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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2206075

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2206075

jeudi 17 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2206075
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantDUCHER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 5 août et 6 octobre 2022, Mme B C, épouse A, représentée par Me Ducher, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 22 juillet 2022 par lesquelles la préfète de l'Ain a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et lui a fait interdiction de retour sur ce territoire pour une durée de dix-huit mois ;

2°) d'enjoindre à cette autorité de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'État au profit de son conseil la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Mme A soutient que :

- le refus d'admission au séjour a été édicté par une autorité incompétente, à défaut pour la préfète de justifier d'une délégation de signature régulièrement publiée consentie à son signataire ;

- il n'a pas été précédé d'un examen approfondi de sa situation personnelle ;

- il méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle justifie avoir ancré ses centres d'intérêts en France ;

- il contrevient à l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- l'obligation de quitter le territoire français ne respecte pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de destination est privée de base légale du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- elle ne peut retourner dans son pays d'origine où sa sécurité est menacée ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée dans la mesure où sa sécurité est menacée en Albanie.

Par des mémoires enregistrés les 30 août et 12 octobre 2022, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable, faute de moyens assortis de précisions suffisantes ;

- à titre subsidiaire, les moyens invoqués par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle du 9 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- et les observations de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante albanaise née le 7 décembre 1985, est entrée en dernier lieu sur le territoire français le 3 mai 2018 avec son époux et leur fils mineur. Sa demande de réexamen de sa demande d'asile a été rejetée définitivement par la Cour nationale du droit d'asile le 10 décembre 2018. Elle a fait l'objet d'une mesure d'éloignement par arrêté du 23 janvier 2019 ainsi que d'une interdiction de retour sur le territoire français par décision du 23 juin 2021. À la suite du rejet des recours contentieux qu'elle a déposés à l'encontre de ces décisions, elle a sollicité le 11 mai 2022 son admission au séjour au regard de sa vie privée et familiale en France et au titre d'une régularisation exceptionnelle. Elle demande l'annulation des décisions de la préfète de l'Ain du 22 juillet 2022 refusant de lui délivrer un titre de séjour et lui faisant obligation de quitter le territoire sans délai ainsi qu'interdiction de retour sur ce territoire pour une durée de dix-huit mois.

En ce qui concerne la décision attaquée portant refus d'admission au séjour :

2. En premier lieu, le refus contesté a été signé par M. Philippe Beuzelin, secrétaire général de la préfecture de l'Ain, qui bénéficiait, par arrêté du 31 janvier 2022 publié le jour même au recueil des actes administratifs de la préfecture, d'une délégation pour signer une telle décision. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte litigieux doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, en se bornant à évoquer les courriers de soutien adressés par des élus à la préfecture, la requérante n'établit pas un défaut d'examen particulier de sa situation, qui ne ressort ni des termes de la décision attaquée, ni des pièces du dossier.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine ".

5. Mme A a vécu en France entre 2013 et 2015, puis a volontairement quitté le territoire français en exécution d'une mesure d'éloignement et a résidé, au vu des pièces du dossier, au Luxembourg, où son fils est né en novembre 2015, puis en Albanie, avant de revenir en France en 2018 avec sa famille. Elle s'y maintient irrégulièrement depuis le rejet de sa demande de réexamen au titre de l'asile le 10 décembre 2018, en dépit d'une obligation de quitter le territoire, prononcée à son encontre par arrêté du 23 janvier 2019, et d'une interdiction de retour sur le territoire français de dix-huit mois du 23 juin 2021. Son époux, à qui avaient été notifiées une mesure d'éloignement et une interdiction de retour en France pour dix-huit mois édictées par arrêté du 16 mars 2022, a été reconduit d'office en Albanie le 12 avril 2022. Elle ne justifie pas d'une intégration ancrée sur le territoire français, du fait de l'obtention d'un diplôme de maîtrise de la langue française, d'actions de bénévolat pour l'accueil et l'accompagnement de demandeurs d'asile depuis juin 2019 et de ses efforts récents d'insertion professionnelle depuis février 2022. Rien n'apparaît faire obstacle à ce que l'intéressée puisse reconstituer sa cellule familiale en Albanie ou dans tout autre pays où elle serait admissible, ni à ce que son fils, âgé de six ans, puisse y poursuivre sa scolarité. Dans ces conditions, et eu égard aux buts en vue desquels elle a été prise, la décision par laquelle la préfète de l'Ain a refusé de délivrer à Mme A un titre de séjour ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. La préfète de l'Ain n'a ainsi pas méconnu les dispositions l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

7. Mme A se prévaut de ses efforts d'insertion, d'une promesse d'emploi du 7 mars 2022 sur un poste d'agent administratif et comptable, pour lequel elle ne justifie au demeurant d'aucun diplôme ni expérience professionnelle, ainsi que des soutiens qu'elle a pu obtenir, notamment d'élus du département de l'Ain, à l'appui de sa démarche de régularisation de sa situation administrative. Elle ne peut être regardée comme faisant ainsi état de motifs exceptionnels ou de circonstances humanitaires justifiant son admission au séjour en application des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En dernier lieu, et compte tenu de ce qui précède, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la préfète de l'Ain a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision attaquée portant obligation de quitter le territoire :

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 5, et alors que Mme A ne justifie d'aucune menace actuelle et réelle qui résulterait de l'éloignement du territoire français, la préfète de l'Ain a pu, sans méconnaître l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'obliger à quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision attaquée fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, Mme A n'ayant pas établi l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination est privée de base légale doit être écarté.

12. En second lieu, à supposer que la requérante se prévale de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, sa demande d'asile ainsi que sa demande de réexamen ont été rejetées par la Cour nationale du droit d'asile, en dernier lieu en décembre 2018, et elle ne produit aucun élément justifiant que son retour en Albanie l'exposerait à un risque réel et actuel de subir personnellement des traitements inhumains ou dégradants. Le moyen ne peut donc être admis.

En ce qui concerne la décision attaquée portant interdiction de retour sur le territoire français durant dix-huit mois :

13. En se bornant à soutenir que sa sécurité est menacée en cas de retour dans son pays d'origine, Mme A ne conteste pas sérieusement la mesure d'interdiction litigieuse.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions de la préfète de l'Ain du 22 juillet 2022. Ainsi, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée en défense à la requête, celle-ci doit être rejetée dans l'ensemble de ses conclusions.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C épouse A et à la préfète de l'Ain.

Copie en sera adressée à Me Ducher.

Délibéré après l'audience du 3 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Jean-Pascal Chenevey, président,

Mme Karen Mège Teillard, première conseillère,

Mme Marine Flechet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 novembre 2022.

La rapporteure,

K. D

Le président,

J.-P. Chenevey

La greffière,

G. Reynaud

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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