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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2208460

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2208460

vendredi 18 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2208460
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantCUCHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces, enregistrée les 16 et 18 novembre 2022, M. D C, représenté par Me Cuche, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les décisions du 10 novembre 2022 par lesquelles le préfet de la Drôme l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a déterminé le pays de destination en cas de reconduite et l'a interdit de retour sur le territoire national avant l'écoulement d'une période de 36 mois ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'ensemble des décisions :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé, révélant en cela un défaut d'examen de sa situation particulière ;

- il n'est pas justifié de la compétence de son signataire ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

- cette décision procède d'une inexacte application des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- cette décision méconnaît également les exigences de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

- sa situation constitue une circonstance particulière faisant obstacle à l'édiction de cette mesure ; elle procède d'une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-2 du même code ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle procède d'un inexacte application des article L. 612-6 et suivants du code précité ; elle revêt un caractère disproportionné et sa situation personnelle constitue une circonstance humanitaire à même de faire obstacle à l'édiction de la mesure en litige.

Des pièces ont été produites pour le préfet de la Drôme les 17 et 18 novembre 2022 et ont été communiquées.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. E.

Vu la prestation de serment de M. A F, interprète en langue arabe.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gilbertas, magistrat désigné,

- les observations de Me Cuche, pour M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens ;

- celles de M. C, assisté de M. A F, interprète en langue arabe ;

- et celles de Me Morisson-Cardinaud, pour le préfet de la Drôme, qui conclut au rejet de la requête, la requête étant tardive et les moyens soulevés n'étant en tout état de cause pas fondés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D C, ressortissant tunisien né le 25 avril 1980, conteste les décisions du 10 novembre 2022 par lesquelles le préfet de la Drôme l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a déterminé le pays de destination en cas de reconduite et l'a interdit de retour sur le territoire national avant l'écoulement d'une période de 36 mois.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Sur l'ensemble des décisions :

3. D'une part, les décisions attaquées sont signées par Mme B Argouarc'h, secrétaire générale de la préfecture de la Drôme, investie à cet effet d'une délégation de signature par arrêté préfectoral du 27 août 2021, régulièrement publiée. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit ainsi être écarté.

4. D'autre part, l'arrêté en litige vise les dispositions et stipulations dont il fait application et relève les éléments de fait pertinents pour cette application. Contrairement à ce qui est soutenu par M. C, l'arrêté attaqué fait bien état des précédentes demandes de titre de séjour introduites, la dernière ayant été rejetée en 2019. A cet égard, si le requérant produit une lettre répondant à la demande de pièces qui lui a été adressée par les services de la préfecture de la Drôme, l'accusée de réception produit, illisible, ne permet pas d'établir sa réception, alors que les informations administratives produites par le préfet en défense indiquent l'absence de toute demande de titre de séjour en cours d'instruction le concernant. De même, la contestation des motifs retenus relève non de la motivation de l'acte en litige mais de son bienfondé. La motivation de cet arrêté, en l'espèce suffisante, ne révèle ainsi pas, non plus que les autres pièces du dossier, le défaut d'examen complet de situation invoqué. Les moyens afférents doivent ainsi être écartés.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français et celle déterminant le pays de destination en cas de reconduite :

5. D'une part, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; ".

6. M. C, parent d'un enfant français, soutient pourvoir à l'entretien et à l'éducation de celui-ci depuis plusieurs années. Toutefois, s'il établit par les pièces produites exercer le droit de visite restreint, de deux visites par mois d'une durée de une à deux heures en environnement supervisé, dont il dispose en application d'un jugement du 24 avril 2019 du tribunal judiciaire de Valence, ces éléments ne portent que sur l'année 2022 et il n'établit pas la contribution effective à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les deux années précédant les décisions en litige, l'intéressé indiquant lui-même ne pas avoir verser la pension alimentaire à laquelle il était précédemment astreint. Dans ces conditions, le moyen doit être écarté.

7. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". ". Selon l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

8. M. C fait valoir l'établissement de liens familiaux en France avec son enfant français et ses démarches pour obtenir la garde complète de l'enfant, pour l'heure placé en foyer selon ses dires. Toutefois, ni de telles circonstances, ni les conditions de séjour de M. C telles qu'elles ressortent des pièces du dossier, ce dernier étant dernièrement irrégulièrement revenu en France après son éloignement en 2019, ne caractérisent des liens avec la France tels que les décisions en litige y porteraient une atteinte disproportionnée. De même, il ne résulte pas plus de ces circonstances, compte tenu de ce qui a été dit au point 6 du présent jugement, que l'intérêt supérieur de son enfant serait méconnu par ces décisions. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées doivent être écartés.

Sur la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. " . Aux termes de l'article L. 612-2 de ce même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ".

10. Pour refuser un délai de départ volontaire à M. C, le préfet de la Drôme a relevé que l'intéressé était entré irrégulièrement sur le territoire national sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour, que sa présence constituait une menace pour l'ordre public et qu'il existait un risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement dès lors qu'il n'avait pas déféré à de précédentes mesures de cette nature, en 2013, 2015 et 2018 et qu'il ne justifiait pas d'une résidence effective et permanente. Les seules circonstances invoquées, et rappelées au point 8 du présent jugement, ne sauraient constituer des circonstances exceptionnelles de nature à faire obstacle à l'édiction du refus opposé. Si M. C produit à l'instance une attestation de logement chez une habitante de Vienne, le caractère permanent de ce logement n'apparaît pas établi au regard des autres pièces du dossier. De même, les explications données par l'intéressé s'agissant de son implication personnelle dans des violences sur son actuelle conjointe ne remettent sérieusement en cause ni la matérialité des faits reprochés ni leur gravité, caractérisant ensemble une menace à l'ordre public constituée par sa présence en France. Dans ces conditions, et alors que les autres éléments relevés par le préfet ne sont pas contestés, M. C ne saurait se prévaloir d'une inexacte application des dispositions précitées. Les moyens afférents doivent ainsi être écartés.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire national :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

12. Pour interdire M. C de retour sur le territoire national, le préfet de la Drôme a pris en compte les circonstances tenant à la durée et les conditions de résidence de l'intéressé en France depuis 2012, de l'absence de liens particuliers avec le territoire national, en l'absence d'entretien établi de son enfant français, de la menace à l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire national, caractérisée par son interpellation pour violences sur sa compagne actuelle ayant entraîné dix jours d'interruption temporaire de travail, et de celle tenant à l'inexécution de précédentes mesures d'éloignement, en 2013, 2015 et 2018. Dès lors que ces éléments ne sont pas remis sérieusement en cause par la seule critique du témoignage de son ex-compagne et l'absence de condamnation pénale, les circonstances dont il se prévaut, rappelées aux points 4, 6 et 8 du présent jugement, ne sauraient être regardées comme des circonstances humanitaires faisant obstacle à l'édiction de la mesure en litige ni caractérisant une disproportion dans le quantum, en l'espèce de 36 mois, de cette mesure. C'est ainsi par une exacte application des dispositions précitées que le préfet de la Drôme a pu interdire M. C de retour sur le territoire national.

13. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée en défense, que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. C demande sur le fondement de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus de conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au préfet de la Drôme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2022

Le magistrat désigné,

M. E

La greffière,

F. Gaillard

La République mande et ordonne au préfet de la Drôme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour exécution conforme,

Un greffier

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