que l'inspectrice du travail a reçu communication du procès-verbal de la réunion du comité social et économique, visé dans la décision attaquée, le 31 août 2021 et l'a transmis au salarié le même jour, lequel a formulé des observations le 8 septembre 2021. Il s'ensuit que l'inspectrice du travail avait ce procès-verbal à sa disposition au moment de prendre sa décision. Dès lors que cette communication est intervenue avant que l'inspectrice du travail ne prenne sa décision, la circonstance que ce procès-verbal aurait été adressé après la demande d'autorisation de licenciement étant sans incidence sur la régularité de la procédure, le moyen tiré du vice de la procédure interne à l'entreprise doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 2314-37 du code du travail : " Lorsqu'un délégué titulaire cesse ses fonctions pour l'une des causes indiquées à la présente section ou est momentanément absent pour une cause quelconque, il est remplacé par un suppléant élu sur une liste présentée par la même organisation syndicale que celle de ce titulaire. La priorité est donnée au suppléant élu de la même catégorie. S'il n'existe pas de suppléant élu sur une liste présentée par l'organisation syndicale qui a présenté le titulaire, le remplacement est assuré par un candidat non élu présenté par la même organisation. Dans ce cas, le candidat retenu est celui qui vient sur la liste immédiatement après le dernier élu titulaire ou, à défaut, le dernier élu suppléant. A défaut, le remplacement est assuré par le suppléant élu n'appartenant pas à l'organisation du titulaire à remplacer, mais appartenant à la même catégorie et ayant obtenu le plus grand nombre de voix. (). ".

9. Si M. D soutient que l'entreprise aurait dû faire droit à la demande de remplacement d'un membre titulaire du comité social et économique par un membre non-élu issu de la même liste syndicale, il ne ressort pas des pièces du dossier que le membre titulaire aurait cessé ses fonctions ou été momentanément indisponible pour participer à cette réunion. Dès lors, M. D n'est pas fondé à soutenir que le comité social et économique était irrégulièrement composé du fait de refus de son employeur de convoquer un membre non-élu de la liste CGT-FO.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 2421-3 du code du travail : " Le licenciement envisagé par l'employeur d'un membre élu à la délégation du personnel au comité social et économique titulaire ou suppléant ou d'un représentant syndical au comité social et économique ou d'un représentant de proximité est soumis au comité social et économique, qui donne un avis sur le projet de licenciement dans les conditions prévues à la section 3 du chapitre II du titre Ier du livre III. (). ".

11. Il ressort des pièces du dossier que les membres du comité social et économique ont été convoqués par un courriel du 20 juillet 2021 à la réunion extraordinaire du 26 juillet 2021 ayant pour objet de se prononcer sur le projet de licenciement de M. D, soit quatre jours après l'entretien préalable de l'intéressé, fixé le 22 juillet 2021. Ainsi, d'une part, les membres du comité social et économique ont été régulièrement convoqués à cette réunion et, d'autre part, M. D a disposé en l'espèce d'un délai suffisant pour préparer son audition devant le comité. Par ailleurs, la circonstance que cette réunion n'ait pas été enregistrée est sans incidence sur la régularité de son déroulement. Enfin, si M. D conteste la présentation des faits qui a été présentée aux membres du comité social et économique, il ressort des pièces du dossier qu'une note d'information comprenant le compte-rendu des auditions des salariés entendus lors de l'enquête interne et les éléments relatifs au constat d'huissier décrivant les images filmées par le dispositif de vidéo-surveillance des faits reprochés au requérant a été transmise aux membres du comité et que lors de la réunion la société BASF Agri-Production a brièvement rappelé les faits reprochés au requérant, sans affirmer avec certitude que la victime de l'agression aurait déposé plainte ou subi une interruption temporaire de travail, avant que les membres n'échangent sur le projet de licenciement et notamment sur les faits reprochés au requérant. Ainsi, le comité social et économique s'est prononcé sur le projet de licenciement qui lui était soumis en toute connaissance de cause, dans des conditions n'ayant pas faussé sa consultation

12. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 1235-1 du code du travail : " () le juge, à qui il appartient d'apprécier la régularité de la procédure suivie et le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. () / Si un doute subsiste, il profite au salarié. ".

13. En l'espèce, pour autoriser la société BASF Agri-Production à licencier M. D, l'inspectrice du travail a considéré que les faits tirés de ce que le 14 juillet 2021, le requérant a quitté son poste de travail sans badger, se soustrayant au dispositif de contrôle du temps de travail, et a donné des coups sur la voiture et agressé physiquement un autre salarié étaient établis, et que les faits d'agression physique, fautifs, étaient à eux-seuls d'une gravité suffisante pour autoriser son licenciement.

14. Il ressort des pièces du dossier, notamment des témoignages de salariés versés du dossier et du constat d'huissier précité, qu'une altercation verbale a eu lieu le 14 juillet 2021 entre 12h45 et 13h entre M. D, responsable d'équipe, M. C, ouvrier intérimaire, qui a insulté le requérant après s'être vu reproché de ne pas avoir correctement nettoyé les traces de produits chimiques présentes dans un atelier. Postérieurement à cette altercation, peu avant 13h25, M. D a quitté les locaux de l'entreprise, a attendu la sortie de M. C sur le parking de l'entreprise, en se dissimulant au niveau d'un local pour véhicules à deux-roues, et a porté deux coups de pied dans la voiture de M. C alors que celui-ci quittait le parking. Au moins deux salariés ont indiqué avoir assisté à la scène et ont témoigné des coups portés par M. D à M. C. En outre, l'exploitation des images de vidéo-surveillance a permis de voir M. D passer la main à travers la vitre ouverte du véhicule conduit par M. C. Enfin, la responsable d'agence intérim de M. C a attesté que celui-ci présentait le lendemain une trace de coup au visage, en l'espèce un œil poché. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir que la matérialité des faits qui lui sont reprochés ne serait pas établie.

15. En septième lieu, en dépit de l'ancienneté de M. D au sein de l'entreprise BASF Agri-Production et de l'absence d'antécédents disciplinaires le concernant, les faits de violence physique envers un agent intérimaire dont il était le supérieur hiérarchique en sa qualité de chef d'équipe, sont fautifs et d'une gravité suffisante pour justifier d'autoriser son licenciement. Dès lors, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que l'inspectrice du travail a pris la décision attaquée.

16. En huitième et dernier lieu, aux termes de l'article R. 2421-16 du code du travail : " L'inspecteur du travail et, en cas de recours hiérarchique, le ministre examinent notamment si la mesure de licenciement envisagée est en rapport avec le mandat détenu, sollicité ou antérieurement exercé par l'intéressé. "

17. Pour soutenir qu'il existe un lien entre son mandat et le licenciement envisagé, M. D se prévaut de divers incidents entre des membres de son syndicat et la direction de l'entreprise, toutefois, les faits invoqués, en l'espèce des moqueries envers un salarié en raison de son nom de famille, une rixe entre deux salariés de deux syndicats différents et la mise à pied d'un salarié pour des motifs comportementaux, outre qu'ils ne caractérisent pas une discrimination syndicale sont antérieurs à son propre mandat et ne le concernent pas à titre individuel. Enfin, il n'est pas établi que le syndicat de M. D n'aurait pas pu disposer d'un local adapté pour y mener ses activités. Par suite, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que l'inspectrice du travail a écarté l'existence d'un lien entre le mandat du requérant et la demande d'autorisation de le licencier.

18. Il résulte de tout ce qui précède que de M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'inspectrice du travail du 15 septembre 2021, ni de celle du ministre en charge du travail du 25 mai 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par M. D au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du requérant la somme demandée par la société BASF Agri-Production au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : Le requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la société BASF Agri-Production présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à la société BASF Agri-Production et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Copie en sera adressée à la Direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Auvergne Rhône-Alpes.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Soubié, première conseillère,

Mme Boulay, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2023.

La rapporteure,

P. Boulay

La présidente,

V. Vaccaro-Planchet La greffière,

S. Rivoire

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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