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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2204650

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2204650

mardi 6 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2204650
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELARL BS2A BESCOU ET SABATIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 juin 2022 et des mémoires supplémentaires, enregistrés les 11 juillet 2022 et 26 juillet 2022, M. C B et Mme D A, représentés par la SELARL BS2A Bescou et Sabatier Avocats Associés, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 24 juin 2022 par laquelle la préfète de la Loire a refusé de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport à leur enfant E B ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Loire de délivrer un passeport et une carte nationale d'identité à leur enfant ou à tout le moins de réexaminer leur demande dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Mme A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 18 du code civil ;

- la préfète ne rapporte pas la preuve de la fraude qu'elle entend leur opposer.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juillet 2022, la préfète de la Loire conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Rizzato, première conseillère,

- les conclusions de Mme Tocut, rapporteure publique,

- et les observations de Me Guillaume pour les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B a demandé, la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport français pour l'enfant E B né le 15 mars 2020 à Bron. La préfète de la Loire a, après l'avoir informé par courrier du 4 février 2021, de la prolongation de l'instruction de sa demande, expressément rejetée celle-ci par décision du 24 juin 2022. M. B et Mme D A, mère de l'enfant, demandent dans le dernier état de leurs écritures l'annulation de cette décision.

2. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". Aux termes de l'article 310-1 de ce même code : " La filiation est légalement établie, dans les conditions prévues au chapitre II du présent titre, par l'effet de la loi, par la reconnaissance volontaire ou par la possession d'état constatée par un acte de notoriété. () ". L'article 310-3 du même code prévoit que : " La filiation se prouve par l'acte de naissance de l'enfant, par l'acte de reconnaissance ou par l'acte de notoriété constatant la possession d'état. () ". Aux termes de l'article 29 du code civil : " La juridiction civile de droit commun est seule compétente pour connaître des contestations sur la nationalité française ou étrangère des personnes physiques. ". Aux termes de l'article 30 du même code : " La charge de la preuve, en matière de nationalité française, incombe à celui dont la nationalité est en cause. / Toutefois, cette charge incombe à celui qui conteste la qualité de Français à un individu titulaire d'un certificat de nationalité française délivré conformément aux articles 31 et suivants. " Aux termes de l'article 29-3 du même code : " Toute personne a le droit d'agir pour faire décider qu'elle a ou qu'elle n'a point la qualité de Français. / Le procureur de la République a le même droit à l'égard de toute personne. Il est défendeur nécessaire à toute action déclaratoire de nationalité. Il doit être mis en cause toutes les fois qu'une question de nationalité est posée à titre incident devant un tribunal habile à en connaître. " Aux termes de l'article 1040 du code de procédure civile : " Toute action qui a pour objet principal de faire déclarer qu'une personne a ou n'a pas la qualité de Français, est exercée par le ministère public ou contre lui sans préjudice du droit qui appartient à tout intéressé d'intervenir à l'instance ou de contester, conformément à l'article 26-4 du code civil, la validité d'une déclaration enregistrée. ". Enfin, aux termes de l'article 1044 du même code : " Le procureur de la République est tenu d'agir dans les conditions de l'article 1040 s'il en est requis par une administration publique ou par une tierce personne qui a soulevé l'exception de nationalité devant une juridiction qui a sursis à statuer dans les conditions de l'article 1042. ".

3. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou de passeport. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance du document sollicité pour la personne se présentant comme enfant d'un ressortissant français.

4. Pour soutenir que les documents produits à l'appui de la demande des requérants présenterait un caractère frauduleux, la préfète de la Loire se borne à produire un échange de courriers électroniques de ses services suspectant une reconnaissance de paternité à visée migratoire ainsi que les procès-verbaux relatifs aux auditions des requérants entendus séparément dans le cadre d'une enquête concernant des faits de reconnaissance frauduleuse de paternité, par les services de police les 12 et 26 février 2021. Toutefois, il ressort de ces procès-verbaux que les intéressés ont contesté le caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité, ont confirmé la réalité de leur relation qui se poursuivait encore selon eux à la date de leurs auditions. Les requérants produisent quelques factures établies au nom de M. B pour des achats pour l'enfant. Par ailleurs, la préfète de la Loire n'apporte aucun élément s'agissant des suites de l'enquête diligentée. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments précis et concordants de nature à établir que M. B, ressortissant français ne serait pas le père biologique de l'enfant Hisham-C B, la préfète de la Loire ne peut être regardée comme établissant, par les seuls éléments qu'elle produit, que la reconnaissance de paternité de cet enfant présente un caractère frauduleux.

5. Il résulte de ce qui précède que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision du 24 juin 2022 par laquelle la préfète de la Loire a refusé de délivrer une carte nationale d'identité française et un passeport pour leur fils.

6. L'annulation prononcée par le présent jugement implique nécessairement que le préfet de la Loire délivre une carte nationale d'identité française et un passeport pour l'enfant E B. Par suite, il y a lieu de lui enjoindre de procéder à cette délivrance dans le délai de trois mois à compter de la date de notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme A de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 24 juin 2022 par laquelle la préfète de la Loire délégataire du préfet du Rhône a rejeté la demande de délivrance d'une carte d'identité et d'un passeport à l'enfant Hisham-C B est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport à l'enfant E B dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Mme A sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et Mme D A et au préfet de la Loire.

Délibéré après l'audience du 23 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Clément, président,

Mme Rizzato, première conseillère,

Mme Gros, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2024.

La rapporteure,

C. Rizzato

Le président,

M. ClémentLa greffière,

T. Zaabouri

La République mande et ordonne au préfet de la Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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