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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2205315

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2205315

mercredi 2 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2205315
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantLANTHEAUME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 juillet 2022, Mme A D, représentée par Me Lantheaume, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 13 juin 2022 par lesquelles le préfet du Rhône a refusé sa demande d'admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône de lui délivrer, à titre principal, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, " salarié " dans un délai de 30 jours à compter de la notification du jugement ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme D soutient que :

- la décision de refus de titre de séjour est entachée d'une erreur de fait, le préfet ayant mentionné à tort comme date de sortie du territoire allemand le 10 septembre 2016 ;

- elle est insuffisamment motivée en fait ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, le préfet n'ayant pas procédé à un examen réel et sérieux de sa situation personnelle en ne mentionnant dans sa décision ni les circonstances humanitaires particulières dont elle se prévaut ni les liens familiaux qu'elle fait valoir sur le territoire national ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, le préfet ayant considéré qu'elle était célibataire et dénuée de famille en France ;

- le préfet a commis une erreur de droit en se fondant sur les dispositions de l'article L.435-1 pour refuser son admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié et entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'obligation de quitter le territoire français est illégale en conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée en fait ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

La clôture d'instruction a été fixée au 12 septembre 2022 par ordonnance du 13 juillet 2022.

Le préfet du Rhône a produit un mémoire le 29 septembre 2022, après clôture d'instruction et non communiqué.

Par courrier du 6 octobre 2022 les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que le pouvoir de régularisation du préfet doit être substitué à l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile comme base légale du refus d'admission au séjour de Mme D en qualité de salariée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord du 17 mars 1988 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Tunisie en matière de séjour et de travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E ,

- et les observations de Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante tunisienne née le 29 novembre 1990, déclare être entrée en France le 3 octobre 2016. Le 15 mars 2021, elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Par une décision en date du 13 juin 2022, le préfet du Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite d'office. Mme D demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation, d'injonction et d'astreinte :

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

2. Le préfet a mentionné dans sa décision que Mme D a quitté le territoire allemand le 10 septembre 2016. À supposer cette mention inexacte, cette circonstance serait sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet se serait fondé sur ce motif pour refuser à Mme D la délivrance du titre de séjour sollicité. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

3. Dans sa décision du 13 juin 2022, le préfet du Rhône vise les textes dont il fait application, notamment l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988, les articles L.423-23 et L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise les éléments déterminants de la situation de l'intéressée qui ont conduit à lui refuser la délivrance d'un titre de séjour. En outre, le préfet qui n'était pas tenu de mentionner dans sa décision tous les éléments caractérisant la vie privée et familiale en France de la requérante, a précisé que Mme D, célibataire sans charge de famille, ne justifiait pas d'une vie privée et familiale ancienne, intense et stable. Par suite, la décision litigieuse qui énonce l'ensemble des considérations de droit et de fait qui fondent le refus de titre, est suffisamment motivée en droit et en fait.

4. En troisième lieu, la mention selon laquelle aucune considération humanitaire ne justifie une admission exceptionnelle au séjour résulte de l'appréciation du préfet portée sur la situation de l'intéressée et ne peut permettre d'établir que le préfet ne se serait pas livré à un examen sérieux de la situation de la requérante. En tout état de cause, la décision attaquée mentionne que Mme D a quitté l'Allemagne pour vivre chez son oncle après avoir subi des violences conjugales. Si la décision litigieuse ne mentionne pas que Mme D est en couple avec un ressortissant français, ainsi qu'elle le soutient à l'appui de sa requête, il ne ressort pas des termes du courrier transmis à l'appui de sa demande de titre qu'elle ait porté cet élément à la connaissance du préfet. Par suite, il ne ressort pas des termes de la décision litigieuse ni de l'ensemble des pièces du dossier que le préfet se serait abstenu de se livrer à un examen particulier de la situation de la requérante et aurait ainsi entaché sa décision d'une erreur de droit.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ". En présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de ces dispositions, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels et, à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire".

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que Mme D, âgée de 31 ans, célibataire sans enfant, résidait en France depuis moins de six ans à la date de la décision attaquée. La requérante fait valoir qu'elle aurait subi en Allemagne des violences conjugales et que, victime d'un mariage forcé, elle a trouvé refuge en France auprès d'un grand oncle et de cousins et ferait l'objet de pressions de la part de sa famille restée en Tunisie. En outre, elle se prévaut de témoignages attestant de ses efforts d'intégration et fait état d'une relation sentimentale sérieuse avec un ressortissant français, de son implication dans le milieu associatif, de son inscription en licence de droit au titre des années 2019-2020 et 2020-2021 et de l'exercice d'une activité professionnelle. Dans les circonstances de l'espèce, et pour méritoires que soient les efforts d'intégration de la requérante, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Rhône aurait commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées en considérant que Mme D ne justifiait pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels, au sens des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de nature à justifier une admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale.

7. D'autre part, il ressort de la décision attaquée que le préfet du Rhône a également rejeté la demande d'admission exceptionnelle au séjour de Mme D présentée en qualité de salariée en se fondant sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors que ces dispositions ne sont pas applicables à l'intéressée, de nationalité tunisienne. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point. En l'espèce, il y a lieu de substituer à la base légale erronée de l'article L. 435-1 du code précité celle tirée du pouvoir discrétionnaire, dont dispose le préfet, de régulariser ou non la situation d'un étranger dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir général de régularisation que lorsqu'elle examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En l'espèce, Mme D produit un contrat à durée indéterminée en qualité de serveuse dans un restaurant conclu à compter du 12 novembre 2021 au sein de la SARL DEVEMY et une promesse d'embauche datée du 23 août 2021 en qualité d'agent d'entretien. Le diplôme BAC " lettres " et le brevet de technicien supérieur qu'elle produit ainsi que l'inscription en 1ère année de Licence de droit au titre des années 2019-2020 et 2020-2021 sont sans lien avec l'emploi auquel elle prétend. Dans ces conditions, nonobstant les expériences professionnelles et la promesse d'embauche en France dont elle se prévaut, la requérante n'est pas fondée à soutenir qu'en refusant de procéder à sa régularisation au titre de son activité professionnelle, le préfet du Rhône, qui pouvait notamment prendre en compte la situation de l'emploi comme élément d'appréciation, aurait entaché la décision en litige d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. En cinquième lieu, les moyens tirés de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision de refus de titre de séjour doivent être écartés pour les motifs énoncés au point 6.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

10. Mme D n'ayant pas démontré l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour prise à son encontre, son moyen tiré de cette illégalité et soulevé pour les mêmes motifs, par la voie de l'exception, à l'encontre de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

11. En l'absence de tout élément particulier invoqué, et même en tenant compte des conséquences spécifiques à la mesure d'éloignement, les moyens tirés de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la mesure d'éloignement doivent être écartés pour les motifs énoncés au point 6 s'agissant du refus d'admission au séjour.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. Il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à soutenir que la décision du préfet en date du 13 juin 2022 fixant le pays de destination serait illégale du fait qu'elle serait la conséquence d'une mesure d'éloignement elle-même illégale.

13. La décision fixant le pays de renvoi vise les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle indique la nationalité de l'intéressée et précise qu'elle n'établit pas que son retour dans son pays l'exposerait à des traitements inhumains ou cruels au sens des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle est donc suffisamment motivée en droit et en fait.

14. Aux termes de l'article L. 721-4 su code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité () / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de cet article : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants. ".

15. La requérante soutient qu'elle encourrait des risques de traitement inhumains et dégradants en cas de retour en Tunisie en raison des risques de représailles qu'exerceraient sa famille suite au divorce prononcé et à l'annulation des fiançailles de sa soeur qui en aurait résulté. Toutefois Mme D n'apporte aucun élément probant susceptible d'établir le caractère réel, sérieux et actuel des menaces invoquées. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

16. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au préfet du Rhône.

Délibéré après l'audience du 12 Octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Verley-Cheynel, présidente,

M. Gille, vice-président,

M. Besse, vice-président.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 novembre 2022.

La présidente,

G. ELe vice-président, assesseur le plus ancien

A. Gille

La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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