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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2208034

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2208034

vendredi 23 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2208034
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantSCP ROBIN VERNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés respectivement les 27 octobre et 5 décembre 2022, M. B D, ayant pour avocat Me Vernet (SCP Robin-Vernet), demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 6 juin 2022 par lequel le préfet du Rhône l'oblige à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixe le pays de destination d'une reconduite d'office et lui interdit de revenir en France pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à cette autorité d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour durant le réexamen de sa situation ;

3°) d'enjoindre à cette autorité d'ordonner l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, à charge pour ce conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

M. D soutient que :

- les décisions attaquées sont entachées d'un vice d'incompétence de l'auteur de l'acte, insuffisamment motivées, procèdent d'un défaut d'examen complet de sa situation ;

- le préfet a commis une erreur de droit ainsi qu'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 21 de la convention d'application de l'accord Schengen, car il était en situation régulière au moment de la prise de l'arrêté en litige ;

- la mesure d'éloignement est entachée d'une erreur de droit au regard des articles L. 521-1 et L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est également entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant un délai de départ volontaire de 30 jours est illégale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement, et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant son pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement, et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui interdisant de revenir en France pendant une année est illégale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement, et insuffisamment motivée.

Le préfet du Rhône a produit des pièces enregistrées le 2 décembre 2022.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision

du 9 septembre 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention d'application de l'accord de Schengen, signée le 19 juin 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative et la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

La présidente du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience tenue le 9 décembre 2022. Le magistrat désigné y a présenté son rapport et a entendu Me Lulé, substituant Me Vernet, lequel a repris les conclusions et moyens de la requête.

Le préfet du Rhône n'était, quant à lui, pas présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de cette audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, né en 1994, de nationalité azerbaïdjanaise, est entré une première fois en France le 28 juin 2016 sous couvert d'un visa de court séjour et a vu sa demande d'asile rejetée. Il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement prise le 1er juillet 2021 par le préfet du Rhône, dont il n'a pas obtenu l'annulation. Retourné dans son pays d'origine, il est de nouveau entré en France, en mars 2022 a-t-il déclaré. Par arrêté pris le 6 juin 2022 sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet du Rhône oblige M. D à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, fixe son pays de destination d'une reconduite d'office, lui interdit tout retour avant l'écoulement d'une période d'un an. M. D demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

2. L'arrêté attaqué a été signé par Mme C E, sous-préfète chargée de la mission politique de la ville, qui bénéficiait, en vertu d'un arrêté du 26 janvier 2022 publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture, d'une délégation à l'effet de signer de tels actes durant les périodes de permanence. Par suite doit être écarté le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte.

Concernant la mesure d'éloignement :

3. En premier lieu, l'arrêté en litige du 6 juin 2022 contient les éléments de droit et de fait qui fondent cette mesure, à savoir la citation du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'énoncé que M. D, " qui déclare être arrivé en France, en mars 2022, ne peut justifier d'une entrée régulière sur le territoire dans la mesure où il ne démontre pas être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ". La mesure d'éloignement se trouve ainsi suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, cette motivation ne révèle pas de défaut d'examen de la situation du requérant, même si le préfet, tout en indiquant que la mesure d'éloignement dont avait fait l'objet cet étranger le 1er juillet 2021 a été volontairement exécutée le 24 décembre 2021, n'a pas mentionné ses années de présence en France jusqu'à cette date. Par ailleurs, le préfet n'avait pas, avant de prendre cette décision, à examiner si le requérant risquait, en cas de retour en Azerbaïdjan, d'être exposé aux traitements que prohibe l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article 21 de la convention d'application de l'accord de Schengen du 19 juin 1990 : " 1. Les étrangers titulaires d'un titre de séjour délivré par une des Parties Contractantes peuvent, sous le couvert de ce titre ainsi que d'un document de voyage, ces documents étant en cours de validité, circuler librement pendant une période de trois mois au maximum sur le territoire des autres Parties Contractantes, pour autant qu'ils remplissent les conditions d'entrée visées à l'article 5, paragraphe 1, points a), c) et e), et qu'ils ne figurent pas sur la liste de signalement nationale de la Partie Contractante concernée / 2. Le paragraphe 1 s'applique également aux étrangers titulaires d'une autorisation provisoire de séjour, délivrée par l'une des Parties Contractantes et d'un document de voyage délivré par cette Partie Contractante () ". Aux termes de l'article 5 de cette même convention : " 1. Pour un séjour n'excédant pas trois mois, l'entrée sur les territoires des Parties Contractantes peut être accordée à l'étranger qui remplit les conditions ci-après : () c) présenter le cas échéant les documents justifiant de l'objet et des conditions du séjour envisagé et disposer des moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans le pays de provenance ou le transit vers un État tiers dans lequel son admission est garantie, ou être en mesure d'acquérir légalement ces moyens () ".

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ". Aux termes de l'article L. 611-2 du même code : " L'étranger en provenance directe du territoire d'un des États parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 peut se voir appliquer les 1° et 2° de l'article L. 611-1 lorsqu'il ne peut justifier être entré ou s'être maintenu sur le territoire métropolitain en se conformant aux stipulations des paragraphes 1 et 2 de l'article 19, du paragraphe 1 de l'article 20 et des paragraphes 1 et 2 de l'article 21 de cette même convention ".

7. A supposer que le visa à entrées multiples valable du 22 février 2022 au 21 février 2023 délivré par les autorités lituaniennes à M. D puisse être regardé comme un titre de séjour ou une autorisation provisoire de séjour, délivrés par une des parties contractantes, le requérant n'établit pas qu'à son arrivée en France, le 15 mars 2022 allègue-t-il, il satisfaisait aux conditions relatives à l'objet et aux conditions du séjour ainsi qu'aux moyens de subsistance. Il suit de là que c'est sans entacher cette décision d'une erreur de droit, ni d'une erreur manifeste d'appréciation, que le préfet du Rhône a, pour obliger M. D à quitter le territoire français, opposé à ce dernier l'absence d'entrée régulière. Par ailleurs, et dans ces conditions, l'absence de consultation du système " Visabio " par le préfet est sans influence sur le sens de la décision.

8. En quatrième lieu, en vertu des articles L. 521-1 et L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité de police est tenue, sauf hypothèses limitativement énumérées à l'article L. 542-2 du même code, de transmettre au préfet et ce dernier d'enregistrer une demande d'admission au séjour lorsqu'un étranger, lors de son interpellation, formule une demande d'asile, ce qui fait obstacle à la prise d'une mesure d'éloignement. Toutefois, lors de son audition par les services de gendarmerie, le 6 juin 2022, M. D n'a pas manifesté le souhait de déposer une demande d'asile ou de voir sa précédente demande de nouveau réexaminée. Doit par conséquent être écarté le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 521-1 et L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. En dernier lieu, pour soutenir que la mesure d'éloignement porte atteinte de manière " excessive " au droit au respect de sa vie privée et familiale, le requérant se borne à alléguer être la cible, en Azerbaïdjan, de menaces, " confirmées par les assassinats de sa fille et de sa conjointe ", ce qui lui interdirait de pouvoir mener une vie normale dans ce pays. Il allègue également, sans davantage apporter d'éléments à l'appui, avoir " nécessairement noué des liens privés " durant un séjour de quatre ans en France, de 2018 à 2021. Dans ces conditions ne peut qu'être écarté le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Concernant les autres décisions :

10. M. D n'ayant pas démontré l'illégalité de la mesure d'éloignement, il n'est pas fondé à invoquer une telle illégalité à l'encontre de ces décisions.

11. Le requérant ne précisant pas en quoi les conditions sanitaires d'entrée en Azerbaïdjan contrecarreraient le délai de départ volontaire de 30 jours qui lui a été accordé, ne peut qu'être écarté le moyen d'erreur manifeste d'appréciation articulé à l'encontre de cette décision, par ailleurs suffisamment motivée et non entachée d'un défaut d'examen de la situation du requérant.

12. Pour soutenir que, pouvant être mobilisé à tout moment en cas de retour en Azerbaïdjan, il serait alors exposé à de nouvelles exactions " compte tenu de son passé militaire ", M. D, dont la demande d'asile a été rejetée par les instances compétentes, se borne à faire état du conflit persistant entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, sans apporter aucun élément probant à l'appui. Ne peut par suite qu'être écarté le moyen, articulé à l'encontre de la décision fixant son pays de destination, tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales aux termes duquel " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants. ". Par ailleurs, cette décision est suffisamment motivée et non entachée d'un défaut d'examen de la situation du requérant.

13. Enfin, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire d'une interdiction de retour sur le territoire français () ". En vertu de l'article L. 612-10 du même code, " l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ". Il est disposé par l'article L. 613-2 de ce code que " les décisions d'interdiction de retour () prévues [à l'article] () L. 612-8 () sont motivées ".

14. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs de sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

15. Dans l'arrêté en litige, le préfet du Rhône, après avoir cité les articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pointe une date d'entrée en France de M. D, relève qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement du 1er juillet 2021, volontairement exécutée, et ne retient pas de circonstances humanitaires soulignant que l'intéressé est " entré récemment sur le territoire national, ne justifie ni de la nature ni de l'ancienneté de ses liens avec la France ". La décision d'interdiction de retour est ainsi suffisamment motivée, sans paraître entachée d'un défaut d'examen de la situation du requérant.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions qu'il attaque. Doivent par conséquent être rejetées ses conclusions à fin d'annulation ainsi que les conclusions à fin d'injonction qui les assortissent.

Sur les frais de procès :

17. L'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, il ne saurait être mis à sa charge le versement de la somme réclamée par le requérant au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête présentée par M. B D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

B. A

La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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