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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2206674

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2206674

mardi 7 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2206674
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantPEYRARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 5 septembre 2022 et le 31 mai 2023, M. A B, représenté par Me Peyrard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 juillet 2022 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique de l'association Les Fogières, a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 14 octobre 2021 et a autorisé l'association Les Fogières à le licencier pour motif disciplinaire ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat ou de l'association Les Fogières le versement d'une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- ses observations n'ont pas été prises en compte préalablement à l'adoption de la décision attaquée ;

- le ministre du travail ne pouvait pas considérer que la décision de l'inspecteur du travail était intervenue en méconnaissance du principe du contradictoire ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- le délai entre sa mise à pied et la demande d'autorisation de licenciement était excessif ;

- la décision attaquée est intervenue en méconnaissance du principe " non bis in idem " ;

- les faits invoqués pour justifier son licenciement sont erronés et ne sont pas d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, eu égard au contexte dans lequel ils sont intervenus.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 novembre 2022 et 7 juin 2023, l'association Les Fogières, représentée par Me Ligier et Me Deldon, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juin 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Boulay, première conseillère,

- les conclusions de M. Habchi, rapporteur public,

- et les observations de Me Peyrard, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, éducateur spécialisé, a été recruté le 3 février 2020 par l'association Les Fogières, qui gère un centre d'accueil pour enfants placés par l'autorité judiciaire, situé à Saint-Genest-Malifaux dans la département de la Loire. A la suite d'un incident intervenu entre M. B et l'un des pensionnaires de l'établissement, la direction de l'association a sollicité de l'inspection du travail l'autorisation de licencier M. B pour faute. Par une décision du 14 octobre 2021 contre laquelle l'association a formé un recours hiérarchique, l'inspecteur du travail de l'unité de contrôle Loire Sud-est a refusé de lui accorder l'autorisation de licenciement sollicitée. Par décision expresse du 26 juillet 2022 dont M. B demande l'annulation, le ministre du travail a retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique de l'association Les Fogières née le 14 décembre 2021 du silence gardé sur ce recours, annulé la décision de refus d'autorisation de licenciement de l'inspecteur du travail et autorisé le licenciement pour motif disciplinaire de M. B.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle, et ne peuvent être licenciés qu'avec l'autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution du mandat dont il est investi.

3. Pour autoriser le licenciement de M. B, le ministre du travail a considéré que les faits qui lui étaient reprochés, survenus le 1er septembre 2021, constitués d'actes de violences physiques sur un mineur atteint de troubles du spectre autistique, en le saisissant, alors que celui-ci était très agité, par les chevilles pour le faire glisser sur les escaliers jusqu'à sa chambre, étaient établis. Il a également considéré que ces faits fautifs étaient d'une gravité suffisante pour autoriser son licenciement, dès lors que M. B, en tant qu'éducateur spécialisé expérimenté, ne pouvait ignorer l'existence d'autres moyens pour gérer ce type de situation et que l'insuffisance de personnel ne pouvait atténuer la gravité de ces faits.

4. Il ressort des pièces du dossier, que le 1er septembre 2021 vers 18 heures M. B a été confronté à une crise d'un jeune, âgé de treize ans, présentant des troubles du spectre autistique, qui a frappé sur les portes, quitté l'établissement, s'est dirigé vers l'habitation des voisins et a sonné plusieurs fois à leur porte et frappé dans leur portail avant de décider d'aller dans un pré. M. B est parvenu à le raisonner et à le ramener au sein du bâtiment de l'association Les Fogières. Arrivé dans la salle de séjour, le jeune s'est cependant couché par terre, s'est débattu violemment, a donné des coups de pied à M. B et a refusé de monter à l'étage. Les autres enfants étant seuls à l'étage depuis près d'une demi-heure, M. B a attrapé le jeune par les épaules puis par les pieds et l'a tiré en direction de l'escalier pour le conduire dans sa chambre à l'étage, ce qui lui a occasionné un hématome avec dermabrasion et ecchymose dans le dos, ainsi que cela ressort du certificat médical établi le lendemain. Dès lors, M. B a commis une faute en adoptant un comportement violent envers un jeune particulièrement vulnérable confié à l'association.

5. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que lors de cet incident M. B était le seul éducateur présent dans le bâtiment pour encadrer un groupe de sept enfants, sa collègue s'étant alors absentée pendant environ une heure avec deux enfants, avec autorisation de la direction, sans que ne soit prévu de dispositif pour la remplacer, alors que le jeune présentant des troubles du spectre autistique dont elle avait la charge nécessitait une prise en charge par un intervenant exclusivement consacré à lui, de type " un pour un ". En outre, M. B s'est trouvé dans l'impossibilité de faire appel à l'un de ses collègues, comme le prévoit le protocole d'intervention auprès des jeunes en cas de crise d'agitation ou de violence, dès lors qu'il ne pouvait laisser seul le jeune en crise le temps d'aller chercher ses collègues de l'autre internat, eux-mêmes devant à ce moment-là faire face à une crise qui a nécessité l'intervention de la gendarmerie, ou d'appeler la cheffe de service, d'astreinte, qui n'était pas présente dans les locaux. Enfin, le comportement de M. B, professionnel expérimenté dépourvu d'antécédents disciplinaires, n'a en l'espèce pas résulté d'une perte de maîtrise de ses gestes ou de son sang-froid et n'a pas été marqué par une volonté de nuire à l'enfant ou de lui infliger une sanction ou une punition. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, la faute commise par M. B n'apparaît pas d'une gravité suffisante pour justifier d'autoriser son licenciement. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

6. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion du 26 juillet 2022.

Sur les frais liés au litige :

7. La présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées par l'association Les Fogières sur le fondement de l'article R. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du requérant, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que l'association Les Fogières demande au titre des frais liés au litige. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 400 euros à verser à M. B à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion du 26 juillet 2022 est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 400 (mille quatre cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de l'association Les Fogières présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 et R. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à l'association Les Fogières et à au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Copie en sera adressée à la Direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités Auvergne-Rhône-Alpes.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Soubié, première conseillère,

Mme Boulay, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2023.

La rapporteure,

P. Boulay

La présidente,

V. Vaccaro-Planchet La greffière,

K. Azag

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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