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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2206559

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2206559

vendredi 27 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2206559
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantFRERY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 août 2022, Mme A B, représentée par Me Frery, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 janvier 2022 par laquelle le préfet du Rhône a rejeté la demande de regroupement familial présentée par son époux au bénéfice de leur premier enfant mineur ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône :

- à titre principal, de leur délivrer une autorisation de regroupement familial au bénéfice de leur premier enfant mineur dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

- à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de leur demande dans un délai d'un mois à compter de la même date et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision contestée est insuffisamment motivée au regard des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par une ordonnance du 20 juillet 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 6 septembre 2023.

La préfète du Rhône a produit, le 3 octobre 2023, postérieurement à la clôture de l'instruction, un mémoire en défense qui n'a pas été communiqué.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25 %) par une décision 22 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle elles n'étaient ni présentes, ni représentées.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Gueguen a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante arménienne née le 9 octobre 1986, déclare être entrée en France au cours de l'année 2009, accompagnée de son époux et de leur premier enfant, né le 16 juillet 2008, en Arménie. Le 25 septembre 2019, l'époux de l'intéressée a saisi les services de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) d'une demande de regroupement familial au bénéfice de cet enfant. Conformément aux dispositions combinées de l'article R. 421-20, alors applicable, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 7 de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période, le silence gardé pendant un délai de six mois par le préfet du Rhône, suspendu du 12 mars au 23 juin 2020 inclus, a fait naître une décision implicite de rejet. Par une décision du 19 janvier 2022, qui s'est implicitement mais nécessairement substituée à cette décision, dont la requérante, en instance de divorce, demande au tribunal de prononcer l'annulation, le préfet du Rhône a refusé de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par son époux au bénéfice de leur premier enfant mineur.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () 3° Subordonnent l'octroi d'une autorisation à des conditions restrictives ou imposent des sujétions ; / () 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir ; () ". Et selon les termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

3. La décision contestée vise les textes dont elle fait application, notamment les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ainsi que les dispositions utiles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de l'époux de Mme B sur lesquelles le préfet du Rhône s'est fondé pour rejeter la demande de regroupement familial qu'il avait présentée, le 25 septembre 2019, au bénéfice de leur premier enfant mineur. L'autorité préfectorale a relevé à cet égard, d'une part, que les dispositions de l'article L. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile lui permettaient de refuser le bénéfice du regroupement familial au motif que le membre de la famille résidait déjà en France, d'autre part, que celles de l'article R. 434-6 du même code étaient réservées à l'étranger, résidant régulièrement en France sous couvert d'une carte de séjour temporaire d'une durée de validité d'au moins un an ou d'une carte de séjour pluriannuelle, qui contracte mariage avec le demandeur résidant régulièrement en France et ne s'appliquaient pas aux enfants du demandeur pris isolément, et, enfin, que les mineurs n'étaient pas tenus de détenir un titre de séjour et que le refus opposé à la demande de l'intéressé n'avait pas pour effet de contraindre son fils mineur à être séparé de ses parents qui résidaient régulièrement en France, ni d'empêcher sa scolarisation sur le territoire français, de sorte que la décision attaquée ne méconnaissait ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Par suite, la décision contestée, qui comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et ont ainsi permis à l'intéressée d'en contester utilement le bien-fondé, est suffisamment motivée au regard des dispositions précitées des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

4. En deuxième lieu, d'une part, en vertu de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Et selon les termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable à la date de la demande de regroupement familial, dont les dispositions ont été reprises à l'article L. 434-2 du même code : " Le ressortissant étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins un an, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial, par son conjoint et les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ". L'article L. 411-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions ont été reprises à l'article L. 434-6 du même code, prévoit toutefois que : " Peut être exclu du regroupement familial : / () 3° Un membre de la famille résidant en France. ". Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'elle se prononce sur une demande de regroupement familial, l'autorité préfectorale est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une des conditions légalement requises, notamment en cas de présence anticipée sur le territoire français du membre de la famille bénéficiaire de la demande. Elle dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit du demandeur de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou lorsqu'il est porté atteinte à l'intérêt supérieur d'un enfant tel que protégé par les stipulations de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant.

6. Enfin, aux termes de l'article L. 512-1 du code de la sécurité sociale : " Toute personne française ou étrangère résidant en France, au sens de l'article L. 111-2-3, ayant à sa charge un ou plusieurs enfants résidant en France, bénéficie pour ces enfants des prestations familiales dans les conditions prévues par le présent livre sous réserve que ce ou ces derniers ne soient pas bénéficiaires, à titre personnel, d'une ou plusieurs prestations familiales, de l'allocation de logement sociale ou de l'aide personnalisée au logement. () ". Selon les termes de l'article L. 512-2 du même code : " () Bénéficient () de plein droit des prestations familiales dans les conditions fixées par le présent livre les étrangers non ressortissants d'un Etat membre de la Communauté européenne, d'un autre Etat partie à l'accord sur l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse, titulaires d'un titre exigé d'eux en vertu soit de dispositions législatives ou réglementaires, soit de traités ou accords internationaux pour résider régulièrement en France. / Ces étrangers bénéficient des prestations familiales sous réserve qu'il soit justifié, pour les enfants qui sont à leur charge et au titre desquels les prestations familiales sont demandées, de l'une des situations suivantes : / () -leur entrée régulière dans le cadre de la procédure de regroupement familial visée au chapitre IV du titre III du livre III du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; () ". Les dispositions de l'article de l'article L. 512-2 du code de la sécurité sociale subordonnent ainsi le bénéfice des prestations familiales, s'agissant des enfants qui ne sont pas nés en France, et sous réserve de certaines exceptions, à la condition qu'il soit justifié de leur entrée régulière dans le cadre de la procédure de regroupement familial. Toutefois, ces dispositions ont pour objectif d'assurer le respect des règles relatives au regroupement familial, dans l'intérêt même de l'enfant pour lequel celui-ci est sollicité et la seule circonstance qu'un refus de regroupement, opposé en raison de la présence en France de l'enfant, fasse obstacle à la perception des prestations familiales, ne saurait, en principe, faire regarder cette décision comme méconnaissant le droit au respect de la vie privée et familiale du demandeur ou l'intérêt supérieur de l'enfant. Il ne saurait en aller différemment, par exception, qu'en raison de circonstances très particulières tenant à la fois à la situation du demandeur et à celle de l'enfant, notamment à son état de santé, justifiant du caractère indispensable de l'ouverture du droit aux prestations familiales.

7. En l'espèce, il ne ressort ni des termes de la décision contestée, ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet du Rhône n'aurait pas procédé à un examen sérieux et particulier de la demande de regroupement familial présentée par l'époux de Mme B au bénéfice de leur premier enfant mineur, ni qu'il se serait " cru, à tort, en compétence liée ". En effet, contrairement à ce que soutient la requérante, il ressort des termes mêmes de la décision en litige que pour rejeter cette demande, l'autorité préfectorale ne s'est pas exclusivement fondée sur la circonstance que cet enfant était présent en France, mais a également procédé à l'examen de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et notamment des incidences de ce rejet au regard du droit au respect de la vie privée et familiale des membres de la famille, tel que garanti par les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et de l'intérêt supérieur dudit enfant garanti par les stipulations également précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Par ailleurs, et contrairement à ce que soutient l'intéressée, le préfet du Rhône n'était pas tenu de mentionner qu'elle remplissait l'ensemble des conditions exigées par les dispositions de l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile reprises à l'article L. 434-7 du même code, dès lors qu'il a notamment fondé sa décision sur les dispositions précitées de l'article L. 411-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile reprises à l'article L. 434-6 du même code. Enfin, si Mme B fait grief à l'autorité préfectorale de ne pas avoir pris " en considération " les circonstances tirées de ce que son premier enfant mineur était arrivé en France à l'âge d'un an, de ce qu'il y était scolarisé depuis " plus de dix années " et de ce qu'elle était en instance de divorce avec le père de l'enfant, qui exerce un droit de visite et d'hébergement, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet du Rhône, qui n'était pas tenu de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à sa situation personnelle et familiale, a relevé que sa décision n'impliquerait pas la séparation de cet enfant de ses parents ni n'empêcherait sa scolarisation sur le territoire national, l'éventuelle divergence d'appréciation sur l'atteinte portée au droit au respect de sa vie privée et familiale ou à l'intérêt supérieur dudit enfant n'étant pas de nature à établir le défaut d'examen allégué, alors au surplus que la requérante n'établit ni même n'allègue avoir porté à la connaissance des services préfectoraux l'évolution de sa situation personnelle et familiale et notamment, l'ordonnance sur mesure provisoire de la juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Lyon fixant un droit de visite et d'hébergement au bénéfice du père, datée du 2 février 2022. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté en toutes ses branches.

8. En dernier lieu, Mme B soutient que la décision contestée porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ainsi qu'à celui de son premier enfant mineur, dès lors qu'elle réside régulièrement en France avec son époux et que leurs trois enfants mineurs y sont scolarisés. L'intéressée soutient également que la décision en litige méconnaît l'intérêt supérieur de son premier enfant, dès lors qu'elle le prend en charge quotidiennement ainsi que ses deux autres enfants et qu'elle doit pouvoir bénéficier de prestations sociales en sa faveur, au même titre que ces deux derniers. Toutefois, la décision en litige n'a ni pour objet, ni pour effet de séparer le premier enfant mineur de la requérante de ses parents qui résident régulièrement en France à la date de la décision attaquée, l'intéressée étant titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valide du 18 novembre 2021 au 17 novembre 2023, son époux, d'une carte de séjour pluriannuelle valide du 7 novembre 2020 au 6 décembre 2022, et l'enfant n'est pas tenu de détenir un titre de séjour pour séjourner sur le territoire français avant sa majorité et peut au surplus être mis en possession d'un document de circulation pour étranger mineur lui permettant d'y résider et de voyager. Par ailleurs, alors qu'il ressort des pièces du dossier que le premier enfant mineur de Mme B est scolarisé sur le territoire national depuis l'année scolaire 2012-2013, la décision contestée n'a ni pour objet, ni pour effet de faire obstacle à cette scolarisation. Enfin, s'il ressort également des pièces du dossier que la requérante a assigné son époux en divorce le 16 septembre 2021 et que le couple a comparu devant le tribunal judiciaire de Lyon, le 3 janvier 2022, acceptant le principe de la rupture du mariage, elle n'établit pas qu'en raison de circonstances très particulières tenant à la fois à sa situation et à celle de son premier enfant mineur, la prise en compte de ce dernier en vue de l'ouverture du droit aux prestations familiales au même titre que son frère et sa sœur présentait, à la date de la décision contestée du 19 janvier 2022, un caractère indispensable. Dans ces circonstances, en refusant de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par l'époux de Mme B au bénéfice de leur premier enfant mineur, le préfet du Rhône n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de la requérante ni à celle de cet enfant mineur, et n'a pas davantage méconnu l'intérêt supérieur de cet enfant. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur son intérêt et sa qualité pour agir, que la requête de Mme B doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la préfète du Rhône.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

M. Bertolo, premier conseiller,

M. Gueguen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 octobre 2023.

Le rapporteur,

C. Gueguen

La présidente,

A. Baux

La greffière,

I. Rignol

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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