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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2207087

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2207087

vendredi 26 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2207087
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantGUERAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 septembre 2022 et 22 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Guerault, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 24 novembre 2023 par laquelle la préfète du Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour et l'a invité à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié ", et, dans l'attente, de lui remettre un récépissé l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours à compter de la même date et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 300 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision contestée est entachée d'un vice de procédure au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que sa demande de titre de séjour n'a pas été soumise pour avis à la commission du titre de séjour préalablement à son édiction alors qu'il justifie résider habituellement en France depuis plus de dix ans ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation personnelle, dès lors que la préfète du Rhône n'a pas tenu compte de la promesse d'embauche du 29 septembre 2022 qu'il avait pourtant transmise aux services préfectoraux le lendemain en réponse à la demande de pièces complémentaires qui lui avait été adressée le 1er septembre 2022 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L 435-1 du même code ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale.

La requête a été communiquée à la préfète du Rhône qui n'a pas produit de mémoire en défense.

L'affaire a été renvoyée de l'audience du 1er décembre 2023 à celle du 12 janvier 2024.

Par une ordonnance du 15 décembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 5 janvier 2024.

Par un courrier du 8 janvier 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions de M. B tendant à l'annulation de l'invitation à quitter le territoire français dans un délai de trente jours datée du 24 novembre 2023, dès lors que cette invitation, qui est la conséquence nécessaire de la décision du même jour portant refus de titre de séjour, ne constitue pas une décision faisant grief susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir.

M. B a produit, le 9 janvier 2024 des observations en réponse à ce moyen d'ordre public qui ont été communiquées au défendeur.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle elles n'étaient ni présentes, ni représentées.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Gueguen a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant bosnien né le 26 avril 1983, déclare être entré en France le 30 août 2012, accompagné de son épouse et de leurs deux premiers enfants. Après avoir fait l'objet d'une décision du 14 septembre suivant par laquelle le préfet du Rhône a rejeté sa demande d'admission provisoire au séjour en qualité de demandeur d'asile sur le fondement des dispositions alors applicables de l'article L. 741-4, 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'intéressé a déposé une demande d'asile qui a été rejetée tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), le 14 novembre 2012, que par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), le 6 septembre 2013. En suivant, par une décision du 13 mars 2013, dont la légalité a été confirmée tant par un jugement du tribunal du 11 juillet 2013 que par une ordonnance de la cour administrative d'appel de Lyon du 7 avril 2014, le préfet du Rhône a refusé de délivrer à M. B un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné d'office. Les 19 octobre 2015 et 3 janvier 2019, M. B a sollicité des services de la préfecture du Rhône la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions alors applicables de l'article L. 313-11, 11° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et, le 4 mai 2018, la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions alors applicables des articles L. 313-11, 7° et L. 313-14 du même code, l'intéressé ayant complété sa demande par un courrier du 16 juillet 2018 dont l'administration a accusé réception le 26 juillet suivant. Par un courrier du 12 mai 2022, dont l'administration a accusé réception le lendemain, M. B a formé un recours gracieux à l'encontre de la décision implicite, née le 4 septembre 2018, par laquelle le préfet du Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, qui a implicitement été rejeté. Enfin, postérieurement à l'introduction de sa requête, par une décision du 24 novembre 2023, qui s'est implicitement mais nécessairement substituée aux décisions implicites précitées et dont le requérant demande au tribunal de prononcer l'annulation, la préfète du Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour et l'a invité à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Sur la recevabilité des conclusions à fin d'annulation de l'invitation à quitter le territoire français dans un délai de trente jours :

2. Lorsque le refus de titre de séjour ou le retrait de titre de séjour opposé à la demande d'un étranger s'accompagne d'une " invitation à quitter le territoire français ", cette invitation, qui est la conséquence nécessaire de la décision de refus ou de retrait de ce titre ne fait pas, par elle-même, grief et ne constitue pas, dès lors, une décision susceptible de recours. Il en va ainsi alors même que cette invitation est assortie d'un délai et de l'indication qu'au-delà de ce délai, à défaut d'avoir volontairement quitté le territoire français, l'étranger concerné s'expose à l'édiction, à son encontre, d'une obligation de quitter le territoire français, prise sur le fondement de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, et ainsi qu'en ont été informées les parties en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. B dirigées contre l'invitation à quitter le territoire français dans un délai de trente jours sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les autres conclusions à fin d'annulation :

3. Selon les termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ". En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette hypothèse, il appartient à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont il ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

4. Pour refuser à M. B la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire " sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète du Rhône s'est fondée sur le motif tiré de ce que si l'intéressé avait produit, à l'appui de sa demande, une promesse d'embauche datée du 29 août 2017 pour un poste " d'employé d'entretien " sous contrat à durée indéterminée (CDI) au sein de la société à responsabilité limitée (SARL) SORF, qui gère le " Club café Bad's Badminton Squash " situé à Lyon, ainsi que le formulaire CERFA de demande d'autorisation de travail rempli le 13 juillet 2018 par le directeur de cette société afin d'y occuper un emploi sous CDI consistant à réaliser les " dépannages " et l' " entretien " de l'ensemble des " installations sportives (squash et badminton) ", il ne démontrait cependant pas avoir une quelconque expérience professionnelle dans ce métier dans la mesure où il avait déclaré avoir obtenu un diplôme d'électricien dans son pays d'origine et y avoir exercé ce métier pendant quinze ans, sans lien avec l'emploi précité. Toutefois, en l'espèce, il ressort des pièces du dossier qu'en réponse à la lettre du 1er septembre 2022 par laquelle l'autorité préfectorale l'avait invité à compléter sa demande dans un délai de trente jours, le requérant a notamment tenté de transmettre aux services de la préfecture du Rhône, par voie dématérialisée, le 30 septembre suivant, une promesse d'embauche datée du 29 septembre 2022 en qualité de " vendeur " au sein de la société en nom collectif (SNC) RELOF, qui gère le bar-tabac " Les Terrasses " situé à Villeurbanne, puis a effectivement transmis cette promesse d'embauche aux mêmes services les 19 octobre et 9 novembre 2022, lesquels en ont accusé réception les 20 octobre et 9 novembre 2022. Ainsi, en se bornant à procéder à l'examen de la demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée en qualité de salarié par M. B à l'aune des seuls documents précités des 29 août 2017 et 13 juillet 2018, sans tenir compte de la dernière promesse d'embauche pourtant produite par l'intéressé au soutien de sa demande plus d'un an avant l'édiction de la décision contestée du 24 novembre 2023, la préfète du Rhône, qui a édicté cette décision quelques jours seulement avant l'audience publique initialement fixée au 1er décembre suivant, a entaché ladite décision d'un défaut d'examen sérieux et particulier de la situation personnelle du requérant. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la décision par laquelle l'autorité préfectorale lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour est entachée d'une erreur de droit.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 24 novembre 2023 par laquelle la préfète du Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu par le présent jugement, et après examen des autres moyens de la requête, il n'y a lieu que d'enjoindre à la préfète du Rhône de procéder au réexamen de la demande de M. B en application des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée.

Sur les frais liés au litige :

7. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Guerault, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Guerault d'une somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 24 novembre 2023 par laquelle la préfète du Rhône a refusé à M. B la délivrance d'un titre de séjour est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Rhône de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Guerault une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Guerault renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Guerault et à la préfète du Rhône.

Délibéré après l'audience du 12 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

M. Bertolo, premier conseiller,

M. Gueguen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 janvier 2024.

Le rapporteur,

C. Gueguen

La présidente,

A. Baux

Le greffier,

J-P. Duret

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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