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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2208905

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2208905

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2208905
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantDACHARY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 30 novembre 2022 et le 2 décembre 2022, M. C B, représenté par Me Dachary, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2022 par lequel le préfet du Rhône a ordonné sa remise aux autorités lituaniennes ;

3°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet du Rhône l'a assigné à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet du Rhône d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de cinq jours ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement, à son conseil, d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

En ce qui concerne l'arrêté portant remise aux autorités lituaniennes :

- il méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement UE n°604-2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 3.2 du règlement UE n°604-2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement UE n°604-2013 du 26 juin 2013, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- il est insuffisamment motivé et n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 1er et 2 décembre 2022, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu la demande du 2 décembre 2022 par laquelle M. B demande son admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

Vu la décision par laquelle la présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5 et L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à Mme A ;

Vu la prestation de serment de D, interprète en langue lingala ;

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement (CE) n° 1560/2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des Etats membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- le traité sur l'Union européenne et le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir, au cours de l'audience publique du 2 décembre 2022, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Dachary, avocate, pour M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et soutient en outre qu'il existe des défaillances systémiques en Lituanie s'agissant du traitement des demandes d'asile, que le requérant a un frère de nationalité française et trois sœurs en situation régulière sur le territoire français et qu'il n'existe aucun risque de soustraction à la mesure d'éloignement prise à son encontre ;

- les observations de M. B, requérant, assisté par voie téléphonique de M. D, interprète ;

Le préfet du Rhône, régulièrement convoqué, n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant congolais (République Démocratique du Congo) né le 7 mars 1991, déclare être entré en France le 12 septembre 2022 afin d'y solliciter l'asile. Il s'est vu délivrer une attestation de demande d'asile le 22 septembre 2022 et ses empreintes ont été relevées le même jour. Toutefois, après consultation du fichier européen EURODAC, il est apparu que l'intéressé avait été identifié en Lituanie, où il avait sollicité l'asile le 13 août 2021. Saisies le 17 octobre 2022 d'une demande de reprise en charge de l'intéressé, les autorités lituaniennes ont implicitement accepté de le réadmettre le 1er novembre 2022. Par un arrêté du 28 novembre 2022, le préfet du Rhône a décidé de le remettre aux autorités lituaniennes. Par une décision du même jour, le préfet du Rhône l'a assigné à résidence. M. B demande au tribunal d'annuler ces deux décisions.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions des articles L. 572-5 et L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur la remise aux autorités lituaniennes :

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment des mentions figurant sur le compte-rendu d'entretien mené avec l'intéressé, que M. B a bénéficié d'un entretien individuel le 22 septembre 2022, en présence d'un interprète en langue lingala que l'intéressé a déclaré comprendre, avec un agent du service de la préfecture du Rhône, qui est un agent qualifié au sens du point 5 de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Ces dispositions n'exigent pas que le résumé de l'entretien individuel mentionne l'identité et la qualité de l'agent qui l'a mené. Dès lors, la circonstance que ni l'identité ni même les initiales de l'agent des services de la préfecture ne figurent sur le compte rendu de l'entretien n'est pas de nature à démontrer que celui-ci n'aurait pas été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. Il ressort par ailleurs du résumé dudit entretien que M. B a pu faire valoir à cette occasion toutes observations utiles. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 2. () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. () ". Par ailleurs, aux termes de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

5. M. B soutient que son transfert vers la Lituanie, où il déclare avoir été détenu pendant un an en sa qualité de demandeur d'asile, l'expose à un risque de subir des traitements inhumains et dégradants. Il fait état de l'existence de défaillances affectant les conditions d'accueil et de prise en charge des demandeurs d'asile faisant l'objet de mesures de transfert auprès des autorités lituaniennes. Toutefois, les documents versés au dossier issus notamment de l'organisation non gouvernementale Amnesty International et de l'association Médecins sans frontières et une lettre de la commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe adressée à la première ministre de la Lituanie du 24 août 2021 relative à des risques de violation du principe de non refoulement en Lituanie ainsi qu'un communiqué de la cour de justice de l'Union européenne sur les mesures de police administrative admises par le droit lituanien en matière de rétention des personnes en situation irrégulière en cas d'afflux massif d'étrangers ne permettent pas de tenir pour établi que M. B serait lui-même exposé, à la date de la décision attaquée, à un risque sérieux de ne pas être traité par les autorités lituaniennes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile et qu'il encourrait en Lituanie un risque réel d'être soumis à des traitements inhumains et dégradants, alors que la Lituanie est un Etat membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 3.2 du règlement (UE) n°604/2013 doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

7. M. B fait état de la présence en France de son frère, de nationalité française. S'il soutient également que ses trois sœurs résident régulièrement sur le territoire français, il n'établit pas ses allégations par la seule production de deux titres de séjour de ressortissantes de nationalité congolaise (République Démocratique du Congo) ne portant pas le même nom que lui, et alors qu'au cours de son entretien individuel il avait déclaré ne pas avoir de famille en France. Par ailleurs, en application de l'article 2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, les membres de la fratrie majeurs ne constituent pas un membre de la famille du demandeur d'asile au sens des dispositions de ce même règlement. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement européen n° 604/2013: " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". La faculté laissée à chaque État membre, par l'article 17 précité du règlement n° 604/2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue pas un droit pour les demandeurs d'asile.

9. Ainsi qu'il a été dit précédemment, le requérant n'établit ni que sa demande d'asile ne sera pas examinée dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, ni qu'il existerait des défaillances systématiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Lituanie, ni enfin que les autorités lituaniennes le renverront en République Démocratique du Congo sans réel examen des risques auxquels il serait exposé. Par suite, et alors que le requérant ne justifie d'aucune circonstance particulière susceptible de déroger au critère de détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile, le préfet du Rhône n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement n°604/2013.

Sur la décision d'assignation à résidence :

10. En premier lieu, la décision attaquée comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui la fondent et est ainsi suffisamment motivée.

11. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, ni des motifs de la décision en litige que le préfet n'aurait pas procédé à un examen sérieux et complet de la situation du requérant avant l'édiction de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

12. Aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. () En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. / L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée. () ". Aux termes de l'article L. 751-4 du même code : " En cas d'assignation à résidence en application de l'article L. 751-2, les dispositions des articles L. 572-7, L. 732-1, L. 732-3, L. 732-7, L. 733-1 à L. 733-4 et L. 733-8 à L. 733-12 sont applicables. () ". Aux termes de son article L. 733-1 : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie ".

13. Il ressort des pièces du dossier que les autorités lituaniennes ont implicitement accepté de réadmettre M. B le 1er novembre 2022 et que cet accord est valide durant six mois. Alors qu'il n'est pas contesté que le transfert du requérant demeurait une perspective raisonnable à la date de la décision attaquée, et compte tenu des démarches nécessaires à l'organisation du transfert de l'intéressé vers la Lituanie, le préfet du Rhône n'a pas méconnu les dispositions précitées en assignant M. B à résidence.

14. En troisième et dernier lieu, alors que le requérant, qui bénéficie d'une domiciliation à Lyon, est assigné à résidence dans le département du Rhône, il ne ressort pas des pièces du dossier que la mesure d'assignation à résidence assortie d'une obligation de présentation à la direction zonale de la Police aux frontières une fois par semaine, soit les lundis à 8h30, présente un caractère disproportionné ni qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions attaquées. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la requête ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2022.

La magistrate déléguée,

C. A,

première conseillèreLa greffière,

G. Montezin

La République mande et ordonne au préfet du Rhône, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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