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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2204735

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2204735

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2204735
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantMESSAOUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juin 2022, et un mémoire complémentaire présenté par Me Messaoud, enregistré le 30 août 2022, M. B E demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 juin 2022 par lequel le préfet du Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduite d'office et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée de trente-six mois ;

3°) de faire injonction au préfet du Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente du réexamen de sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, et de supprimer son signalement aux fins de non-admission ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, à verser à son conseil, la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté a été signé par une personne incompétente ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français a été prise sans réel examen de sa situation personnelle ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français est illégale, car il ne représente pas une menace pour l'ordre public ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- il est fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision le privant de délai de départ volontaire ;

- la décision le privant de délai de départ volontaire est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public et qu'il n'existe pas de risque de fuite ;

- il est fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui faisant interdiction de retourner sur le territoire français est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen ;

- la décision lui faisant interdiction de retourner sur le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- la décision lui faisant interdiction de retourner sur le territoire français, qui se cumule avec les interdictions de retour prises précédemment, a pour effet de porter cette interdiction à plus de cinq années, en méconnaissance de l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile

La requête a été communiquée au préfet du Rhône, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

La présidente du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de M. E.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien né en 1996, est entré régulièrement en France le 7 novembre 2017. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 30 juillet 2018 et sa demande de réexamen a été également rejeté le 30 septembre 2019. Par deux arrêtés en date du 11 août 2019 et du 21 août 2020, le préfet du Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai. M. E s'est maintenu sur le territoire national en dépit de ces deux mesures. Par arrêté du 17 juin 2022, le préfet du Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée de trente-six mois. M. E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions au titre de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. E à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

S'agissant du moyen commun aux différentes décisions :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme D C, adjointe à la cheffe du bureau de l'éloignement de la direction des migrations et de l'intégration de la préfecture du Rhône, qui bénéficiait d'une délégation de signature consentie pour signer un tel acte, en cas d'absence ou d'empêchement de la cheffe du bureau, non contesté ici, par un arrêté préfectoral du 8 juin 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision en litige doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". L'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". L'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile énonce que : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ". Enfin, aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 () et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6 () sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".

5. Les décisions contestées visent les textes dont elles font application et exposent les circonstances de faits propres à la situation personnelle de M. E, sur lesquels le préfet du Rhône s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire et pour fixer le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office, ainsi que pour décider, dans son principe et dans sa durée, de prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Dans ces conditions, ces décisions, qui comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permettent ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé, sont suffisamment motivées.

6. En troisième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier, ni de la motivation des décisions contestées, que le préfet du Rhône n'aurait pas procédé à un examen sérieux et particulier de la situation personnelle et familiale de M. E, y compris s'agissant des effets des précédentes décisions portant interdiction de retour sur le territoire français. Le moyen tiré de l'erreur de droit dès lors infondé et doit être écarté.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

8. Il ressort des termes de la décision contestée que pour obliger M. E à quitter le territoire français, le préfet du Rhône s'est fondé sur les dispositions précitées du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et non sur celles du 5° du même article. Dans ces conditions, le requérant ne peut utilement soutenir, pour contester cette décision, qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. E vivait en France depuis plus de quatre années, à la date de la décision en litige. S'il fait état des relations amicales qu'il a nouées en France et de la présence en France de membres de sa famille, il est célibataire et son père et sa mère, qui le soutiennent financièrement ainsi qu'il l'indique, vivent en Algérie, pays où il a vécu jusqu'à son départ en France à l'âge de 21 ans. Par suite, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne porte pas au droit de M. E au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

S'agissant de la décision de le priver de départ volontaire :

11. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision le privant de délai de départ volontaire.

12. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " L'article L. 612-3 dudit code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il () ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale (). "

13. S'il n'est pas établi par les pièces du dossier que M. E, qui conteste la matérialité des faits qui lui sont reprochés, représenterait une menace pour l'ordre public, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, qui n'a pas justifié disposer d'une résidence permanente chez son oncle qui l'hébergerait, s'est soustrait à deux précédentes mesures d'éloignement. Dans ces conditions, et alors qu'il résulte de l'instruction que le préfet du Rhône aurait pris la même décision en se fondant sur le seul motif tiré de l'existence d'un risque de fuite, a pu légalement décider de priver le requérant de délai de départ volontaire.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

15. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

16. Si M. E fait valoir qu'il craint pour sa vie en Algérie, où il avait échappé à un attentat avec son père, il n'apporte aucun élément probant à l'appui de ses allégations et ne justifie pas qu'il serait exposé à des menaces actuelles en cas de retour dans ce pays. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

17. En premier lieu, l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". L'article L. 612-10 du même code prévoit que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 () l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Et l'article L. 612-11 de ce code énonce que : " L'autorité administrative peut prolonger l'interdiction de retour pour une durée maximale de deux ans () Compte tenu des prolongations éventuellement décidées, la durée totale de l'interdiction de retour ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, sauf menace grave pour l'ordre public. ".

18. Il ressort des termes mêmes de la décision contestée que le préfet du Rhône a prononcé à l'encontre de M. E une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trente-six mois à compter de la notification de la décision et qu'il n'a pas entendu prolonger les interdictions de retour précédentes, prononcées les 11 août 2019 et 21 août 2020, le préfet ne s'étant pas fondé sur les dispositions de l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile. Dans ces conditions, et contrairement à ce que soutient le requérant, la durée de la décision attaquée ne doit pas être appréciée en tenant compte de celles des précédentes interdictions de retour dont il a fait l'objet, alors même que celles-ci demeureraient exécutoires. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit, par suite, être écarté.

19. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. E est célibataire, ne justifie pas d'une particulière insertion dans la société française et qu'il s'est maintenu en France en dépit de deux mesures d'éloignement prises les 11 août 2019 et 21 août 2020. Dans ces conditions, et même s'il n'est pas établi qu'il représenterait une menace pour l'ordre public, le préfet du Rhône a pu, sans entacher sa décision d'une erreur d'appréciation, lui faire interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée de trente-six mois.

20. Il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté du 17 juin 2022 est entaché d'illégalité et à en demander l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

21. Compte tenu de ses motifs, le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il y a lieu d'admettre M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B E et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

Thierry A La greffière,

Anaïs Calmès

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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