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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2206535

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2206535

mardi 1 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2206535
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantMARTENS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 août 2022, M. G, représenté par Me Martens, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 27 juin 2022 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires Auvergne-Rhône-Alpes a rejeté son recours administratif préalable obligatoire formé à l'encontre de la sanction de dix jours de cellule disciplinaire qui lui a été infligée par la commission de discipline de la maison d'arrêt de Lyon Corbas le 22 avril 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est dénuée de base légale ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors que :

. elle méconnaît les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

. elle méconnaît les dispositions de l'article R. 57-7-25 du code de procédure pénale ;

. il n'est pas justifié de la compétence du président de la commission de discipline ;

. la composition de la commission de discipline n'était pas régulière ;

- elle est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation, dès lors que les fautes reprochées ne sont pas établies.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 janvier 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu au 22 février 2024 par une ordonnance du 22 janvier 2024.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jorda, conseillère ;

- et les conclusions de Mme Fullana-Thévenet, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. H G, incarcéré à la maison d'arrêt de Lyon-Corbas du 26 mars au 4 juin 2022, demande l'annulation de la décision du 27 juin 2022 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires Auvergne-Rhône-Alpes a confirmé la mesure de sanction de la commission de discipline de dix jours de cellule disciplinaire le visant à raison d'un incident intervenu le 20 avril 2022.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 234-43 du code pénitentiaire : " Une personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par le président de la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet ".

3. D'une part, et contrairement à ce que soutient le requérant, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Lyon, lorsqu'il est saisi du recours administratif préalable obligatoire formé par le détenu, n'est pas tenu de répondre à l'ensemble de l'argumentation soulevée par l'intéressé, mais seulement d'indiquer les éléments sur lesquels il se fonde pour prendre sa décision. D'autre part, la décision contestée du 27 juin 2022 comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, contrairement à ce que fait valoir le requérant, dès lors que la décision en litige a été prise le 27 juin 2022, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Lyon était tenu de se fonder sur les articles R. 231-1 et suivants du code pénitentiaire entrés en vigueur le 1er mai 2022 et seuls applicables à la date de la décision en litige. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que cette décision est dénuée de base légale, la circonstance que le directeur interrégional des services pénitentiaires de Lyon a estimé que la décision initiale du 22 avril 2022 ne peut plus être fondée sur les dispositions du code de procédure pénale, désormais abrogées, étant, en tout état de cause, sans incidence sur le fondement légal de la décision attaquée.

5. En troisième lieu, si les décisions prises sur le recours administratif préalable obligatoire se substituent aux décisions initiales et sont seules susceptibles de faire l'objet d'un recours contentieux, cette substitution ne fait toutefois pas obstacle à ce que soient invoqués à leur encontre des moyens tirés de la méconnaissance de règles de procédure applicables aux décisions initiales qui, ne constituant pas uniquement des vices propres à ces décisions, sont susceptibles d'affecter la régularité des décisions soumises au juge.

6. D'une part, eu égard à la nature et au degré de gravité des sanctions disciplinaires encourues par les personnes détenues, qui n'ont, par elles-mêmes, pas d'incidence sur la durée des peines initialement prononcées, celles-ci ne constituent pas des accusations en matière pénale au sens des stipulations du paragraphe 1 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En outre, si les sanctions disciplinaires encourues par les personnes détenues peuvent entraîner des limitations de leurs droits et doivent être regardées de ce fait comme portant sur des contestations sur des droits à caractère civil au sens des stipulations du paragraphe 1 de l'article 6, la nature administrative de l'autorité prononçant ces sanctions fait obstacle à ce que ces stipulations soient applicables à la procédure disciplinaire dans les établissements pénitentiaires. Il suit de là que le requérant ne saurait utilement se prévaloir de la méconnaissance de ces stipulations.

7. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-25 du code de procédure pénale alors applicables à la date de la décision du 22 avril 2022 : " Lors de sa comparution devant la commission de discipline, la personne détenue présente ses observations. Elle est, le cas échéant, assistée par un avocat. () / Si la personne détenue ne comprend pas la langue française, n'est pas en mesure de s'exprimer dans cette langue ou si elle est dans l'incapacité physique de communiquer, ses explications sont présentées, dans la mesure du possible, par l'intermédiaire d'un interprète désigné par le chef d'établissement ". Si M. G, qui se prétend arabophone sans pour autant établir sa nationalité, fait valoir ne pas maîtriser la langue française, il ressort toutefois des pièces du dossier et notamment des échanges avec son avocat qu'il comprend et parle le français, bien que de façon rudimentaire, et qu'il était à même de comprendre les faits qui lui étaient reprochés. Il ressort également des pièces du dossier qu'il a pu faire valoir ses arguments, notamment durant la séance de la commission de discipline, pour laquelle il était, d'ailleurs, assisté de son avocat. Dans ces conditions, l'absence d'interprète lors de la commission de discipline, qui ne l'a privé d'aucune garantie, est sans incidence sur la régularité de la procédure disciplinaire au terme de laquelle il a été sanctionné. Par suite, il n'est pas fondé à se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 57-7-25 du code de procédure pénale.

8. Par ailleurs, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-5 du code de procédure pénale alors applicables à la date de la décision du 22 avril 2022 : " Pour l'exercice de ses compétences en matière disciplinaire, le chef d'établissement peut déléguer sa signature à son adjoint, à un directeur des services pénitentiaires ou à un membre du corps de commandement du personnel de surveillance placé sous son autorité ". En l'espèce, il ressort de l'arrêté portant délégation de signature du 17 décembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du Rhône le 20 décembre 2021, que le chef d'établissement avait délégué sa compétence pour présider la commission de discipline à M. D F, signataire de la décision du 22 avril 2022, en sa qualité de chef de détention. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du président de la commission de discipline doit être écarté.

9. Enfin, aux termes de l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute personne a le droit de connaître le prénom, le nom, la qualité et l'adresse administratives de l'agent chargé d'instruire sa demande ou de traiter l'affaire qui la concerne (). Si des motifs intéressant la sécurité publique ou la sécurité des personnes le justifient, l'anonymat de l'agent est respecté ". Si la méconnaissance de ces dispositions est, par elle-même, sans incidence sur la légalité de la décision prise, au terme de la procédure, par l'autorité administrative compétente, il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de s'assurer, le cas échéant en ordonnant la production par l'administration des informations nécessaires et sans que communication en soit alors donnée au requérant, que le premier assesseur a bien été choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement et qu'il n'était l'auteur ni du compte-rendu d'incident, ni du rapport d'enquête. De même, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale alors applicables à la date de la décision du 22 avril 2022 : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs ", et l'article R. 57-7-13 du même code précise que : " En cas de manquement à la discipline de nature à justifier une sanction disciplinaire, un compte-rendu est établi dans les plus brefs délais par l'agent présent lors de l'incident ou informé de ce dernier. L'auteur de ce compte-rendu ne peut siéger en commission de discipline. ". Il résulte de ces dispositions que la présence dans la commission de discipline d'un assesseur choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement, qui ne peut être ni l'auteur du compte-rendu établi à la suite d'un incident, ni l'auteur du rapport établi à la suite de ce compte-rendu, constitue une garantie reconnue au détenu, dont la privation est de nature à vicier la procédure, alors même que la décision du directeur interrégional des services pénitentiaires, prise sur le recours administratif préalable obligatoire exercé par le détenu, se substitue à celle du président de la commission de discipline.

10. En l'espèce, et contrairement à ce que fait valoir le requérant, l'anonymat de l'agent ayant rédigé le compte-rendu d'incident comme de celui ayant siégé à la commission de discipline pouvait être préservé pour des raisons de sécurité, en application de l'article L. 111-2 précité du code des relations entre le public et l'administration. D'autre part, il ressort de l'extrait du fichier informatique relatif aux comptes-rendus d'incident que le rapport du 20 avril 2022 concernant M. G a été rédigé par un agent pénitentiaire dont les initiales sont " M. C. ", alors que le registre de la commission de discipline du 22 avril 2022 atteste que le premier assesseur de cette commission avait les initiales " M. A B " et que l'assesseur extérieur à l'administration pénitentiaire était M. I E. Dans ces conditions, ces éléments permettent à eux seuls de s'assurer que le rédacteur du compte-rendu d'incident, qui est la seule victime, n'a pas participé à la commission de discipline, qui était donc régulièrement composée.

11. Il résulte des motifs retenus aux points 6 à 10 que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la procédure menée devant la commission de discipline aurait été irrégulière. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure doit être écarté dans toutes ses branches.

12. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article R. 232-4 du code pénitentiaire : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / 1° D'exercer ou de tenter d'exercer des violences physiques à l'encontre d'un membre du personnel ou d'une personne en mission ou en visite dans l'établissement ; () / 12° De proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement, d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement pénitentiaire ou des autorités administratives ou judiciaires ; / 13° De proférer des insultes ou des menaces à l'encontre d'une personne détenue () ". Et aux termes de l'article R. 232-5 du même code : " Constitue une faute disciplinaire du deuxième degré le fait, pour une personne détenue : () / 15° De provoquer un tapage de nature à troubler l'ordre de l'établissement () ".

13. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

14. Il ressort des pièces du dossier que M. G a été sanctionné par la décision contestée aux motifs qu'il a provoqué du tapage le 20 avril 2022, proféré des insultes envers le personnel et les auxiliaires, poussé par le bras un personnel de surveillance et jeté le chariot des repas sur des personnels de surveillance.

15. Dès lors que la décision attaquée n'est pas fondée sur l'existence de menace à l'égard d'un codétenu, M. G ne saurait utilement se prévaloir de l'absence de matérialité de tels faits. En outre, il ressort des pièces du dossier, notamment du compte-rendu d'incident qui fait foi jusqu'à preuve du contraire, que les faits en litige, en particulier les insultes prononcées en arabe, ont été observés par un agent des services pénitentiaires, et que le requérant a reconnu devant la commission de discipline qu'il avait saisi la surveillante et avait poussé le chariot. Dans ces conditions, en se bornant à soutenir que le rapport d'incident ne cite pas les mots prononcés en arabe, ce qui rendrait impossible de vérifier leur qualification d'insultes, et qu'il reconnaît avoir seulement touché, et non poussé, la surveillante, le requérant ne conteste pas sérieusement la matérialité des faits qui lui sont reprochés, qu'il avait déjà partiellement reconnus devant la commission de discipline. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation quant à la réalité des faits reprochés doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. G n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 27 juin 2022 qu'il conteste.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il en soit fait application à l'encontre du garde des Sceaux, ministre de la justice, qui n'est pas partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. G est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. H G et au garde des Sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 17 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bour, présidente ;

Mme Jorda, conseillère ;

Mme Le Roux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2024.

La rapporteure,

V. Jorda

La présidente,

A-S. BourLa greffière,

C. Delmas

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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