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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2206173

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2206173

mercredi 17 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2206173
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantCUCHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 août 2022, M. D E A, représenté par Me Cuche, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 11 août 2022 par lequel le préfet du Rhône a décidé de sa remise aux autorités slovènes, considérées comme responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Il soutient que :

- sa situation personnelle, et notamment son état de santé, n'a pas été suffisamment prise en considération ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation, en ce qu'il a été contraint de solliciter l'asile en Slovénie, par crainte d'être reconduit à destination de la Croatie, pays où il a été maltraité et où trois de ses compagnons de voyage sont morts.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 août 2022, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Des pièces complémentaires, enregistrées le 16 août 2022, ont été présentées par le requérant.

Par une décision du 1er septembre 2021, la présidente du tribunal administratif de Lyon a désigné Mme C pour statuer au titre de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative au statut des réfugiés, signée à Genève le 28 juillet 1951, et le protocole relatif au statut des réfugiés, conclu à New-York le 31 janvier 1967 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 16 août 2022, Mme Maubon, magistrate désignée, a présenté son rapport, et entendu :

- les observations orales de Me Cuche, représentant M. A, qui reprend les conclusions et les moyens de sa requête ; il soutient en outre que :

. la décision méconnaît l'article 3 paragraphe 2 du règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013, en raison de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Slovénie, dont la réalité est établie par des rapports récents d'organisations internationales indépendantes, qui relatent des traitements concordant avec son récit personnel ;

. la décision méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors que la France aurait dû se considérer comme responsables de l'examen de sa demande d'asile pour raisons humanitaires, eu égard à la situation des demandeurs d'asile en Slovénie ;

. la décision, qui emporte des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur sa situation personnelle, est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

. la décision, qui l'expose à des risques de persécutions et de traitements inhumains et dégradants, méconnaît les dispositions de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les observations orales de M. A, requérant, assisté par Mme B, interprète en langue anglaise ; il expose qu'il a quitté son pays en 2020 du fait de la crise qui sévissait dans sa région d'origine, qu'il est entré en France à la fin du mois d'avril 2022 après avoir transité notamment par la Croatie, la Slovénie et l'Italie, que les autorités slovènes l'ont intercepté à la frontière avec la Croatie, qu'elles l'ont enfermé au commissariat puis dans un camp durant quinze jours, qu'il a été conduit à Ljubljana puis qu'il a été forcé de déposer une demande d'asile en Slovénie, sous peine d'être reconduit en Croatie, que trois de ses compagnons de voyage sont morts noyés en voulant franchir la rivière frontalière entre la Croatie et la Slovénie, qu'il a été diagnostiqué positif à l'hépatite B et qu'il doit impérativement commencer un traitement ;

- le préfet du Rhône n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, le 16 août 2022 à 15 heures 20.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 22 mars 1988 de nationalité camerounaise, déclare être entré sur le territoire français fin avril 2022. Il a déposé une demande d'asile en France, enregistrée le 12 mai 2022. Le préfet du Rhône a saisi les autorités slovènes d'une requête aux fins de reprise en charge de l'intéressé, à laquelle les autorités slovènes ont donné leur accord explicite le 7 juin 2022. Par un arrêté du 11 août 2022, le préfet du Rhône a décidé du transfert de M. A aux autorités slovènes, considérées comme responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par un arrêté du même jour, la même autorité a décidé de l'assigner à résidence dans le département du Rhône pour une durée de quarante-cinq jours. Ces deux arrêtés lui ont été notifiés le 11 août 2022. Par sa requête, M. A demande l'annulation de la décision de transfert aux autorités slovènes.

2. Aux termes de l'article L. 572-1 de ce code : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre État peut faire l'objet d'un transfert vers l'État responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. / () ".

3. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation de M. A n'aurait pas fait l'objet d'un examen particulier de la part du préfet du Rhône, qui s'est fondé sur les éléments dont il avait connaissance, notamment les informations transmises dans le cadre de l'entretien individuel avec un agent de la préfecture sur sa situation le 12 mai 2022 et dans le cadre de l'invitation à formuler des observations sur un transfert aux autorités slovènes le 11 août 2022, pour prendre sa décision. M. A n'a informé les services de la préfecture de son état de santé à aucune de ces occasions. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut d'examen de la situation de l'intéressé doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes du paraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " Lorsque aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen. / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / () ".

5. M. A soutient que des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile sont à déplorer en Slovénie, où il a été contraint de déposer sa demande d'asile sous la menace d'une expulsion vers la Croatie, alors qu'il souhaitait se rendre en France. Il produit d'une part le rapport 2020/2021 d'Amnesty International sur la situation des droits humains dans le monde, qui relate que des personnes entrées irrégulièrement en Slovénie se sont vues refuser l'accès aux procédures d'asile et ont été renvoyées de force, souvent en groupe, vers la Croatie voisine, d'autre part la Recommandation " Repoussés au-delà des limites " d'avril 2022 de la Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, qui relève le renvoi de personnes de la Slovénie vers la Croatie sans leur garantir l'accès à la procédure d'asile, et enfin un rapport de mission de l'association Migreurop de novembre 2021 qui relate que les personnes interceptées à la frontière entre la Slovénie et la Croatie sont emmenées dans un poste de police où leurs empreintes et leurs données personnelles sont collectées, ne reçoivent aucune information et sont souvent obligées de signer des documents dans une langue qu'elle ne comprennent pas. Toutefois, si les deux premiers rapports relatent des difficultés d'accès à la procédure de demande d'asile en Slovénie, ils ne sont pas suffisamment circonstanciés pour établir l'existence de défaillances systémiques au sens des dispositions précitées, et ne correspondent pas à la situation du requérant, qui a pu déposer une demande d'asile sans être refoulé immédiatement du territoire slovène. En ce qui concerne le troisième rapport produit, si les faits relatés correspondent davantage à la situation de M. A, qui relate avoir été intercepté à la frontière slovéno-croate, enfermé dans un commissariat puis dans un camp durant quinze jours puis forcé à déposer une demande d'asile, ce rapport n'est toutefois pas suffisant, par son caractère insuffisamment précis et circonstancié, à établir l'existence de défaillances systémiques au sens des dispositions précitées, étant précisé que la Slovénie est membre de l'Union européenne et à ce titre réputée respecter les droits fondamentaux et en particulier les droits des demandeurs d'asile. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 du règlement n° 604/2013 doit par suite être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / () ". Aux termes du troisième alinéa de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'État d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre État. ". La faculté laissée à chaque État membre, par le 1. de l'article 17 du règlement n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ledit règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

7. M. A fait état de la situation en Slovénie, où il aurait été forcé de déposer une demande d'asile, et estime que le traitement des demandeurs d'asile en Slovénie n'est pas conforme aux règles de l'Union européenne, et il fait par ailleurs valoir son état de santé. Toutefois, à supposer même le dépôt de sa demande d'asile contraint, il n'établit pas l'existence d'un risque sérieux que sa demande d'asile, qu'il n'a pas retirée, ne soit pas traitée par les autorités slovènes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Il ne démontre pas davantage qu'il serait personnellement exposé à des risques de traitements inhumains ou dégradants en Slovénie, alors que ce pays est un État membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En ce qui concerne son état de santé, M. A ne produit aucune pièce susceptible d'établir la gravité de son état de santé, tandis qu'il dispose de la possibilité de transmettre des informations aux autorités françaises afin qu'elles les transmettent aux autorités slovènes en application de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Ainsi, doivent être écartés les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 à n'avoir pas dérogé aux critères de détermination de l'État responsable de l'examen de la demande d'asile de M. A.

8. En dernier lieu, M. A ne produit aucune pièce pour établir qu'il encourrait des risques pour sa sécurité en cas de transfert vers la Slovénie. Il s'est borné à l'audience à relater le traitement dont il a précédemment fait l'objet dans ce pays, à faire état de sa crainte d'être refoulé vers la Croatie et à exprimer son souhaite de rester en France pour y débuter son traitement médical. Dans ces conditions, il n'établit pas que sa vie ou sa liberté seraient menacées en Slovénie, ou qu'il y serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit par suite être écarté.

9. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E A et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 août 2022.

La magistrate désignée,

G. C

La greffière,

F. GAILLARD

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour exécution conforme,

Une greffière,

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