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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2206865

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2206865

lundi 21 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2206865
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantGODDET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 septembre 2022, M. B E, représenté par Me Goddet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 août 2022 par lequel le préfet du Rhône l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a précisé que l'attestation de demande d'asile qui lui avait été délivrée n'était plus valable et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office ;

3°) d'enjoindre au préfet du Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour jusqu'au réexamen de sa situation, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat à sa mission d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

S'agissant des décisions de retrait de l'attestation d'asile et d'obligation de quitter le territoire français :

- les décisions ont été prises par une autorité incompétente ;

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit, le préfet s'étant à tort estimé tenu de prendre une obligation de quitter le territoire français, suite au rejet de sa demande d'asile, et ont été prises sans réel examen de sa situation ;

- les décisions ont été prises sans qu'il ait bénéficié du droit d'être entendu, reconnu par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- les décisions méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation quant à leurs conséquences sur sa situation personnelle ;

- les décisions méconnaissent l'article 3§1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- il est fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination ;

- la décision a été prise par une autorité incompétente ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les articles 1er, 4 et 19 de la charte européenne des droits fondamentaux ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet du Rhône, qui a produit des pièces enregistrées le 2 novembre 2022.

La présidente du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier, y compris les pièces remises à l'audience par M. E.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les observations de M. E, assisté de Mme F, interprète en langue arménienne, qui a en outre fait valoir que sa compagne avait accouché d'un enfant, actuellement placé dans un service de réanimation, et produit des pièces à l'audience.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1.M. E, ressortissant arménien née en 1986, déclare être entré en France en septembre 2021. Il a présenté une demande d'asile, qui a été rejetée le 11 avril 2022 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, lequel a statué en procédure accélérée. Par un arrêté du 19 août 2022 le préfet du Rhône, qui a précisé que l'attestation de demande d'asile délivrée au requérant n'était plus valable, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. E demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions au titre de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, et en raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur la légalité de l'arrêté du 19 août 2022 :

En ce qui concerne le moyen commun aux différentes décisions :

3. L'arrêté attaqué a été signé par Mme D C, directrice adjointe des migrations et de l'intégration de la préfecture du Rhône, titulaire d'une délégation de signature à cet effet par arrêté du préfet du Rhône en date du 8 juin 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Rhône du 9 juin 2022. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français et la décision constatant que l'attestation de demande d'asile n'est plus valable :

4. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français mentionne les éléments de droit et de fait sur lesquels le préfet du Rhône s'est fondé pour prendre la mesure d'éloignement en litige et fait état d'éléments propres à la situation familiale du requérant. Elle est, par suite, suffisamment motivée, de même, en tout état de cause, que la décision constatant que l'attestation de demande d'asile délivrée à M. E n'est plus valable, suite au rejet de sa demande par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

5. En deuxième lieu, il ne ressort pas de la décision attaquée que le préfet du Rhône n'aurait pas procédé à un réel examen de la situation de M. E ni, alors qu'il a examiné la possibilité de lui délivrer un titre de séjour sur un autre fondement, qu'il se serait senti à tort tenu de prendre une mesure d'éloignement suite au rejet de sa demande d'asile. Par suite, ces moyens doivent être écartés.

6. En troisième lieu, s'il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait été informé de ce qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ou mis à même de présenter des observations avant la décision en litige, il ne ressort en tout état de cause pas des pièces du dossier qu'il aurait pu faire valoir des éléments pertinents qui, s'ils avaient été connus de l'administration, aurait pu aboutir à un résultat différent. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu, tel que reconnu par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doit être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que le requérant séjournait depuis moins d'une année en France, à la date de la décision attaquée. S'il fait valoir qu'il y résidait avec son épouse et ses deux enfants, nés en 2010 et 2013, celle-ci a également fait l'objet le même jour d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, et il ne ressort pas des pièces du dossier que les intéressés ne pourraient poursuivre une vie familiale normale dans leur pays, ni que leurs enfants, qui y ont vécu l'essentiel de leur vie, ne pourraient y être scolarisés. Si l'épouse du requérant était enceinte à la date de la décision en litige, et s'il fait valoir que cette grossesse à risque l'empêchait de voyager, cette circonstance n'a par elle-même d'incidence que sur la décision, distincte, fixant le délai de départ volontaire. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier que l'épouse du requérant a accouché le 5 novembre 2022 d'un enfant prématuré placé au service de néonatalogie et de réanimation néonatale, cette circonstance, si elle peut faire obstacle à l'exécution forcée de la mesure d'éloignement, est postérieure à la décision en litige et ne peut que rester sans indice sur sa légalité. Par suite, et alors même que l'intéressé bénéficie en France d'un accompagnement psychologique et qu'il suit des cours d'apprentissage du français, la décision l'obligeant à quitter le territoire français ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquelles elle a été prise et ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle n'est pas, non plus, entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

9. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

10. Ainsi qu'il a été dit au point 8, il ne ressort pas des pièces du dossier que les enfants du requérant ne pourraient poursuivre leur scolarité hors de France, et notamment en Arménie. Par ailleurs, l'épouse du requérant faisant l'objet, le même jour, d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, la décision en litige n'a pas pour effet de séparer les enfants de leur parent. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :

11. En faisant valoir que son épouse était enceinte à la date de la décision en litige et que cette grossesse à risque l'empêchait de voyager, M. E doit être regardé comme contestant la décision fixant le délai de départ volontaire. Si l'intéressé ne produit aucun certificat médical attestant de ce que cette grossesse était considérée comme pathologique, il ressort des pièces du dossier que son épouse a accouché le 5 novembre 2022, soit deux mois avant le terme prévu de la grossesse, d'un enfant prématuré actuellement placé en service de néonatalogie et de réanimation néonatale. Cette circonstance, certes postérieure à la décision en litige, est de nature à révéler, en l'espèce, la nature à risque de la grossesse de l'épouse du requérant, à la date de la décision, et le fait que le préfet du Rhône ne pouvait, sans entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation, au regard de la nécessité pour M. E de rester auprès de son épouse, fixer à trente jours le délai de départ volontaire dont il disposait pour quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, il ressort de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

13. En deuxième lieu, la décision fixant le pays de destination vise les dispositions applicables et précise les motifs de fait qui la fondent. Dans ces conditions, et alors même que le préfet du Rhône n'a pas détaillé les motifs pour lesquels il a estimé que l'intéressé n'établissait pas être exposée à des peines ou traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, elle est suffisamment motivée.

14. Enfin, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. " et aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des traitements inhumains ou dégradants ".

15. M. E fait valoir qu'il craint des persécutions en Arménie en raison de ses prises de position hostiles à l'égard de personnalités politiques de son pays et d'accusations de désertion du champ de bataille lors de la guerre arméno-azérie. Il soutient aussi que sa fille a fait l'objet d'une tentative d'enlèvement peu avant leur départ pour la France. Toutefois, l'intéressé ne produit pas d'éléments probants à l'appui de ses allégations, par ailleurs peu détaillées, sur les circonstances dans lesquelles il aurait pu avoir une altercation puis des propos critiques sur des responsables politiques et militaires et ensuite sur les démarches qu'il aurait entreprises en vain pour rechercher la protection des autorités de son pays, ou encore les menaces et intimidations que lui et sa famille auraient subies. Dans ces conditions, le requérant, dont la demande d'asile a d'ailleurs été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis, le 22 août 2022, par la Cour nationale du droit d'asile, n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination méconnaîtrait les dispositions et stipulations citées au point précédent. Les moyens tirés de la violation des stipulations des articles 1er, 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, qui font obstacle à l'éloignement d'un étranger en cas de risques de torture, de traitements inhumains ou dégradants, doivent être écartés pour les mêmes motifs, de même que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

16. Il résulte que M. E est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 19 août 2022 en tant qu'elle fixe à trente jours le délai de départ volontaire imparti pour exécuter la mesure d'obligation de quitter le territoire français qui lui a été opposée

Sur l'injonction :

17. Le présent jugement, qui annule la seule décision fixant le délai de départ volontaire, n'implique pas que le préfet du Rhône délivre au requérant une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte de la requête.

Sur les frais liés au litige :

18. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. E tendant au versement par l'Etat de la somme qu'il demande au titre des frais non compris dans les dépens qu'il a exposés.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 19 août 2022 du préfet du Rhône est annulé en tant qu'il fixe à trente jours le délai de départ volontaire dont dispose M. E pour quitter le territoire français.

Article 3 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B E et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2022.

Le magistrat désigné,

Thierry A La greffière,

Sophie Lecas

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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