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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2205344

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2205344

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2205344
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 13 et 18 juillet 2022 sous le n°2205344, M. B C, représenté par Me Petit, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 16 juin 2022 par lesquelles la préfète de l'Ain l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il sera reconduit d'office, et lui a en outre opposé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

2°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que le conseil du requérant renonce à percevoir l'aide juridictionnelle dont il s'agit.

M. C soutient que :

- l'arrêté souffre d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle, familiale et sanitaire ;

- il est insuffisamment motivé en fait et en droit, y compris sur le pays de destination, dès lors que l'étranger doit être considéré comme apatride ;

- l'arrêté a été édicté en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision le privant de tout délai de départ volontaire méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 en ce que la préfète de l'Ain aurait dû lui accorder un tel délai de départ, et en ce qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public ; la préfète a sur ce plan entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- c'est à tort que la préfète de l'Ain lui a opposé une interdiction de retour sur le territoire français dont le principe et la durée sont infondés et disproportionnés ;

- la décision fixant le pays de destination est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il doit être regardé comme apatride.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique du 18 juillet 2022.

Ont été entendus au cours de l'audience publique le rapport de M. Habchi, magistrat désigné, et les observations de Me Petit, pour M. C, également présent à l'audience, lui-même assisté d'un interprète en langue italienne. Me Petit rappelle la situation personnelle et familiale de l'intéressé et précise que les huit enfants du couple résident en France. Ont été également entendues les observations de Me Morisson-Cardinaud, pour la préfète de l'Ain, qui conclut au rejet de la requête. Celle-ci rappelle le profil pénal de l'intéressé et le fait qu'il a été l'objet d'une interdiction judiciaire de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans depuis l'année 2017.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né le 10 février 1979 et se déclarant apatride, de parents bosniaques, est entré en France pour la dernière fois en 2021, démuni de tout visa ou document de séjour. L'intéressé s'est maintenu de manière irrégulière sur le territoire national avec son épouse et leurs huit enfants, âgés de 12 à 25 ans. Par un jugement du tribunal judiciaire de Bourg-en-Bresse rendu en chambre correctionnelle, en date du 23 août 2021, M. C a été notamment condamné à une peine d'emprisonnement de dix-huit mois fermes et a été l'objet d'une peine complémentaire d'interdiction judiciaire de retour sur le territoire français, en 2017, puis en 2021. Alors qu'il se trouvait incarcéré au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, la préfète de l'Ain a édicté à son encontre un arrêté, en date du 16 juin 2022, portant éloignement sans délai de départ volontaire, fixant le pays à destination duquel il sera reconduit d'office, et lui a en outre opposé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de l'ensemble de ces décisions prises par l'autorité administrative. Par un arrêté pris

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la mesure d'éloignement :

2. En premier lieu, les décisions en litige mentionnent les considérations de droit et de fait sur lesquelles la préfète de l'Ain s'est fondée pour édicter de telles décisions. La circonstance que l'autorité administrative n'ait pas fait mention de l'ensemble du parcours de l'étranger, ni de son état de santé dégradé, ne suffit pas à faire regarder l'arrêté attaqué comme insuffisamment motivé. Par suite, ce premier moyen doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas du procès-verbal d'audition du 14 juin 2022 régulièrement établi par la direction zonale de la police aux frontières de Lyon (Sud-est), que M. C aurait été empêché de faire valoir toute observation utile lors de son audition, ni qu'il aurait été dans l'incapacité de porter, ultérieurement, tout élément pertinent, à la connaissance de la préfète de l'Ain, s'agissant de sa situation sociale, familiale, administrative ou sanitaire. En outre, si, d'une part, il se prévaut de ce que sa vie privée et familiale n'aurait pas été examinée par l'autorité administrative, il ressort toutefois des termes de l'arrêté que M. C attaque, que la préfète de l'Ain a bien examiné la situation familiale de l'étranger, en prenant notamment en compte la présence de sept de ses huit enfants en France. D'autre part, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que la préfète de l'Ain aurait omis d'examiner de manière attentive et personnalisée la situation de l'étranger, qui lui était alors soumise. Par suite, le moyen tiré de ce que M. C, qui a déclaré comprendre la langue française lors de son audition du 14 juin 2022, n'aurait pas été en capacité de formuler des observations utiles au soutien de sa situation personnelle et familiale, doit être écarté. En outre, compte tenu de ce qui vient d'être dit, le moyen tiré du défaut d'examen ne peut qu'être également écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. C, âgé de 43 ans, est entré en France en 2021 pour la dernière fois après avoir effectué plusieurs voyages hors du territoire national. Il n'a d'ailleurs jamais sollicité de titre de séjour en France, ni cherché à régulariser sa situation auprès de l'autorité préfectorale. S'il se prévaut de la présence de son épouse et de sept de ses huit enfants sur le sol français, de leur scolarisation pour certains, l'ensemble de la cellule familiale demeure toutefois en situation irrégulière en France, et rien ne fait obstacle à ce que cette dernière se reconstitue en République de Bosnie, ou dans tout autre pays dans lequel la famille de M. C serait admissible. L'intéressé, qui a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, ne fait aussi état d'aucune insertion sociale et professionnelle stable en France, ni ne dispose de ressources suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. M. C ne justifie par ailleurs pas d'attaches familiales fortes ou de liens privés intenses sur le territoire national, et ce alors qu'il n'est pas utilement contesté qu'il a gardé des liens familiaux importants en Italie, pays où il a résidé de nombreux années auparavant. Dès lors, M. C ne démontre pas l'intensité de la vie privée et familiale qu'il invoque. Il en résulte que l'ensemble des éléments exposés ci-avant ne saurait suffire à établir que la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée eu égard aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point 4 doit être écarté. Pour les mêmes motifs, M. C n'est pas davantage fondé à soutenir que la préfète de l'Ain aurait entaché sa décision d'éloignement d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. En quatrième lieu, il ressort des termes de l'arrêté attaqué du 16 juin 2022 que, pour édicter la mesure d'éloignement en litige et refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. C, la préfète de l'Ain s'est fondée sur les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aux termes desquelles : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " ; et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ".

7. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué, qui ne sont d'ailleurs sur ce point nullement contredits par le requérant, que M. C a fait l'objet d'une mesure d'éloignement antérieure, édictée par l'autorité administrative. S'il se prévaut de ce que la préfète de l'Ain aurait à tort considéré que son comportement constituerait une menace pour l'ordre public, cette circonstance, à la supposer avérée, demeure sans incidence sur la légalité de l'arrêté attaqué dès lors que la préfète de l'Ain pouvait se fonder, uniquement, sur le 5° de l'article L. 612-3 précité au point précédent, pour priver l'étranger de tout délai de départ volontaire. Dès lors, M. C entrant dans le champ d'application du 5° de l'article L. 612-3 du code précité, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-2 et de l'erreur manifeste d'appréciation en l'absence de délai de départ volontaire doivent être écartés. Au surplus, il ressort des termes mêmes du jugement du tribunal judiciaire de Bourg-en-Bresse du 23 août 2021 que M. C a été condamné, en état de récidive légale, à une peine d'emprisonnement délictuel de 18 mois fermes, pour détention frauduleuse de faux documents administratifs constant un droit, pour vol avec ruse, et pour effraction dans un local d'habitation, de sorte que c'est sans commettre d'erreur de droit, ni d'erreur manifeste d'appréciation que la préfète de l'Ain a pu également se fonder sur le 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable à sa situation, pour lui dénier tout délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office :

8. En premier lieu, l'arrêté du 16 juin 2022 par lequel la préfète de l'Ain a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office vise les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il mentionne aussi que l'intéressé pourra être éloigné à destination de son pays d'origine " ou de n'importe quel pays vers lequel il apporterait la preuve de son admissibilité ". Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée, qui manque en fait, doit, par suite, être écarté.

9. En second lieu, contrairement à ce que prétend M. C, la préfète de l'Ain pouvait, et alors même que le requérant a soutenu être apatride, sans l'établir au demeurant, édicter l'article 1er de son arrêté du 16 juin 2022 en mentionnant que l'étranger serait reconduit vers n'importe quel pays vers lequel il apporterait la preuve de son admissibilité. A cet égard si M. C a déclaré être apatride, il a toutefois mentionné auprès du tribunal qu'il était de " nationalité bosniaque " en première page de sa requête introductive d'instance et a justifié, par ailleurs, auprès de l'administration être né de parents bosniaques. Dès lors, c'est sans commettre d'erreur de droit que l'autorité administrative a pu édicter une décision fixant le pays de destination le concernant. Au surplus, ainsi qu'il a été soutenu en défense lors de l'audience, l'autorité préfectorale ne pouvait déterminer ab initio la nationalité du requérant dès lors que, par le passé, l'utilisation par le requérant de fausses identités, nécessite présentement une phase d'identification de l'identité et de la nationalité de M. C.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français " ; et ceux de l'article L. 612-10 du même code : " pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

11. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Ainsi, la décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. En outre, si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

12. M. C soutient que la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre serait infondée et disproportionnée. Toutefois, ainsi qu'il a été dit aux points 1, 5 et 7 du présent jugement, M. C a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, ne fait état que d'une durée peu significative de séjour en France, et n'a conservé sur le sol national aucune attache familiale intense. Son comportement général, qui lui a valu par le passé une interdiction judiciaire de retour sur le territoire français d'une durée de 5 ans, en 2017, puis à nouveau en 2021, constitue une menace pour l'ordre public, ainsi que l'a d'ailleurs relevé le juge judiciaire le 23 août 2021 en exposant que " les délits dont l'intéressé est déclaré coupable sont de ceux qui portent une atteinte particulièrement lourde et durable à la société ". Il s'ensuit qu'eu égard à l'ensemble de ces éléments, la préfète de l'Ain n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en édictant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans, qui n'est pas en l'espèce disproportionnée.

Sur les autres conclusions :

13. Compte tenu de l'urgence qui s'attache à la situation administrative de M. C, placé en rétention administrative à la date du présent jugement, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

14. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer expressément sur la recevabilité de la requête de M. C, que celle-ci ne peut qu'être rejetée, y compris ses conclusions présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête n°2205344 de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et à la préfète de l'Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

H. ALa greffière,

C. Driguzzi

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

N°2205344

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