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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2207326

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2207326

lundi 24 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2207326
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantLEFEVRE-DUVAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 septembre 2022 et un mémoire en réplique enregistré le 14 octobre 2022, Mme C A, représentée par Me Lefèvre-Duval, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 septembre 2022 par lequel le préfet du Rhône a décidé sa remise aux autorités suisses, responsables de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône de procéder au réexamen de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 900 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat à sa mission d'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision a été prise par une autorité incompétente ;

- la décision est insuffisamment motivée et a été prise sans réel examen de sa situation personnelle ;

- les brochures mentionnées à l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 ne lui ont pas été remises avant l'entretien individuel ;

- elle n'a pas bénéficié d'un entretien individuel confidentiel en présence d'un interprète dans une langue qu'elle comprend, en méconnaissance de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 ;

- il n'est pas justifié de ce que le préfet a régulièrement saisi les autorités suisses d'une demande de prise en charge ni que les autorités suisses ont donné leur accord ;

- en ne décidant pas de prendre en charge sa demande d'asile en application de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013, le préfet du Rhône a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 14 octobre 2022, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

La présidente du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 modifié ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Mme A, assistée de M. F interprète en langue bengalie, qui a maintenu ses conclusions par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante du Bangladesh, est entrée en France en mai 2022. Elle a présenté une demande d'asile. Par arrêté du 19 septembre 2022, le préfet du Rhône a décidé sa remise aux autorités suisses, responsables de sa demande d'asile. Mme A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme A, dont la demande d'aide juridictionnelle est en cours d'instruction, au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991, précédemment visée.

Sur la légalité de l'arrêté du 19 septembre 2022 :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme H D, adjointe à la cheffe du pôle régional Dublin, titulaire d'une délégation de signature à cet effet en cas d'absence ou d'empêchement de Mme E G, par arrêté du 29 août 2022 du préfet du Rhône, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Rhône en date du 30 août 2022. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre État membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement.

5. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre État membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

6. L'arrêté attaqué, qui vise le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, précise que la consultation du fichier européen VIS a fait apparaître que la requérante s'était vu délivrer un visa par les autorités suisses, ainsi responsables de sa demande d'asile et que ces autorités ont accepté de la reprendre en charge. Il fait état également d'éléments propres à la situation de l'intéressée. Par suite, il est suffisamment motivé.

7. En troisième lieu, il ne ressort pas de la décision attaquée, que le préfet du Rhône, qui a d'ailleurs fait état de l'absence d'élément susceptible de justifier d'une situation médicale empêchant la réadmission de Mme A en Suisse, n'aurait pas procédé à un réel examen de la situation de la requérante.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée () c) de l'entretien individuel en vertu de 1'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; f) de 1'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Selon les termes de l'article 5 du même règlement : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

9. Il ressort des pièces du dossier que la requérante s'est vu remettre le 17 juin 2022, avant son entretien individuel en préfecture et lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, les brochures " A " et " B " constituant la brochure commune prévue par les dispositions citées au point précédent, en langue bengalie, qu'elle a déclaré comprendre. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée a bénéficié le même jour d'un entretien individuel et confidentiel mené par un agent qualifié de la préfecture, en présence d'un interprète en langue bengalie. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement (UE) n°604/2013 ne peut qu'être écarté.

10. En cinquième lieu, et contrairement à ce que soutient la requérante, il ressort des pièces du dossier que les autorités suisses ont été régulièrement saisies le 22 juillet 2022 d'une demande de prise en charge de Mme A, laquelle comprenait les éléments permettant de déterminer l'Etat responsable de sa demande d'asile, et qu'elles ont fait connaître le 26 juillet 2022 leur accord explicite pour sa réadmission.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 susvisé : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

12. Il résulte de ces dispositions que la faculté laissée à chaque État membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Cette possibilité doit en particulier être mise en œuvre lorsqu'il y a des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé courra, dans le pays de destination, un risque réel d'être soumis à la torture ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. Si la requérante fait état de problèmes de santé lié à une situation de stress consécutive aux événements traumatisants vécus au Bangladesh, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que la prise en charge de son état de santé ne pourrait être assuré en Suisse, ni que sa demande d'asile ne ferait pas l'objet d'un réel examen par les autorités de ce pays. Par suite, en refusant de faire usage de la possibilité de faire examiner par la France la demande d'asile de Mme A, le préfet du Rhône n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

14. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté du 19 septembre 2022 du préfet du Rhône est entaché d'illégalité et à en demander l'annulation. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction doivent également être rejetées, de même que celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de Mme A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2022.

Le magistrat désigné,

Thierry B La greffière,

Sophie Lecas

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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