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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2203781

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2203781

mercredi 17 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2203781
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantGILLIOEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n°2202988 du 19 mai 2022, la présidente de la 1ère chambre du tribunal administratif de Grenoble a transmis, en application des dispositions de l'article R. 312-8 du code de la justice administrative, les conclusions de la requête de M. A C dirigées contre l'arrêté du 14 mai 2022 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a prononcé une mesure d'éloignement à son encontre et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une période d'un an.

Par une requête, enregistrée le 20 mai 2022 sous le n°2203781, M. A C, représenté par Me Gillioen, demande au tribunal administratif de Lyon dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 14 mai 2022 par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et lui a en outre opposé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. C soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- le préfet a méconnu son droit général d'être entendu garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'arrêté attaqué souffre d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;

- la mesure d'éloignement est insuffisamment motivée en fait et en droit ;

- le préfet ne pouvait légalement se fonder sur le 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour procéder à son éloignement ; il n'est en effet pas soumis à l'obligation de visa de court séjour pour entrer sur le territoire français ;

- l'autorité administrative a entaché son arrêté d'une erreur de fait dès lors qu'il n'est pas célibataire et a eu quatre enfants avec son épouse qui réside à Mably (Loire) ;

- la décision portant éloignement méconnaît aussi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle a été édictée en violation des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée sur ce point d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est illégale, par voie d'exception ;

- elle méconnaît également les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code précité et est sur ce point entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité dont est entachée la mesure d'éloignement ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an est contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle ;

- le préfet qui a entaché cette décision d'une erreur de fait quant à sa situation familiale sur le territoire français, a en outre, méconnu les dispositions des articles L. 612-6 du code précité ;

- la mesure d'interdiction est contraire à l'intérêt supérieur des enfants de ses enfants.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 juillet 2022, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, ensemble le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle le préfet de la Haute-Savoie n'était ni présent ni représenté.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Habchi, magistrat désigné ;

- les observations de Me Nicolas, substituant Me Gillioen, qui rappelle la situation familiale de l'intéressé, également présent et assisté d'un interprète en langue albanaise, notamment la présence de sa famille et de ses enfants en France (Loire), en situation régulière.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant serbe né le 2 janvier 1982, est entré en France pour la dernière fois le 15 décembre 2021, par l'aéroport de Genève-Cointrin (Suisse), et ce muni de son passeport biométrique valide jusqu'en 2031. L'intéressé a été interpellé par la police aux frontières d'Annemasse (Haute-Savoie), le 14 mai 2022, et a été auditionné pour vérification du droit au séjour. Estimant que M. C ne bénéficiait pas d'un droit de se maintenir sur le territoire national, le préfet de la Haute-Savoie a, par un arrêté du 14 mai 2022 pris sur le fondement des dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prononcé une mesure d'éloignement à son encontre. Par la présente requête, M. C demande au tribunal de prononcer l'annulation des décisions en date du 14 mai 2022 par lesquelles l'autorité administrative l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et lui a en outre opposé une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête :

2. Il ressort, en premier lieu, des pièces versées aux débats que pour fonder la mesure d'éloignement contestée, le préfet de la Haute-Savoie a estimé, sur le fondement du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que M. C se maintenait sur le territoire français de manière irrégulière, car démuni de tout visa ou document de séjour. Si M. C expose qu'il a, il est vrai, un droit au séjour dans l'espace " Schengen " d'une durée de 90 jours, dès lors qu'il dispose d'un passeport biométrique serbe valide jusqu'en 2031, il est constant que l'intéressé est entré dans l'espace " Schengen ", après avoir atterri à l'aéroport de Genève-Cointrin, le 15 décembre 2021, mais il ne justifie pas de sa sortie de l'espace Schengen après cette date. Dès lors, à la date du 14 mai 2022, à laquelle la mesure d'éloignement en litige a été édictée, M. C s'était déjà maintenu sur le sol français pour une durée supérieure à 90 jours, faisant état, ainsi, d'un séjour en France depuis environ six mois. De plus, l'étranger ne conteste pas qu'il n'a jamais sollicité de titre de séjour auprès de la préfecture de la Loire, département dans lequel il réside pourtant, selon ses propres déclarations. Et ce alors qu'il lui était loisible d'y procéder. Par suite, c'est à bon droit que l'autorité administrative s'est fondée, pour prendre la mesure d'éloignement attaquée, sur le 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit donc être écarté.

3. En second lieu, il ressort toutefois tant des déclarations effectuées par M. C lors de son audition du 14 mai 2022 conduite par les forces de police de la zone frontalière d'Annemasse, que de l'ensemble des pièces versées au dossier, et cela n'est d'ailleurs pas utilement contredit par le préfet de la Haute-Savoie, que contrairement à ce qu'a estimé l'autorité administrative, M. C n'est pas célibataire et n'est pas dépourvu d'attaches familiales en France. Il ressort à cet égard des pièces du dossier que l'épouse de M. C, compatriote titulaire de la protection subsidiaire, réside à Mably dans la Loire avec leurs quatre enfants scolarisés depuis plusieurs années, lesquels bénéficient d'un droit au séjour en France, et n'ont pas vocation à retourner en Serbie. C'est donc à tort que le préfet de la Haute-Savoie a considéré que M. C était dépourvu d'attaches familiales en France, et ce alors que le requérant avait pourtant déclaré lors de son audition par les forces de police nationale, le 14 mai 2022, avoir ses attaches familiales dans la Loire. Par suite, le préfet a entaché sa décision d'éloignement d'une erreur de fait.

4. Il résulte de ce qui a été exposé au point précédent que la décision d'éloignement doit être annulée, ainsi que par voie de conséquence, l'arrêté attaqué dans son ensemble. Cette annulation implique uniquement, mais nécessairement, que le préfet de la Haute-Savoie procède au réexamen de la situation administrative de M. C.

Sur les conclusions présentées au titre des frais de procès :

5. En application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1 : L'arrêté du 14 mai 2022 pris par le préfet de la Haute-Savoie, obligeant M. C à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant le pays à destination duquel il sera reconduit, et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'un an, est annulé.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros à M. C au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Haute-Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 août 2022.

Copie en sera adressée à Me Gillioen.

Le magistrat désigné,

H. B

La greffière en chef,

B. FAUTRIER-VRAY

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

N°2203781

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