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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2206318

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2206318

vendredi 27 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2206318
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantGUYON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés le 20 août 2022 et le 3 avril 2023, Mme A B, représentée par Me Guyon, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler ou d'abroger les décisions des 6 octobre 2021, 16 novembre 2021, 30 novembre 2021, 15 décembre 2021, 1er janvier 2022, 18 janvier 2022, 31 janvier 2022, 14 février 2022 et 14 juin 2022 portant suspension de ses fonctions d'infirmière de bloc opératoire sans maintien de rémunération ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier d'instruction des armées Desgenettes et au médecin général Didier Mennecier, à titre principal, de la rétablir dans ses fonctions en lui versant la rémunération dont elle a été privée, dès la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 400 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ou, à défaut, de la licencier pour inaptitude ;

3°) de mettre à la charge solidaire du centre hospitalier d'instruction des armées Desgenettes et du médecin général Didier Mennecier une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- il n'est pas justifié de la compétence de l'auteur des actes attaqués ;

- les décisions de suspension en litige ne respectent pas la procédure applicable aux sanctions ni le principe des droits de la défense et les articles L. 122-1 et L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit dès lors qu'elle était placée en arrêt maladie ;

- elles appliquent les dispositions des articles 12, 13 et 14 de la loi du 5 août 2021 qui méconnaissent le règlement n°507/2006 relatif à la mise sur le marché des médicaments ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles appliquent les dispositions des articles 12, 13 et 14 de la loi du 5 août 2021 qui méconnaissent les principes constitutionnels de fraternité, d'égalité, de respect du corps humain et d'interdiction des atteintes à l'intégrité physique ;

- elles sont contraires au principe de continuité du service public ;

- elles sont contraires au principe d'égalité et sont entachées de discrimination ;

- elles méconnaissent l'article 5 de la charte de l'environnement ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 3 mars 2023 et le 17 avril 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête n'est pas recevable ;

- la question prioritaire de constitutionnalité n'est pas recevable, faute d'être présentée par mémoire distinct ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les pièces du dossier ;

Vu :

- le règlement n°507/2006 relatif à la mise sur le marché des médicaments ;

- la loi organique n° 2009-1523 du 10 décembre 2009 relative à l'application de l'article 61-1 de la Constitution ;

- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la défense ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Feron,

- les conclusions de M. Gueguen, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Infirmière de bloc opératoire de deuxième grade, Mme B, engagée par contrat au sein du service de santé des armées et affectée à l'hôpital Desgenettes à Lyon, conteste les décisions successives par lesquelles elle a été suspendue de ses fonctions au motif qu'elle ne justifiait pas de sa vaccination contre la covid-19 ou d'une contre-indication à cette vaccination, ainsi que la décision rejetant son recours administratif préalable.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 4125-1 du code de la défense : " I. - Tout recours contentieux formé par un militaire à l'encontre d'actes relatifs à sa situation personnelle est précédé d'un recours administratif préalable, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux. Ce recours administratif préalable est examiné par la commission des recours des militaires, placée auprès du ministre de la défense. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a fait l'objet d'une décision de suspension de ses fonctions du 6 octobre 2021 signée par le médecin-chef de l'hôpital d'instruction des armées et que cette décision a été renouvelée par quinzaine par sept décisions successives du même signataire. Mme B a saisi la commission de recours des militaires d'un recours administratif préalable obligatoire dirigé contre les décisions de suspension du 6 octobre 2021 et du 16 novembre 2021. Son recours administratif préalable obligatoire a été rejeté par une décision du 14 juin 2022. En application des dispositions précitées du code de la défense, seules les conclusions de Mme B dirigées contre la décision du 14 juin 2022, qui s'est substituée aux décisions initiales du 6 octobre 2021 et du 16 novembre 2021, sont recevables. Ses conclusions dirigées directement contre ces deux décisions initiales sont irrecevables, ainsi que celles dirigées contre les décisions des 30 novembre 2021, 15 décembre 2021, 1er janvier 2022, 18 janvier 2022, 31 janvier 2022, 14 février 2022 qui n'ont pas fait l'objet d'un recours administratif préalable obligatoire. Dès lors, la fin de non-recevoir opposée par le ministre des armées doit être accueillie.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens tirés de l'inconstitutionnalité de la loi du 5 août 2021 :

4. Aux termes de l'article 23-1 de la loi organique n° 2009-1523 du 10 décembre 2009 relative à l'application de l'article 61-1 de la Constitution : " Devant les juridictions relevant du Conseil d'Etat ou de la Cour de cassation, le moyen tiré de ce qu'une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés garantis par la Constitution est, à peine d'irrecevabilité, présenté dans un écrit distinct et motivé. () ". A défaut d'être présentés dans un mémoire distinct, les moyens tirés de ce que l'application des articles 12, 13 et 14 de la loi du 5 août 2021 porterait atteinte aux principes constitutionnels de fraternité, d'égalité, de continuité du service public, d'atteinte à l'intégrité physique et au respect du corps humain et au principe de précaution défini à l'article 5 de la charte de l'environnement doivent être écartés comme irrecevables.

En ce qui concerne les autres moyens :

6. En premier lieu, dès lors que la décision du ministre des armées du 14 juin 2022 s'est substituée à celles initialement prises par le médecin-chef de l'hôpital Desgenettes, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de ces décisions initiales doit être écarté comme inopérant.

7. En deuxième lieu, l'article 14 de la loi du 5 août 2021, qui soumet notamment les agents qu'elle vise à l'article 12 à l'obligation de vaccination contre la covid-19, détermine les conséquences de la méconnaissance de cette obligation, en prévoyant leur suspension. Lorsque l'autorité administrative suspend un agent public de ses fonctions ou de son contrat de travail en application de ces dispositions et interrompt, en conséquence, le versement de sa rémunération, elle se borne à constater que l'agent ne remplit plus les conditions légales pour exercer son activité sans prononcer de sanction dès lors qu'elle n'a pas vocation à sanctionner un éventuel manquement ou agissement fautif qu'il aurait commis. Cette mesure, qui ne révèle aucune intention répressive, ne saurait, dès lors, être regardée comme une sanction. Mme B ne peut donc utilement se prévaloir, à l'encontre de la décision attaquée, du non-respect de la procédure applicable aux sanctions. Par ailleurs, elle n'est pas fondée à invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration relatives à la procédure contradictoire mise en œuvre avant l'édiction d'une décision individuelle défavorable dès lors qu'il ressort des pièces du dossier qu'elle a pu présenter des observations dans son recours administratif préalable obligatoire formé devant la commission de recours des militaires.

8. En troisième lieu, si Mme B soutient que son placement en arrêt maladie à compter du 25 juin 2022 ferait obstacle à sa suspension, cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée qui porte sur la période allant du 6 octobre au 30 novembre 2021.

9. En quatrième lieu, ainsi que l'a jugé le Conseil d'Etat dans sa décision n°456154 du 4 août 2023, les vaccins contre la covid-19 administrés en France ont fait l'objet d'une autorisation de mise sur le marché de l'Agence européenne du médicament, telle qu'encadrée par le règlement (CE) n° 507/2006 de la Commission du 29 mars 2006 relatif à l'autorisation de mise sur le marché conditionnelle de médicaments à usage humain relevant du règlement (CE) n° 726/2004 du Parlement européen et du Conseil. En vertu de ce règlement, l'autorisation conditionnelle de mise sur le marché ne peut être accordée que si le rapport bénéfice/risque est positif, quand bien même s'accompagne-t-elle d'une poursuite des études et d'un dispositif de pharmacovigilance destiné à surveiller les éventuels effets indésirables. L'Agence européenne du médicament procède à un contrôle strict des vaccins afin de garantir que ces derniers répondent aux normes européennes en matière de sécurité, d'efficacité et de qualité et soient fabriqués et contrôlés dans des installations agréées. Il ressort des avis scientifiques alors disponibles que la vaccination offre une protection très élevée contre les formes graves de la maladie et réduit fortement les risques de transmission du virus, même si des incertitudes s'étaient fait jour sur ce second point, tandis que les effets indésirables sont trop limités pour compenser ces bénéfices. La préservation des personnes les plus exposées aux formes graves nécessitait non seulement une protection directe mais aussi un ralentissement de la propagation du virus. Il ressort de ces mêmes avis que les personnes rétablies de la maladie ne bénéficient pas d'une immunité aussi durable que celle des personnes vaccinées. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que les avantages de la vaccination n'auraient pas été supérieurs à ses risques, ni que la décision attaquée méconnaîtrait le règlement (CE) n° 507/2006 de la Commission du 29 mars 2006.

10. En cinquième lieu, compte tenu de l'existence d'un consensus scientifique selon lequel la vaccination contre la covid-19 prémunit contre les formes graves de la maladie et présente des effets indésirables limités au regard de son efficacité, et donc des effets bénéfiques de la vaccination, du risque limité et étroitement contrôlé des effets secondaires, du besoin social impérieux, de la proportionnalité de cette mesure à l'objectif poursuivi de protection de la santé et de la large marge d'appréciation des Etats en cette matière, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales relatif à la protection de la vie privée et familiale doit être écarté.

10. En sixième lieu, Mme B soutient que la décision attaquée, en privant le service de sa présence, porterait atteinte à la continuité du service public. Toutefois, la circonstance, au demeurant non établie, que le fonctionnement de son service puisse être affecté par la suspension de Mme B est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Le moyen doit, par suite, être écarté.

11. En septième lieu, le principe d'égalité ne s'oppose pas à ce que l'autorité investie du pouvoir réglementaire règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu'elle déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général pourvu que, dans l'un comme l'autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l'objet de la norme qui l'établit et ne soit pas manifestement disproportionnée au regard des motifs susceptibles de la justifier. En l'espèce, il ressort des travaux parlementaires ayant précédé l'adoption de la loi du 5 août 2021 que les soignants non-vaccinés courent un risque de développer une forme grave de la covid-19, qui les empêcherait d'accomplir leur service, alors que les soignants vaccinés ne courent pas ce risque. Ainsi, dès lors que les soignants vaccinés et les soignants non-vaccinés ne se trouvent pas dans la même situation, le principe d'égalité ne s'oppose pas à ce qu'ils fassent l'objet d'un traitement différent par l'autorité administrative. Les moyens de Mme B tirés de ce que la décision attaquée procèderait d'une rupture d'égalité et d'une discrimination doivent par suite être écartés.

12. En dernier lieu, dès lors que la décision de suspension en litige est prise en exécution de l'obligation vaccinale prévue aux articles 12, 13 et 14 de la loi du 5 août 2021 et ne constitue pas une mesure de police, Mme B ne peut utilement soutenir que cette mesure serait inappropriée au risque contre lequel elle est censée lutter. En outre, compte tenu de sa profession, elle n'est pas fondée à réclamer que lui soit appliqué l'article 1er de cette loi relatif à l'obligation vaccinale des personnes travaillant dans les restaurants, débits de boisson et lieux utilisés pour les activités de loisir. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision de suspension en litige doit par suite être écarté.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'abrogation :

14. Lorsqu'il est saisi de conclusions tendant à l'annulation d'un acte réglementaire, le juge de l'excès de pouvoir apprécie la légalité de cet acte à la date de son édiction. S'il le juge illégal, il en prononce l'annulation. Ainsi, saisi de conclusions à fin d'annulation recevables, le juge peut également l'être, à titre subsidiaire, de conclusions tendant à ce qu'il prononce l'abrogation du même acte au motif d'une illégalité résultant d'un changement de circonstances de droit ou de fait postérieur à son édiction, afin que puissent toujours être sanctionnées les atteintes illégales qu'un acte règlementaire est susceptible de porter à l'ordre juridique. Il statue alors prioritairement sur les conclusions à fin d'annulation. Dans l'hypothèse où il ne ferait pas droit aux conclusions à fin d'annulation et où l'acte n'aurait pas été abrogé par l'autorité compétente depuis l'introduction de la requête, il appartient au juge, dès lors que l'acte continue de produire des effets, de se prononcer sur les conclusions subsidiaires. Le juge statue alors au regard des règles applicables et des circonstances prévalant à la date de sa décision. S'il constate, au vu des échanges entre les parties, un changement de circonstances tel que l'acte est devenu illégal, le juge en prononce l'abrogation. Il peut, eu égard à l'objet de l'acte et à sa portée, aux conditions de son élaboration ainsi qu'aux intérêts en présence, prévoir dans sa décision que l'abrogation ne prend effet qu'à une date ultérieure qu'il détermine.

15. Les règles énoncées au point ci-dessus, qui ne valent que pour les actes à caractère réglementaire, ne sauraient être utilement invoquées à l'appui des conclusions de la requête à fin d'abrogation de la décision en litige, qui présente le caractère d'un acte individuel. En tout état de cause, Mme B ne justifie pas d'éventuels changements de circonstance de droit ou de fait de nature à justifier l'abrogation de la mesure de suspension en litige, qui porte seulement sur la période du 6 octobre au 30 novembre 2021. Dès lors, les conclusions à fin d'abrogation présentées par la requérante ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B, n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction sous astreinte de la requérante doivent donc en tout état de cause être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font en tout état de cause obstacle à ce qu'il soit fait droit à la demande présentée par Mme B au titre des frais liés au litige.

DECIDE :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au ministre des armées et des anciens combattants.

Délibéré après l'audience du 13 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Feron, première conseillère,

Mme Leravat, conseillère.

La rapporteure,

C. FeronLa présidente,

V. Vaccaro-PlanchetRendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2024.

La greffière,

S. Rolland

La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier,

N°2206318

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