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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2205937

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2205937

lundi 8 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2205937
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantMAILLY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire et un mémoire complémentaire, enregistrés les 3 août 2022 et 4 août 2022, Mme C F, représentée par Me Mailly, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er août 2022 par lequel le préfet du Rhône l'a obligée à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français de 18 mois ;

3°) d'annuler l'arrêté du 1er août 2022 par lequel le préfet du Rhône l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- les arrêtés attaqués sont entachés d'incompétence ;

- ils ne sont pas signés, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

En ce qui concerne la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, faute pour le préfet du Rhône d'avoir procédé à un examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que son comportement ne représente pas une menace pour l'ordre public ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision lui interdisant de revenir sur le territoire français pendant 18 mois :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans son principe ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans son quantum.

Des pièces ont été produites en défense par le préfet du Rhône les 4 août 2022 et 5 août 2022.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à Mme Gros, conseillère.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 5 août 2022, Mme A a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Mailly, représentant Mme F, qui reprend les conclusions et les moyens contenus dans le mémoire complémentaire, à l'exception du vice de forme, expressément abandonné, indique que la requérante a engagé un travail de libération de la parole concernant les évènement traumatisants qu'elle a vécus, précise qu'en cas de retour au Nigéria, elle sera exposée à des sévices graves dès son arrivée à l'aéroport, invoque, en outre, la situation sécuritaire dans ce pays, en particulier dans la région dont l'intéressée est originaire, en se référant aux informations disponibles sur le site internet du ministère des affaires étrangères, et fait valoir, enfin, que l'audition en garde de vue de Mme F, qui conteste formellement avoir menacé sa colocataire avec un couteau, a été menée à charge et qu'aucune suite judiciaire n'y a été donnée, le rappel à la loi dont fait état le préfet du Rhône à l'audience n'étant attesté par la production d'aucune pièce ;

- les observations de Mme F, assistée de Mme E, interprète en langue anglaise, qui précise qu'elle est originaire de l'état de Kogi au Nigéria, rappelle ses conditions de vie en Italie ainsi que son parcours en France et indique qu'elle ne peut retourner ni en Italie, ni au Nigéria, où elle craint qu'on lui coupe les parties intimes et les mains comme rapporté sur Internet,

- et les observations de Mme G, pour le préfet du Rhône, qui conclut au rejet de la requête au motif que les décisions attaquées ne sont pas entachées d'incompétence, qu'elles sont suffisamment motivées, que Mme F se trouve dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile où une obligation de quitter le territoire français peut être prise à l'encontre d'un ressortissant étranger, que la requérante ne justifie pas d'une insertion particulière dans la société française et n'apporte aucun élément concernant le petit-ami qu'elle mentionne, qu'elle ne démontre pas davantage, alors que sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides et la Cour nationale du droit d'asile, qu'elle ferait l'objet d'une menace réelle, actuelle et personnelle en cas de retour au Nigéria, qu'elle ne justifie pas de circonstances humanitaires de nature à faire obstacle au prononcé d'une interdiction de retour sur le territoire français, dont la durée, fixée en l'espèce à 18 mois, n'apparaît pas excessive, compte-tenu, notamment, de la menace pour l'ordre public que représente la présence de Mme F, qui a été interpellée et placée en garde pour violence avec usage ou menace d'une arme, faits ayant donné lieu, selon l'officier de police judiciaire avec lequel elle s'est entretenue, à un rappel à loi, dont elle n'est toutefois pas en mesure de justifier dans l'immédiat.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C F, ressortissante nigériane née le 1er octobre 1999, serait entrée en France au mois d'août 2019. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides du 15 décembre 2020, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 24 juin 2021. Le 31 juillet 2022, Mme F a été interpellée et placée en garde à vue pour violence avec usage ou menace d'une arme. Par des arrêtés du 1er août 2022, dont la requérante demande l'annulation, le préfet du Rhône l'a obligée à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 18 mois, d'une part, et l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, d'autre part.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ( ) ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre Mme F au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions contestées :

4. Les arrêtés attaqués du 1er août 2022 ont été signés par Mme D B, attachée, qui avait reçu délégation à cet effet par arrêté du préfet du Rhône du 8 juin 2022, régulièrement publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des actes contestés, qui manque en fait, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision obligeant Mme F à quitter le territoire français :

5. En premier lieu, la décision obligeant Mme F à quitter le territoire français vise les dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que la demande d'asile de Mme F a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides du 15 décembre 2020, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 24 juin 2021. Elle comporte, ainsi, l'énoncé des considérations de droit et de fait qui la fondent et est, par suite, suffisamment motivée.

6. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment pas des termes de l'arrêté attaqué, que le préfet du Rhône n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de Mme F, compte-tenu des éléments en sa possession, et aurait, ainsi, entaché sa décision d'une erreur de droit.

7. En troisième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 5, le préfet du Rhône a obligé Mme F à quitter le territoire français sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif que sa demande d'asile avait été définitivement rejetée, et non que son comportement représentait une menace pour l'ordre public. Par suite, la requérante ne peut utilement soutenir que ce dernier motif, sur lequel le préfet du Rhône ne s'est pas fondé, serait entaché d'une erreur d'appréciation.

8. En quatrième lieu, Mme F, qui expose avoir été victime d'un réseau de traite des êtres humains l'ayant contrainte à se prostituer en Italie plusieurs années durant, indique être entrée en France au mois d'août 2019, où elle a, dans un premier temps, continuer à se prostituer. Elle soutient, toutefois, ne plus se livrer aujourd'hui à cette activité et s'être engagée, avec l'aide de l'association Cabiria, dans un processus d'émancipation financière et de libération de la parole sur son parcours traumatique, sans produire cependant aucune pièce à l'appui de ses allégations sur ce point. Si Mme F fait également état de ses craintes en cas de retour au Nigéria, l'obligation de quitter le territoire français n'implique, par elle-même, aucun retour dans ce pays. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le préfet du Rhône aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. Mme F soutient qu'elle sera exposée à des risques de traitement inhumains ou dégradants en cas de retour au Nigéria. Si elle fait tout d'abord valoir que sa proxénète, estimant qu'elle n'a pas remboursé la totalité de sa dette à son égard, la menace, ainsi que sa famille, et que des hommes vont l'intercepter à l'aéroport et lui couper les parties génitales et les mains, comme elle l'a vu rapporter sur Internet, elle ne verse, à l'appui de ses allégations, que le récit d'asile produit devant la Cour nationale du droit d'asile, laquelle a rejeté son recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides rejetant sa demande d'asile fondée sur les mêmes craintes. A l'audience, la requérante invoque également le climat d'insécurité qui règne au Nigéria, et notamment dans l'Etat de Kogi dont elle se déclare originaire. Toutefois, les informations figurant sur le site du ministère de l'intérieur sur lesquelles elle s'appuie ne permettent pas de caractériser une situation de violence généralisée, l'exposant, du seul fait de sa présence sur le territoire de ce pays ou de cet Etat, à un risque réel de subir une menace grave pour sa sécurité. Dans ces conditions, Mme F n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée méconnaîtrait les dispositions et stipulations précitées.

En ce qui concerne la décision interdisant à Mme F de revenir sur le territoire français pendant 18 mois :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

12. Pour fixer à 18 mois la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de Mme F, le préfet du Rhône s'est fondé sur l'absence de liens privés et familiaux en France et sur la menace à l'ordre public que représente la présence de l'intéressée.

13. Il ressort des pièces du dossier que le 31 juillet 2022, la colocataire de Mme F a appelé la police, exposant qu'à la suite d'un différend, cette dernière l'aurait agrippée au niveau du cou avant de la jeter sur l'étendoir à linge du couloir puis de revenir la menacer de mort armée d'un couteau. Interpellée à son domicile et placée en garde à vue, Mme F a, lors de son audition, formellement contesté cette version des faits, expliquant qu'elle était en train de cuisiner lorsque l'altercation a débuté, d'où la présence du couteau, que c'est sa colocataire qui l'a agrippée la première et qu'elle ne l'a jamais menacée verbalement ni avec ledit couteau. Si les services de police ont retrouvé, dans le lavabo de la chambre de Mme F un couteau analogue à celui décrit par sa colocataire, les faits reprochés à la requérante ne peuvent, eu égard aux récits divergents livrés par les intéressées et aux marques constatées au niveau du cou de l'une et de l'autre, et alors que le préfet du Rhône ne justifie pas des suites judiciaires données à l'incident, être regardés comme établis. Ainsi, et à défaut d'autres agissements répréhensibles, la présence de Mme F sur le territoire français n'apparaît, au vu de l'instruction, pas constitutive d'une menace pour l'ordre public. Les autres circonstances retenues par l'autorité administrative pour fonder sa décision ne peuvent, à elles seules, justifier légalement la durée de 18 mois de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de la requérante. Par suite, en fixant une telle durée, le préfet du Rhône a commis une erreur d'appréciation.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme F est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du préfet du Rhône du 1er août 2022 lui interdisant de revenir sur le territoire français pendant 18 mois, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens dirigés contre cette décision.

Sur les frais liés au litige :

15. Il n'y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DECIDE :

Article 1er : Mme F est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La décision du 1er août 2022 par laquelle le préfet du Rhône a interdit à Mme F de revenir sur le territoire français pendant 18 mois est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme F est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C F et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 août 2022.

La magistrate désignée,

R. A

La greffière,

F. Gaillard

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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