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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2205741

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2205741

jeudi 20 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2205741
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSELARL BS2A BESCOU ET SABATIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 juillet 2022, Mme B A, représentée par la SELARL BS2A Bescou et Sabatier Avocats Associés (Me Sabatier), demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 8 juillet 2022 par lesquelles le préfet du Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône de lui délivrer une carte de séjour temporaire d'un an portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " ou, à tout le moins, de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat.

Mme A soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont entachées d'incompétence ;

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- le refus de titre de séjour n'est pas suffisamment motivé ;

- ce défaut de motivation révèle un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle et, par suite, une erreur de droit ;

- le refus de titre de séjour est entaché d'une erreur de fait en ce qu'il indique qu'elle n'a pas justifié de ses moyens d'existence ;

- ce refus est entaché d'une erreur manifeste dans l'application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle entre dans les prévisions de la circulaire du 28 novembre 2012 relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière ;

- compte tenu des particularités de sa situation sur le territoire français, le refus de titre de séjour méconnaît les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- pour cette même raison, il est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- enfin, compte tenu de l'intérêt supérieur de ses deux filles, ce refus méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour qui lui a été opposé ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen préalable, réel et sérieux de sa situation ;

- elle est dépourvue de base légale et entachée d'une erreur de droit, une interdiction de retour sur le territoire français ne pouvant être prononcée qu'en présence d'une obligation de quitter le territoire français.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 septembre 2022.

La clôture d'instruction a été fixée au 13 septembre 2022 par une ordonnance du 28 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Chenevey, président,

- et les observations de Me Guillaume, représentant Mme A, requérante.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante sénégalaise née le 22 décembre 1982, déclare être entrée en France en septembre 2013 sous couvert d'une carte de résident de longue durée - UE accordée par les autorités italiennes. Le 27 mars 2019, elle a déposé une demande de titre de séjour au titre de l'admission exceptionnelle au séjour et de sa vie privée et familiale sur le territoire français. Par un jugement du 14 septembre 2021, le tribunal administratif de Lyon a annulé la décision implicite de rejet de cette demande et enjoint au préfet du Rhône de réexaminer la situation de l'intéressée. Par des décisions du 8 juillet 2022, dont la requérante demande l'annulation, le préfet a de nouveau rejeté la demande de Mme A et, en outre, a assorti ce refus d'une interdiction de retour sur le territoire français pendant une période de six mois.

Sur les conclusions aux fins d'annulation, d'injonction et d'astreinte :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

2. Les décisions attaquées, en date du 8 juillet 2022, ont été signées par Mme D C, directrice adjointe des migrations et de l'intégration, laquelle bénéficiait d'une délégation de la part du préfet du Rhône du 5 avril 2022, publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture du Rhône du 8 avril suivant, accessible tant au juge qu'aux parties. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des actes attaqués ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus d'admission au séjour :

3. En premier lieu, la décision attaquée comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, en particulier s'agissant de la situation personnelle de l'intéressée et de ses deux enfants. Notamment, le préfet n'avait pas à viser l'article 3-1 de la convention internationale relatives aux droits de l'enfant, qui ne constitue pas le fondement de sa décision. Le moyen tiré du défaut de motivation manque donc en fait.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment des termes de la décision attaquée, que le préfet du Rhône, qui a analysé la situation des enfants de l'intéressée, les conséquences de sa décision sur ces derniers et a envisagé la possibilité d'une mesure de régularisation à titre exceptionnel, n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation. Cette décision n'est donc pas entachée d'une erreur de droit.

5. En troisième lieu, la requérante soutient que le préfet a mentionné à tort qu'elle n'a pas justifié de ses moyens d'existence. Toutefois, alors que, dans sa demande de mars 2019, déposée plus de trois ans avant la décision litigieuse, elle s'est bornée à mentionner qu'elle travaillait en contrat à durée déterminée à temps partiel, elle ne conteste pas que, ainsi que l'indique la décision attaquée, elle n'a pas répondu aux courriers qui lui ont été adressés par les services de la préfecture les 4 mars et 14 juin 2022, dans le cadre d'une éventuelle " régularisation par le travail ". Dans ces conditions, en indiquant que Mme A n'a pas " justifié de ses moyens d'existence actuels ", le préfet du Rhône n'a pas entaché sa décision d'une erreur de fait.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. " Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans soit opposable la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine ".

7. Mme A soutient être entrée en France depuis l'Italie en septembre 2013, pour fuir un contexte de violences conjugales, accompagnée de ses deux filles, alors respectivement âgées de 2 ans et 4 mois. Si à la date de la décision attaquée, elle résidait en France depuis plus de huit ans, elle est toutefois entrée sur le territoire à l'âge de 30 ans et ne dispose d'aucun lien particulier en France. Compte tenu du jeune âge des enfants, et même si ceux-ci ont été scolarisés en France, aucun élément ne fait obstacle à la poursuite de la vie familiale à l'extérieur du territoire français, et notamment au Sénégal, où, ainsi que l'indique la décision attaquée, résident ses deux sœurs. Dans ces circonstances, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale et ainsi méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour ces mêmes raisons, cette décision n'est entachée d'aucune erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressée.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

9. Mme A fait valoir que le refus de titre de séjour préjudicie à l'équilibre de ses enfants, qui sont scolarisés en France depuis qu'ils sont en âge de l'être et qui ne disposent d'aucun repère dans son pays d'origine, le Sénégal, et dans le pays où ils sont nés, l'Italie. Toutefois, compte tenu de ce qui a été dit au point 7 ci-dessus, ces seuls éléments ne permettent pas d'établir que le préfet du Rhône aurait porté atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit dès lors être écarté.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / (). "

11. La situation personnelle et familiale de Mme A, notamment le fait qu'elle résidait en France depuis plus de huit ans à la date de la décision litigieuse et que ses enfants ont été scolarisés en France, ne permet pas d'établir l'existence de circonstances humanitaires ou de motifs exceptionnels au sens des dispositions précitées, compte tenu des éléments exposés aux points précédents. Par suite, c'est sans commettre d'erreur manifeste dans l'application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet du Rhône a pu refuser de délivrer à Mme A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié ". Par ailleurs, si l'intéressée se prévaut des dispositions de la circulaire du 28 novembre 2012 relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière, les énonciations de cette circulaire constituent uniquement des orientations générales dont Mme A ne peut utilement se prévaloir.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-7 du même code : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Enfin selon l'article L. 612-8 dudit code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ".

13. Il ressort des termes de l'article 4 de l'arrêté en litige que si le préfet du Rhône a prononcé à l'encontre de Mme A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, il s'est en réalité borné à inviter la requérante à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, en l'informant qu'à l'expiration de ce délai, elle pourrait être remise aux autorités italiennes. Dès lors, ainsi que le soutient la requérante, en l'absence de toute obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, la décision par laquelle le préfet a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français est dépourvue de base légale.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme A est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du 8 juillet 2022 lui faisant interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée de six mois, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête dirigés contre cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'injonctions et d'astreinte :

15. Le présent jugement, qui fait droit aux seules conclusions à fin d'annulation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de Mme A, n'implique aucune mesure d'exécution au titre des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative. Dès lors, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par la requérante ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat le paiement de la somme demandée par le conseil de Mme A sur le fondement des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 8 juillet 2022 par laquelle le préfet du Rhône a prononcé à l'encontre de Mme A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet du Rhône.

Copie en sera adressée à la SELARL BS2A Bescou et Sabatier Avocats Associés.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Chenevey, président,

Mme Monteiro, première conseillère,

Mme Fléchet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 octobre 202Le président,

J.-P. CheneveyL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

M. E

La greffière,

A. Baviera

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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